sam 10 janvier 2026 - 04:01

FM mag N°108 : Bartholdi, ou la Liberté comme œuvre au long cours

Auguste Bartholdi, ou la Liberté qui ne s’hérite pas mais se construit. Tout le monde connaît la Statue de la Liberté mais bien peu connaissent Frédéric Auguste Bartholdi* (1834 – 1904), et moins encore le lent chantier d’idées, de cuivre et de volonté qui a fait surgir, le 28 octobre 1886, une torche destinée à veiller autant qu’à briller.

En consacrant sa Une à ce « rêve d’éternité », Franc-Maçonnerie Magazine rend au monument sa vérité initiatique : la liberté n’est pas une image, elle devient discipline, vigilance, engagement au long cours.

Nous croyons connaître cette statue parce qu’elle traverse nos rétines depuis l’enfance, comme une figure déjà légendée, déjà digérée.

Et pourtant, à force d’être vue, elle devient invisible. C’est là, précisément, le mérite de ce N°108 (Janvier/Février 2026) : reprendre un monument trop connu et lui rendre sa charge vive, non comme un décor de carte postale, mais comme une œuvre de volonté, une promesse tenue non pas pierre après pierre, mais plaque après plaque, rivet après rivet. La Une annonce la couleur : il ne s’agit pas seulement d’un rappel historique, mais d’une remise en lumière. Au sens où la lumière n’éclaire vraiment que lorsqu’elle oblige à voir autrement.

Hélène Cuny, directrice de la publication, ouvre d’ailleurs le numéro en rappelant l’évidence qui nous aveugle

Hélène Cuny, 6 avril 2013, Salon Maçonnique du Livre de Rennes

La statue est universelle, son auteur demeure souvent méconnu, tout comme les circonstances qui ont porté l’œuvre jusqu’à son inauguration en grande pompe dans la baie de New York, le 28 octobre 1886. Frédéric Auguste Bartholdi y dépose une phrase comme un serment d’atelier : « J’ai réalisé mon rêve. Elle vivra pour l’éternité. » Le magazine réinscrit ce rêve dans son contexte : l’époque du patriotisme, le cadeau de la France aux États-Unis au moment du centenaire de la déclaration d’indépendance américaine, l’alliance et l’amitié transatlantiques scellées dans le bronze des idéaux.

Mais l’enjeu dépasse la commémoration

La Liberté éclairant le monde se veut, dans l’esprit d’Auguste Bartholdi, un phare de toutes les libertés.

Liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, liberté portée par la République, liberté qui guide.

Et l’actualité internationale vient aussitôt jeter son ombre : ce message résonne-t-il encore outre-Atlantique, ou la torche n’éclaire-t-elle plus qu’une silhouette devenue patrimoine au sens le plus inoffensif du terme ? Denis Lefebvre, dans un article aux allures d’épopée, rappelle enfin combien Auguste Bartholdi, par ses sculptures, multiplie les hommages à celles et ceux qui servirent la cause de la liberté par-delà les frontières et les mers : l’artiste ne fabrique pas un emblème, il bâtit une fidélité.

Dès lors, la lecture maçonnique s’impose

Non pour plaquer un commentaire, mais parce que l’objet l’appelle. Une statue qui éclaire le monde ne parle pas seulement aux touristes. Elle parle surtout à nos consciences. La torche évoque une lumière qui ne s’offre pas en décoration, mais se conquiert en responsabilité. La hauteur n’a de sens que si elle sert à voir plus loin – et voir plus loin oblige à voir plus juste. La Liberté devient moins une femme géante qu’un principe debout : une verticalité qui n’écrase pas, une élévation tenue au service de l’humain. La liberté, ainsi comprise, cesse d’être un cri : elle devient une tenue.

Hélène Cuny souligne l’autre grand axe du « cru 2026 »

Jean-Moïse Braitberg – source villamargueriteyourcenar.fr.jpg

La justice, à la fois profane et maçonnique. Jean-Moïse Braitberg pose d’emblée la difficulté avec une formule qui frappe juste : « La justice est un mot sur lequel chacun s’accorde… tant qu’on ne cherche pas à le définir. » Et le dossier suit une métamorphose décisive. D’une punition divine, l’idée de justice glisse vers un idéal philosophique, puis se matérialise dans une institution.

