Sources – Élitisme et fait maçonnique se présente comme une chambre d’écho où une accusation devenue réflexe se voit rendue à sa complexité. L’époque, prompte à dégainer le mot élite comme un reproche, oublie souvent que la langue, elle aussi, a ses glissements et ses impostures.
C’est précisément ce déplacement que ce volume travaille, avec une exigence qui tient autant de l’enquête que de l’ascèse, comme si l’écriture elle-même devait refuser la facilité, vérifier chaque terme, et se méfier des évidences qui font du bruit.
Nous croyons parler d’élites, nous visons parfois des privilégiés

Nous prétendons dénoncer une domination, nous confondons la valeur avec le pouvoir. Nous accusons un principe, nous frappons une caricature. Tout le livre, dans son tissage polyphonique, interroge cette zone grise où le jugement moral se mêle au ressentiment social, où la critique politique se transforme trop vite en mécanique d’accusation, où l’antimaçonnisme trouve son carburant dans la paresse des distinctions, et où le mot élitisme finit par dire autre chose que ce qu’il prétend viser.
L’intérêt de ce numéro tient aussi à une méthode qui revient, de texte en texte, comme une respiration commune
Avant chaque contribution, le lecteur trouve un résumé en français, des mots clés, puis un abstract et des keywords en anglais, comme si la revue rappelait que la rigueur s’exerce d’abord dans la manière de dire ce que nous faisons, et dans l’effort de rendre la pensée transmissible. Nous notons aussi qu’une bibliographie accompagne, de façon générale, chaque article, non pour faire étalage, mais pour ouvrir des pistes, prolonger la recherche, déplacer le regard. Le volume ajoute enfin quelques illustrations en noir et blanc, sobres et parlantes, qui ponctuent la réflexion sans l’alourdir.
Dans le remarquable travail de Jean-Luc Le Bras, intitulé « Existe-t-il des loges d’élite ? », cette présence visuelle n’est pas un décor, elle devient presque un instrument de discernement, un rappel que les imaginaires, les signes, les traces et les archives comptent autant que les thèses, et que la question de la loge d’élite ne se tranche pas à coups d’impressions mais se pèse à coups de preuves, de contextes, de nuances.

Ce que ce livre affronte, au fond, c’est une équivoque moderne
Dans le discours politique et médiatique, l’élite est devenue suspecte par principe, comme si la verticalité ne pouvait plus renvoyer qu’à l’abus, comme si l’excellence ne pouvait plus se dire qu’en se justifiant, comme si l’idée même de formation intérieure devait être ridiculisée ou rabattue sur des mécanismes de cooptation sociale. La franc-maçonnerie, souvent regardée de l’extérieur comme un monde fermé, se retrouve prise dans ce procès d’intention. Le livre ne choisit pas la posture défensive, il choisit l’examen. Il ne nie pas les risques de dérive, il ne sacralise pas non plus une innocence institutionnelle. Il préfère la question juste, celle qui oblige à séparer l’élite du privilège, l’élévation de la domination, la sélection de l’élection intérieure, l’émulation de la caste.
À cet endroit, nous comprenons que le thème de ce seizième ouvrage n’est pas un simple dossier de société
Il touche à un nœud initiatique. Car la franc-maçonnerie, et singulièrement le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) lorsqu’il déploie sa progression, propose une pédagogie de la transformation. Or toute transformation suppose un écart, un travail, une discipline, une durée. Dans une culture qui confond vite égalité et uniformité, cette durée devient suspecte. Dans une société qui sacralise l’immédiat, la lenteur devient un reproche. Et pourtant, l’idée même de progression initiatique implique une différence qui n’est pas hiérarchie sociale, mais hiérarchie de conscience, différence non pour régner, mais pour servir, différence non pour s’exempter, mais pour répondre. Nous retrouvons là une vieille intuition de la tradition. L’équerre n’est pas un insigne de supériorité, elle est une contrainte consentie. Le compas n’est pas un privilège, il est une limite librement acceptée. L’élitaire, au sens noble, est ce qui oblige davantage, ce qui expose davantage, ce qui interdit la facilité.

