ven 09 janvier 2026 - 07:01

« Voilà, euh, du coup, au niveau de… au final » : quand la France désapprend à parler

Entre tics d’oralité, phrases qui se reprennent et formules passe-partout, la parole publique s’allège jusqu’à perdre sa charpente. Nous le sentons au quotidien, mais nous le percevons surtout lorsque la langue se donne en spectacle, sur les plateaux, dans les réunions, dans les couloirs du métro, dans les stories, jusque dans ces micro-phrases où l’époque se reconnaît comme dans un miroir pressé. Il ne s’agit pas seulement d’une affaire de grammaire ou d’orthographe : c’est un rapport au monde qui s’écrit à voix haute, un régime de présence où l’on parle pour tenir debout, non pour tenir vrai.

Je parle la France…

La scène est devenue familière : l’interview, le direct, le commentaire, la conversation qui ne supporte plus l’attente.

Alors surgissent ces béquilles qui aident la phrase à traverser la rivière sans se mouiller les pieds. « euh… » pour gagner une seconde, « voilà » pour fermer ce qui n’a pas été vraiment ouvert, « en fait » pour donner l’illusion d’un recentrage, « du coup » pour faire croire à une causalité, « à la base » pour maquiller un commencement, « au final » pour conclure sans conclusion. On ajoute « genre », « tu vois », « en vrai », « j’avoue », on empile « au niveau de… » comme un échafaudage sans bâtiment, et l’on termine parfois par un « quoi » qui n’interroge plus, qui n’explique plus, mais qui réclame un acquiescement, un signe de tête, un oui automatique. La langue devient un réflexe de contact plutôt qu’un instrument de discernement.

Les plus jeunes n’ont pas inventé ce mouvement : ils l’incarnent parce qu’ils naissent dedans Ils apprennent la parole dans un bain d’images et de flux – merci les parents ! –, dans un monde où la phrase est souvent coupée avant d’avoir trouvé son rythme. La pensée, au lieu de s’installer, rebondit. Le vocabulaire, au lieu de s’élargir, se concentre en une poignée de mots qui servent à tout. Ce n’est pas une condamnation morale, c’est un constat d’écosystème. Quand l’attention est morcelée, la parole se morcelle. Quand l’instant règne, la nuance devient lente. Et la lenteur, aujourd’hui, passe parfois pour une faiblesse.

Villers-Cotterêts Cité internationale de la langue française

Mais ce qui inquiète, c’est que ce relâchement ne se cantonne pas à l’adolescence

Il irrigue les sphères qui, autrefois, faisaient métier de tenir la langue. Chez les journalistes, la contrainte du direct, la chasse au « bon mot », la nécessité de relancer, d’occuper l’espace sonore, fabriquent une parole qui n’a plus le temps de se corriger. On ne cherche pas seulement à dire : on cherche à ne pas perdre. Chez les responsables politiques, s’ajoute une tentation plus stratégique : parler comme tout le monde, s’aligner sur le registre supposé populaire, simplifier jusqu’à l’os, multiplier les formules qui font proximité. Ainsi la langue devient un outil de persuasion plus qu’un outil de vérité. Et l’on confond trop souvent accessibilité et appauvrissement, simplicité et simplisme.

Or la langue, lorsqu’elle se relâche, révèle un phénomène plus large

Une société qui s’habitue au moindre effort. Le laxisme n’est pas seulement éducatif, il est culturel. Nous collons les enfants, dès le plus jeune âge, devant des écrans qui captent l’attention avant d’éduquer la pensée. La tablette ou le téléphone devient une sucette lumineuse : il calme, il occupe, il empêche l’ennui, mais il empêche aussi, parfois, l’apprentissage de cette compétence essentielle : rester avec soi-même assez longtemps pour que quelque chose se forme. Le langage a besoin d’ennui, comme la lecture a besoin de silence. Sans ce temps intérieur, les mots se réduisent à des signaux. Ils ne construisent plus : ils circulent.

Le métro, à cet égard, est une parabole quotidienne, presque une fable sociale en mouvement. Sur dix personnes, six sont sur leur téléphone, deux lisent, deux ne font rien. Cette statistique, même approximative, dit une vérité sensible : l’espace public est devenu un espace d’absorption. Nous ne sommes plus seulement ensemble, nous sommes côte à côte, chacun dans sa bulle. La lecture, qui est un acte de lenteur, devient minoritaire. Le fait de « ne rien faire », qui pourrait être une simple disponibilité intérieure, passe pour une étrangeté. Et cette raréfaction du vide a un effet immédiat sur la parole : une parole qui n’a plus de respiration se remplit de « euh… », de « voilà », de « en fait », comme une mer qu’on empêche de se retirer.

Château-de-Villers-Cotterêts Cité-internationale-de-la-langue-française-Wikipédia

À ce point, il faut être juste : ces tics ne sont pas tous des fautes

Dans l’oral, ils jouent un rôle. Ils marquent le tour de parole, ils signalent l’intention, ils ménagent l’autre. Mais leur prolifération devient un symptôme : la phrase ne sait plus où elle va. On le voit dans la redondance du sujet – « il… il… », « elle… elle… » comme si la parole devait se relancer elle-même pour ne pas s’effondrer. On le voit dans l’usage inflationniste de « au niveau de… », qui remplace des verbes précis, qui évite de choisir, qui neutralise. On le voit dans « du coup », qui mime la logique sans la produire. On le voit dans « au final », qui fait croire qu’il y a eu une démonstration alors qu’il n’y a eu qu’un glissement. Et l’on entend, derrière ces formules, une peur muette : la peur du silence, la peur de la complexité, la peur de ne pas être immédiatement compris.