Là, la franc-maçonnerie confronte l’initié à une question plus brûlante qu’il n’y paraît : la vengeance, « le pire des métaux », ce résidu sombre qui contamine la cité dès que la raison se retire. L’éthique maçonnique vise alors à neutraliser cette pulsion délétère, à la transmuter, non par naïveté, mais par travail. Une lecture « crayon en main », conclut-elle : parce que la justice, comme la liberté, ne supporte ni l’à-peu-près ni la paresse.

Le numéro ne laisse pas le lecteur prisonnier d’un seul grand dossier

Le sommaire se déploie comme une mosaïque équilibrée : « Benjamin Morel : le pari de la démocratie » prolonge la torche d’Auguste Bartholdi sur le terrain des institutions fragiles. « Les dernières demeures du Grand hiérophante » ouvre une zone de seuil, de transmission et d’héritage invisible.

L’entretien avec Liliane Mirville, Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France

Dans ce numéro, nous faisons notre focus sur l’entretien où Hélène Cuny reçoit Liliane Mirville, Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France. La parole y avance avec la netteté d’un trait au cordeau, sans rien perdre de la chaleur d’une confidence : elle fait apparaître une femme à la fois héritière et passeuse, portée par une lignée de femmes debout, et résolue à tenir la barre d’une obédience qui, par choix assumé, demeure exclusivement féminine.

Liliane Mirville rappelle d’abord ce que la GLFF est, et ce qu’elle entend rester : une maison née en 1945 (alors Union Maçonnique Féminine de France), devenue la plus ancienne et la plus importante obédience maçonnique féminine libérale d’Europe. Une maison adogmatique, attachée à la liberté absolue de conscience, à la laïcité et aux droits humains, où l’humanisme n’est pas un décor mais une exigence. Elle le dit sans détour : la GLFF dialogue, échange, travaille avec d’autres obédiences, mais elle conserve la forme d’un espace réservé aux femmes, non par repli, mais pour préserver une zone franche d’émancipation, une chambre de résonance où la parole se risque sans s’excuser.

Élue pour trois ans, elle s’entoure d’une équipe entièrement féminine

Le détail n’est pas seulement statistique : il devient symbole. Il dit une méthode de gouvernement, une manière de faire corps, une fidélité à la sororité comme discipline intérieure, sans renoncer à l’innovation. Liliane Mirville s’inscrit dans une continuité, succédant à Marie-Thérèse Besson, tout en assumant la nécessité d’un mouvement : maintenir l’âme, rajeunir le souffle, renforcer la présence.

Très vite, l’entretien prend de la hauteur

Le féminisme de la GLFF n’est pas un slogan, c’est un engagement. Liliane Mirville parle d’un féminisme universaliste, combattu au contact du réel, attentif aux violences faites aux femmes, aux inégalités persistantes, aux obscurantismes qui reviennent par les marges et parfois par le centre. Elle évoque la fragilité des conquêtes, la mise sous pression des droits, la tentation de renverser ce qui semblait acquis. Le monde contemporain, avec ses crispations religieuses et politiques, ses populismes et ses simplifications, impose une vigilance qui ressemble à une tenue : une vigilance calme, ferme, quotidienne.

Dans cette perspective, la franc-maçonnerie féminine devient, sous sa voix, un instrument d’émancipation personnelle et collective

Travail sur soi, oui – mais non comme un refuge : comme une préparation. La symbolique y sert à déplier une spiritualité laïque, débarrassée du dogme, capable d’élever sans enfermer. La loge, dans ses mots, est un lieu d’introspection et de débat, mais aussi un appel à la présence dans la Cité : conférences, colloques, actions publiques, soutien, transmission, prise de parole – autant de manières de ne pas laisser la lumière dormir.

Sceau GLFF
Sceau GLFF

Liliane Mirville nomme aussi un défi très concret : l’âge

La GLFF, comme beaucoup d’institutions initiatiques, doit attirer plus de jeunes, non pour céder à l’air du temps, mais pour garantir l’avenir de l’œuvre. Rajeunir, ici, ne signifie pas diluer ; cela signifie transmettre, faire passer le flambeau sans abaisser la flamme. Elle inscrit enfin cette ambition dans un horizon plus large : l’Europe, l’international, l’ouverture des frontières de la pensée et des coopérations, à la mesure d’un monde fracturé par les guerres, la crise climatique et l’accroissement des inégalités.