Ce volume, en multipliant les angles, montre aussi combien l’accusation d’élitisme peut se retourner en arme de simplification
Lorsque tout devient relatif, plus rien ne vaut rien, et l’on glisse vers une forme de nihilisme civique où la force finit par se légitimer elle-même, parce que plus rien ne tient debout au tribunal du vrai. Nous reconnaissons dans ce mouvement une scène contemporaine bien connue. La parole qui relativise tout dissout l’idée même de justice. La suspicion qui vise l’exigence anéantit l’idée même de valeur. La dénonciation qui refuse toute verticalité ouvre la voie à des verticalités brutales, politiques, religieuses, économiques. Le livre rappelle, sans tonner ni moraliser, que l’abaissement des élites en privilégiés, puis le rejet global des élites, peut se payer cher. Quand le mot élite devient injure, la place se libère pour des anti-élites qui ne sont pas le peuple, mais des entrepreneurs de colère, des marchands de simplisme, des spécialistes de l’affect.
C’est ici que la dimension maçonnique du volume devient féconde, parce qu’elle refuse de rester à la surface des mots

Rodolphe Dautriche rappelle que la notion d’élitisme semble, au premier regard, difficilement conciliable avec le projet humaniste, et pourtant l’étude des réalités historiques et de la double nature, politique et initiatique, du fait maçonnique oblige à reconnaître le rôle structurant de ce concept dans la construction des identités maçonniques. La question devient alors moins de savoir si l’étiquette colle, que de comprendre ce qu’elle fabrique, ce qu’elle éclaire, ce qu’elle déforme aussi, et jusqu’où elle peut conduire, avec ses apports, ses limites, ses risques, ses perspectives.
Dans une autre veine, Jean-Louis Bischoff-Campana, lorsqu’il interroge le néolibéralisme, l’idée d’élite et les valeurs maçonniques à partir des écrits de Walter Lippmann, déplace encore le centre de gravité. Il ne s’agit plus seulement de l’élite dans l’imaginaire social, mais de l’élite dans le langage politique contemporain, et de ce que deviennent nos valeurs lorsqu’elles sont aspirées par des logiques de marché, de compétition généralisée, de verticalité sans transcendance. Nous sentons alors combien la notion d’élite peut se tordre, se durcir, s’appauvrir, et comment la franc-maçonnerie, si elle ne veille pas, risque de laisser les mots de la République et les mots de l’initiation se faire coloniser par des catégories qui les contredisent.
Cette vigilance trouve une intensité particulière dans le texte où Jean-Louis Bischoff-Campana met en évidence la dimension élitaire de l’initiation maçonnique, en distinguant l’émotion de l’émotionalisme. L’émotion, comprise comme survenue, rupture et transformation dans la durée, devient condition de possibilité de l’initiation, tandis que l’émotionalisme n’est qu’un plaisir sans lendemain, une esthétisation du frisson. Ce déplacement est décisif. Nous comprenons que l’élite initiatique n’est pas un groupe qui se protège, mais une capacité qui se construit, et surtout une responsabilité qui se réveille, à l’égard de soi-même, des autres, du monde. L’élitaire, ici, ne renvoie pas à un mépris, il renvoie à une exigence, et à ce point de vérité intérieure où l’homme cesse de vouloir paraître pour accepter de devenir.
À cette interrogation sur l’émotion répond, comme un contrepoint contemporain, le travail de Frank Jamet et Fabrice Gutnik, qui met en regard le rituel, la notion de nudge et la dimension élitaire. Le rapprochement peut surprendre, et c’est précisément son intérêt, parce qu’il oblige à penser ce que le rituel fait aux comportements, non comme une manipulation, mais comme une pédagogie de l’attention, une architecture de gestes et de symboles qui oriente l’être vers davantage de présence, et qui fait de l’élite un effet de transformation plutôt qu’un droit d’entrée.
Le livre approfondit encore cette tension entre élite, histoire et structures sociales
André Markiewicz, en abordant les élites polonaises et la franc-maçonnerie sur une longue période, rappelle que le fait maçonnique ne peut pas être lu hors des contextes nationaux, des fractures politiques, des recompositions culturelles, et que l’élite n’est jamais une abstraction pure, mais une figure prise dans des événements, des réseaux, des ruptures, des fidélités. Là encore, la question n’est pas de blanchir ni de condamner, mais de comprendre la complexité des relations entre sociabilité, transmission, pouvoir et espérance.