C’est ici que la question maçonnique devient plus qu’un jeu de comparaisons

Je parle la France…

Car la franc-maçonnerie, par vocation, est un lieu où la parole n’est pas seulement une expression : elle est une épreuve. Elle est une tenue. Elle est une responsabilité. Quand nous entrons en loge, nous entrons dans un espace où les mots et les gestes ont une épaisseur de temps. Le rituel, notamment lorsqu’il hérite du XVIIIᵉ siècle, n’est pas un décor. C’est une langue structurée, une phrase collective, une architecture de transmission. Il y a des mots qui portent, des silences qui articulent, des déplacements qui signifient. Et, comme toute langue, le rituel peut être appris, respecté, habité ou bien abîmé.

Les-rituels-maçonniques-bidouillés

La question des rituels « bidouillés » est délicate, parce qu’elle touche à la fois à l’autorité des charges et à la fragilité des usages

Oui, il existe des variantes légitimes, des adaptations encadrées, des ajustements nécessaires lorsque l’on traduit, lorsque l’on clarifie, lorsque l’on corrige une dérive. L’histoire maçonnique elle-même n’est pas un bloc. Elle est stratifiée. Mais il existe aussi des modifications d’humeur : un passage raccourci parce qu’il ennuie, un autre modifié parce qu’il gêne, un symbole adouci parce qu’il paraît trop exigeant, une parole remplacée par une formule plus « moderne », un silence comblé parce qu’il met mal à l’aise. Et là, ce n’est plus la tradition qui vit. C’est l’ego qui s’installe.

Un Vénérable Maître n’est pas le propriétaire du rituel, pas plus qu’un Grand Expert n’est un metteur en scène libre de ses improvisations

Les offices, dans leur noblesse, sont des charges de service. Ils gardent la forme pour permettre au fond de circuler. Mais dès que la fonction devient un pouvoir, le rituel devient un terrain d’expression personnelle. Et c’est précisément là que l’appauvrissement de la langue rejoint le bricolage du rite : quand la parole se relâche, l’exigence symbolique se relâche. Une loge qui ne sait plus tenir une phrase finit parfois par ne plus savoir tenir une forme.

Car le rituel maçonnique est un professeur silencieux

Il enseigne la précision sans pédanterie. Il apprend à parler simplement, mais pas pauvrement. Il apprend que la fraternité n’a rien à voir avec l’approximation. Il rappelle qu’il existe une différence entre l’humain de la parole hésiter, chercher, reprendre et son abandon, s’en remettre à des « voilà » et des « euh… » pour masquer le vide. Il enseigne aussi que la proximité véritable ne se fabrique pas avec des tics, mais avec une présence. Et il met chaque frère, chaque sœur devant une question intime. Qu’est-ce que nous voulons transmettre ? (le parler nouveau aurait dit « c’est quoi… » Un patrimoine vivant, ou un folklore adaptable ?

À ceux qui se demandent s’il faut « se mettre à mal parler » pour être accepté, pour être coopté, pour paraître « dans le ton », la réponse peut être ferme sans être hautaine

L’ordonnance de Villers-Cotterêts, signée en août 1539 par François Ier, est le plus ancien texte de loi encore en vigueur en France

Non, il ne faut pas s’abaisser pour entrer. Il faut simplement être vrai, et apprendre à être plus juste. Parler clair, parler sobre, parler tenu : cela suffit. La cooptation, lorsqu’elle est saine, n’est pas une récompense donnée à celui qui imite, mais une confiance accordée à celui qui cherche. Le langage n’a pas besoin d’être précieux ; il a besoin d’être habité. Et c’est là une promesse initiatique : la loge n’est pas l’endroit où l’on renonce à la parole, mais celui où l’on apprend à la gouverner.

Nous pouvons, bien sûr, entendre les voix de l’époque, et ne pas faire la guerre à chaque « du coup ». Nous pouvons accepter l’oralité, le naturel, la chaleur du quotidien. Mais nous avons le devoir de ne pas confondre la chaleur avec la mollesse. La langue est un outil : si nous l’émoussons, nous travaillerons moins bien. Et si nous travaillons moins bien, nous laisserons s’installer une maçonnerie d’automatismes, où les rituels deviennent des routines, et où la pensée se contente d’« au final ».

C’est peut-être cela, le vrai enjeu : tenir la langue, non par nostalgie, mais par fidélité à ce qu’elle rend possible

Car une société qui parle flou pense flou, et une maçonnerie qui pense flou transmet flou. Le XVIIIᵉ siècle ne nous a pas légué des formules pour faire joli. Il nous a légué une discipline de l’esprit, une manière de donner au mot le poids d’une pierre. À nous de choisir si nous voulons encore bâtir ou seulement commenter, téléphone en main, « en vrai », « j’avoue », « quoi » et le trop fumeux « on va dire ».

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Pierre d’Allergida
Pierre d’Allergida
Pierre d'Allergida, dont l'adhésion à la Franc-Maçonnerie remonte au début des années 1970, a occupé toutes les fonctions au sein de sa Respectable Loge Initialement attiré par les idéaux de fraternité, de liberté et d'égalité, il est aussi reconnu pour avoir modernisé les pratiques rituelles et encouragé le dialogue interconfessionnel. Il pratique le Rite Écossais Ancien et Accepté et en a gravi tous les degrés.

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