En contrepoint, les pages du magazine proposent une respiration : une rubrique consacrée au Beau, envisagé comme symbole, outil et représentation dans l’univers de la GLFF. Là, la beauté n’est pas un luxe : elle devient un langage.

Médaille commémorative des 50 ans

Temple, décors, musique, harmonie des gestes – tout ce qui, dans le rituel, dispose l’âme à une hauteur différente. Des figures pionnières, telle Marie Deraismes, apparaissent comme des jalons, et l’on comprend que le Beau, dans cette tradition, n’est pas l’ornement du vrai : il en est l’une des portes. Une manière d’élever l’humain par l’accord, la justesse, la forme rendue à l’esprit.

Au bout de l’entretien se tient une conviction

La GLFF n’entend pas seulement commenter le monde, elle veut y prendre part, sans bruit mais sans faiblesse, fidèle à un humanisme de veille et de construction.

Notre très chère sœur Liliane Mirville y apparaît comme une Grande Maîtresse de temps de bascule. Une femme qui sait que les droits, comme les lumières, ne se possèdent pas – ils se gardent, se transmettent, et se reconquièrent.

Parmi les respirations du sommaire, revenons sur « La tête de veau, plat populaire impertinent et politique »

Tête_de_veau_du_marché_de_Louhans

Ce n’est pas un simple clin d’œil gourmand. C’est une petite leçon de mémoire française, servie à table, là où le symbole descend du piédestal pour redevenir geste collectif. L’introduction a raison de désigner janvier comme le mois de prédilection, non parce que la recette changerait avec la saison, mais parce que la date travaille la chair : le 21 janvier fait revenir, année après année, l’ombre d’une décollation fondatrice. Le 21 janvier 1793, quatre mois après la proclamation de la Première République, Louis Capet, le roi désacralisé jusque dans son nom, est guillotiné place de la Révolution, l’actuelle place de la Concorde.

Execution_Louis_XVI,_21_janvier_1793,_Musée_de_la_Révolution_française_-_Vizille

Ce n’est pas seulement la mort d’un homme mais la rupture publique avec la monarchie de droit divin, la volonté de clore un régime en en faisant tomber le dernier signe visible.

Dès lors, nous comprenons la métaphore que l’article assume : manger une « tête » le jour anniversaire, c’est rejouer – de manière volontairement triviale, donc politiquement irrévérencieuse – l’idée que la souveraineté a changé de détenteur.

La République, ici, ne se contente pas d’écrire une constitution. Elle produit aussi ses rituels, ses contre-fêtes, ses façons de défaire l’ancienne sacralité.

Très tôt, un pamphlétaire (Romeau) propose, pour ce 21 janvier, des banquets républicains où l’on servirait « tête » et « oreille » (d’abord de cochon, puisque la caricature révolutionnaire aimait animaliser le monarque), afin d’installer une commémoration populaire qui oppose la table au trône, la sauce à l’encens, la joie mordante à la dévotion.

Louis-XVI-affublé-d’un-corps-de-cochon

Cette tradition, avec ses glissements et ses variantes, va connaître une longue vie… Au point d’engendrer ces fameux « clubs de la tête de veau » que l’historiographie évoque comme un marqueur de républicanisme moqueur, parfois agressif, souvent jubilatoire : la politique y devient cuisine, et la cuisine, politique. Elle puise même, selon plusieurs récits, à une source anglaise : les partisans de Cromwell auraient commémoré la décollation de Charles Ier par un repas de tête de veau ; l’idée traverse la Manche, se « républicanise » à la française et s’installe, au fil du XIXᵉ siècle, comme une sorte de satire comestible. Ce que Franc-Maçonnerie Magazine rappelle, au fond, c’est que la République a aussi ses liturgies profanes, et qu’elles ne se tiennent pas seulement dans les textes, mais dans les usages. Une date, un plat, une blague, une impertinence. Autant de manières de dire que le pouvoir n’est plus intouchable.