Enfin, le volume ose un déplacement vers les grades et les rituels où la notion d’élite se dit explicitement ou se laisse deviner
Michel Balmont, en travaillant Schibolet, explore la manière dont une notion de distinction peut s’inscrire dans des formes rituelles, et comment cette distinction peut être pensée comme épreuve de reconnaissance plutôt que comme verrou social. Michèle Selles Lefranc, en interrogeant l’élitisme et l’élitaire à l’épreuve des grades d’Élus, ajoute une dimension très fine. Elle montre, par la seule logique du thème, combien la notion d’élection peut basculer, selon que nous la comprenons comme privilège ou comme exigence, comme rang ou comme charge, comme autorisation ou comme obligation. Nous percevons alors que l’élite, dans ces espaces, se mesure à la droiture, à la rectitude, au refus de l’usurpation intérieure, et non à une supériorité proclamée.
Le livre prend aussi le risque d’énoncer ce que beaucoup évitent de dire clairement, à savoir que l’antimaçonnisme contemporain se nourrit de la confusion
Lorsque l’élite est soupçonnée par principe, la figure du complot trouve un terrain idéal. La théorie du complot remplace l’analyse. Le soupçon remplace la preuve. La rumeur remplace la méthode. Et la franc-maçonnerie devient une cible commode, parce qu’elle offre, au regard profane, un mélange facile de secret, de symboles, de hiérarchie rituelle, de réseaux supposés. Nous sentons aussi, en arrière-plan, comment certaines matrices de la haine ont croisé l’antisémitisme, et comment la dénonciation des élites peut se muer en machine à désigner des ennemis. Ici encore, la question de l’élite devient un révélateur. Quand nous refusons de distinguer, nous laissons le champ libre à la violence des amalgames.

Dans ce paysage, la contribution de Michel Barat, intitulée Élite républicaine et franc-maçonnerie, possède un éclat particulier
Non pas un éclat de rhétorique, mais une manière d’ordonner les confusions, de les nommer, puis de les défaire patiemment. Michel Barat propose une idée simple et difficile, l’homme d’élite n’est pas un privilégié. La phrase paraît presque naïve, et c’est précisément sa force, parce qu’elle nous contraint à examiner ce que nous appelons élite, et ce que nous appelons privilège. Michel Barat montre comment une lecture trop rapide pourrait croire déceler une contradiction entre la vocation humaniste de la franc-maçonnerie, qui affirme l’égalité en droit, et la progression en degrés. Or la progression initiatique n’est pas la fabrication d’une caste. Elle est l’apprentissage d’une responsabilité. Le point est décisif, parce qu’il déplace la question de l’extérieur vers la finalité. À quoi sert une progression si elle ne sert qu’à distinguer, à séparer, à installer des supériorités sociales. À quoi sert une progression si elle oblige à répondre davantage, à se surveiller davantage, à préférer l’universel au particulier.

Michel Barat s’appuie sur une intuition philosophique et politique. L’idéal républicain n’est pas une hostilité à l’élite, il est une hostilité au privilège. La République n’a pas besoin d’un monde aplani où toute excellence serait suspecte. Elle a besoin d’élites qui ne trahissent pas leur vocation. Nous entendons ici un écho direct à Julien Benda, mais aussi à une tradition plus ancienne. Michel Barat convoque Platon et le paradoxe de l’élite philosophique, celle qui pourrait devenir tyrannique si elle se prend pour légitime par nature, si elle se mue en pouvoir sans contrôle, si elle s’installe dans une fonction comme dans une propriété. La référence à Denys de Syracuse et à la Lettre VII – œuvre littéraire en grec ancien, datée environ du milieu du IVᵉ siècle av. J.-C – rappelle que la philosophie, lorsqu’elle se compromet avec la force, risque de perdre son âme. L’élite républicaine n’est donc pas une élite qui règne. Elle est une élite qui garde, qui protège, qui sert, et qui demeure à distance d’elle-même, parce qu’elle sait que l’ego, dès qu’il s’adosse à une fonction, cherche spontanément à se sacraliser.