FM mag, 4e de couv

Dans un numéro placé sous le signe d’Auguste Bartholdi et de la Liberté, ce détour gastronomique n’est pas hors sujet

Il montre comment l’idéal descend dans la vie commune, comment l’histoire s’inscrit dans les corps, comment une société fabrique ses symboles jusque dans l’assiette. Et si la tête de veau est “politique”, c’est parce qu’elle rappelle, sans discours, qu’une liberté se célèbre autant qu’elle se surveille — et qu’un peuple, pour rester libre, doit aussi savoir se souvenir.

Au fond, ce n°108 réussit un tour de force

Arracher un symbole trop familier à la routine du regard et le rendre à sa puissance d’appel. Frédéric Auguste Bartholdi n’est plus l’ombre derrière un monument mais redevient le nom d’une volonté, d’une patience, d’une forme tenue contre le temps.

Et la Statue de la Liberté reprend sa vraie fonction : non pas décorer nos certitudes, mais les mettre en demeure.

Alors la conclusion s’impose, nette

La liberté n’est pas un paysage. Elle n’est pas une image que nous consommons. Elle est une torche… Et une torche ne sert que si quelqu’un la porte. À chacun, dès lors, de choisir : laisser la flamme devenir souvenir, ou la garder vive, exigeante, éclairante. Lire, penser, veiller… Le reste n’est que silhouette.

Bartholdi,_Auguste,_Nadar,_GALLICA

*Frédéric Auguste Bartholdi n’entre pas en franc-maçonnerie comme on pousse une porte mondaine. Il s’inscrit dans une histoire blessée, celle des « provinces perdues », et dans une fidélité républicaine qui cherche un lieu de pensée autant qu’un lieu de fraternité. Il est initié au Grand Orient de France, à l’Orient de Paris, dans la loge « Alsace-Lorraine », le 14 octobre 1875 – loge constituée le 8 septembre 1872, précisément pour rassembler des Frères liés à l’Alsace-Lorraine après l’annexion, et marquée par une tonalité nettement patriotique, au carrefour d’ingénieurs, d’intellectuels, d’artistes et de responsables politiques.

Le geste prend un relief supplémentaire parce qu’il n’est pas solitaire : l’écrivain Alexandre Chatrian (1826 – 1890) est reçu le même jour, comme si l’atelier scellait, d’emblée, une fraternité de consciences et de plume autant que de maillet.

Blason Loge Alsace-Lorraine

Puis vient une progression rapide, mais lisible : Auguste Bartholdi est élevé aux grades de compagnon et de maître le 9 décembre 1880, signe d’un chemin qui ne se contente pas d’une présence nominale. Les notices insistent sur une assiduité discrète et un attachement durable à cette loge, comme à un appui intime. Non pas une étiquette, mais une chambre d’écho où la pensée se règle et où l’idéal se polit.

Statue-de-la-Liberté-(1875),-terre-cuite,-musée-des-Beaux-Arts-de-Lyon

Et nous touchons là à quelque chose d’essentiel : la trace maçonnique n’est pas seulement biographique, elle est aussi documentaire. La Bibliothèque nationale de France conserve, par exemple, la mention d’une conférence prononcée en loge par Auguste Bartholdi, lors d’une tenue solennelle de « Alsace-Lorraine », le 10 mars 1887. Preuve que l’homme de l’œuvre monumentale demeurait aussi un homme de parole et de travail fraternel.

Dès lors, plusieurs lectures maçonniques proposent de regarder La Liberté éclairant le monde comme une mise en forme, non pas scolaire, mais vécue, d’un idéal de lumière, de liberté et de responsabilité, tel qu’un atelier peut le faire mûrir : une lumière qui n’est jamais donnée pour le décor, mais portée pour veiller.

1 COMMENTAIRE

  1. Le texte est très évocateur et révélateur d’un symbole qui transcende tout en illuminant le temps : la statue de la Liberté.
    Pour la suite des métaphores et des sous-entendus plongent le lecteur dans une perplexité déconcertante à tel point que la retenue et la réserve parlent plus que le bruit.
    L’on aura compris implicitement pas mal de choses et je m’en tiens à la réception du texte.

    Très respectueusement…

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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