Ce texte de Michel Barat a aussi une portée maçonnique très concrète, notamment lorsqu’il évoque les hauts grades écossais et la manière dont certains degrés peuvent être interprétés comme une école de vigilance. Michel Barat insiste sur un danger. Lorsque l’élite cesse d’assumer les principes universels, elle devient vulnérable à la critique, mais surtout elle mérite d’être critiquée. L’élite se perd lorsqu’elle remplace l’universel par l’idéologie, la justice par l’intérêt, le vrai par le narratif. Nous retrouvons alors une idée centrale du volume. L’élite cesse d’être élite lorsqu’elle cesse d’être éthique. Et l’éthique, dans une perspective initiatique, n’est pas une décoration morale. Elle est une discipline quotidienne. Elle est une obligation de rectitude, et la rectitude ne se proclame pas, elle se vérifie.
À ce stade, il est utile d’éclairer le parcours de Michel Barat, parce que son écriture, sa manière de nouer République, philosophie et franc-maçonnerie, vient d’une vie où ces champs se sont réellement croisés. Michel Barat, chancelier des universités, a été recteur de l’académie de Corse de 2008 à 2016. Michel Barat est docteur d’État ès lettres, section philosophie, et titulaire du CAPES et de l’agrégation de philosophie. Michel Barat commence sa carrière dans l’enseignement secondaire en 1971. De 1981 à 1993, Michel Barat est directeur des études puis directeur adjoint au centre national de formation des professeurs de Montlignon. De 1988 à 1990, Michel Barat est coordinateur des enseignements du DESS des relations publiques de l’environnement à Paris 7. À partir de 1993 et jusqu’à 2000, Michel Barat occupe les fonctions de directeur général du pôle universitaire Léonard de Vinci. De 2000 à 2002, Michel Barat enseigne à l’université Paris 4 Sorbonne. Depuis 2003, Michel Barat exerce comme vice-recteur de la Nouvelle-Calédonie. Cet itinéraire profane rencontre un itinéraire maçonnique de premier plan. Michel Barat a été Grand Maître de la Grande Loge de France de 1990 à 1993, puis de 2001 à 2003. Enfin, Michel Barat a désormais rejoint le Grand Orient de France…

Dans l’économie du numéro 16, la contribution de Michel Barat agit comme une charnière
Elle relie le débat public à la dynamique initiatique. Elle rappelle que le mot élite ne mérite ni la dévotion ni l’anathème, mais la clarification. Elle réhabilite une idée presque oubliée, à savoir que l’égalité républicaine ne supprime pas la différence des vertus, des efforts, des savoirs, des disciplines, et qu’elle se contente d’arracher la différence à l’ordre du privilège. L’initiation, lorsqu’elle est fidèle à elle-même, appartient à cette même logique. Elle ne distribue pas des immunités. Elle distribue des charges, au sens noble et lourd du terme.
C’est aussi ce que ce volume laisse entendre lorsqu’il met en tension élite et émotion, élite et rituel, élite et histoire, élite et grades
Nous voyons se dessiner une ligne de crête. D’un côté, la tentation d’un élitisme mondain, qui se nourrit de titres, de signes, de cooptations, et qui finit par ressembler à ce qu’il prétend dépasser. De l’autre, la possibilité d’une dimension élitaire intérieure, qui n’est pas un statut mais une exigence, qui ne se mesure pas à l’applaudimètre social mais à la fidélité au vrai, au juste, au beau, et au devoir de transmission. Dans cette seconde acception, l’élite n’est pas une extraction. Elle est une obligation, un effort continu pour ne pas trahir ce que nous affirmons servir.
Voilà, à ce stade, ce que nous pouvons dire de ce numéro 16, en nous appuyant sur le focus de Michel Barat, tant il suffit déjà à faire entendre la ligne de crête du volume, mais aussi en laissant résonner, dans la même phrase longue du livre, les autres voix qui l’éclairent, les voix qui historisent, qui ritualisent, qui politisent, qui initient.
Car tout est là, dans cette exigence de distinction qui refuse les amalgames, dans cette manière de rappeler que l’élite n’a de sens que si elle se sépare du privilège, et que la verticalité n’est légitime qu’à la condition de devenir responsabilité.
Nous resterons ainsi fidèles à l’esprit de Sources, qui n’est pas de distribuer des étiquettes, mais de travailler la lumière, de réapprendre les mots, de les rendre à leur fonction, comme nous redonnons à un outil sa précision pour qu’il ne serve ni la blessure ni la vanité, mais la taille juste, celle qui permet à l’édifice intérieur de tenir.

Sources – Élitisme et fait maçonnique N°16, 2025 – Grand Collège des Rites Écossais, Suprême Conseil du 33e degré en France, 1764 – 1804 GODF – A.M.H.G., N°16, 2025 , 222 pages, 20 €
À commander ICI, estimation des frais de port 4 €
En savoir plus, la brochure du Grand Collège des Rites Écossais consultable ICI
Retrouvez la note de lecture « Aux confins de la violence au cœur du Temple : une exploration maçonnique », consacrée au numéro 14 de Sources, sous la plume de notre confrère et ami Yonnel Ghernaouti, dont l’exigence et la justesse nous ont, les premiers, ouvert le chemin.
