ven 09 janvier 2026 - 05:01

Mitterrand et les loges : la République en clair, la Franc-Maçonnerie en filigrane

François Mitterrand est mort un 8 janvier 1996. Un lundi. Cette date, à elle seule, a la sécheresse d’un couperet et la gravité d’un glas. Avec lui s’éloigne une manière très française d’habiter le pouvoir : l’art des signes, le goût du temps long, la politique comme théâtre sérieux où l’Histoire pèse autant que l’actualité. Et pourtant, dès que son nom surgit, une rumeur revient, tenace, presque mécanique : « Mitterrand franc-maçon. »

Comme si, en France, il fallait toujours un souterrain à la surface, un secret pour expliquer l’autorité, un mot de passe derrière la fonction.

Alors mettons d’emblée la pierre à sa place : non, François Mitterrand n’a jamais été franc-maçon. Ce refus du fantasme n’appauvrit pas le sujet ; il le rend plus juste. Car ce qui nous intéresse ici n’est pas une appartenance, mais une relation : celle d’un Président à une tradition initiatique et à un fait social français, tour à tour allié de valeurs, interlocuteur politique, puissance symbolique, parfois source de tensions.

Autrement dit : Mitterrand n’a pas porté le tablier, mais il a connu le chantier. Et il a su parler, quand il le fallait, à celles et ceux qui en tenaient une part de la mémoire et des outils.

Cette persistance tient aussi à une confusion très française, nourrie par l’homonymie

« La politique des francs-maçons » de Jacques Mitterrand

Beaucoup mêlent encore le Président à Jacques Mitterrand, homme politique et franc-maçon, ancien Grand Maître du Grand Orient de France (1962-1964 puis 1968-1971). Initié en 1933 au sein de la loge parisienne « La Justice », devenu ensuite grand orateur puis grand secrétaire, orateur redoutable et tribun, Jacques Mitterrand marque son obédience par une volonté d’extérioriser l’Ordre (conférences publiques en fin de convents), invitant ainsi, déjà, les profanes à oser pousser les portes, et par des initiatives tournées vers l’Afrique (formation, échos dans Présence africaine).

Et pourtant, même sans tablier, la relation de François Mitterrand au fait maçonnique fut réelle, structurante, parfois heurtée, souvent instrumentalisée

Elle dit surtout quelque chose de décisif sur la France : ici, la franc-maçonnerie n’est ni un folklore ni un simple décor de romans.

Elle est une mémoire militante, une sociabilité structurante, un réseau d’idées, au sens sociologique, qui traverse la laïcité, l’école, la République, la culture politique.

La première clé, c’est l’honnêteté : pas d’appartenance, mais une proximité politique et culturelle. Mitterrand ne porte pas le tablier ; il connaît le chantier. Il sait qu’une part du vocabulaire national – Liberté, Égalité, Fraternité, l’école comme ascenseur civique, la promotion de l’individu, la lutte contre les dominations – a été porté, défendu, parfois durci, dans des ateliers où l’on croyait (et où l’on croit encore) que la République se bâtit à hauteur d’homme. Sa stratégie est nette : reconnaître ce rôle historique sans jamais se laisser enfermer dans une dépendance, ni dans une légende.

La laïcité : l’entrée par la grande porte

Laïcité en France – source vis-publique

Tout commence, et cela n’a rien d’anodin, par la laïcité. En février 1981, à la veille de l’alternance, François Mitterrand intervient aux Assises internationales de la laïcité organisées par le Grand Orient de France. Le geste est politique, mais il est aussi symbolique : il va parler à une maison où la laïcité n’est pas une posture de circonstance, mais une identité, une tradition, un combat.

Et il le fait avec une formule qui résume son art du balancier : la laïcité comme résistance à la soumission intellectuelle, mais aussi comme tolérance et respect de la liberté d’autrui. Deux mots, deux plateaux. Une main qui refuse la tutelle, une main qui refuse l’intolérance.  Mitterrand veut la laïcité comme architecture commune, pas comme machine à diviser.

Mais la laïcité, en France, n’est pas seulement un principe : c’est aussi un champ de bataille. Et, très vite, le même dossier devient une zone de fracture. Lorsque l’école s’embrase et que le projet Savary cristallise passions, peurs et mobilisations, le Grand Orient de France, par la voix de son Grand Maître Paul Gourdot, adresse le 22 décembre 1982 une lettre au Président, au ton jugé « vif », pointant des « lacunes ou manquements » à la laïcité de l’État.

Ce moment est précieux, parce qu’il brise une illusion : la « proximité » n’efface pas la logique d’injonction, et la convergence de valeurs ne garantit pas l’obéissance. Certains attendent du pouvoir socialiste une fidélité totale à une ligne ; Mitterrand, lui, gouverne un pays composite, et il refuse que la République se transforme en guerre de religion inversée. Il arbitre, temporise, assume l’usure politique du compromis. C’est là que s’arrête le fantasme d’une « connexion automatique » entre l’Élysée et les Loges.

15 mai 1987 : la scène, la phrase, la portée

Puis vient le moment le plus visible, le plus documenté, le plus photographiable. Le 15 mai 1987, François Mitterrand reçoit à l’Élysée les participants au Rassemblement maçonnique international réuni à Paris et prononce une allocution officielle. Le geste est puissant : la maison de la République ouvre ses portes à une fraternité initiatique – non pour s’y soumettre, mais pour lui reconnaître une place dans la longue histoire civique du pays.

Rassemblement maçonnique international – GODF, Paris

Il choisit ses mots avec cette précision de notaire du symbole : il salue les combats pour l’école, pour la promotion de l’individu, pour Liberté, Égalité, Fraternité ; il parle d’éducation civique, de respect de l’homme, de fidélité aux principes quand les temps se brouillent. Et surtout, il lâche une phrase qui claque comme un sceau : « Vous êtes ici chez vous », en précisant que « c’est la France » qui reçoit.

On ne dira jamais assez ce que cela signifie : l’Élysée, lieu du pouvoir, se met un instant au service d’une reconnaissance mémorielle. La franc-maçonnerie est honorée comme l’une des forces historiques qui ont accompagné l’installation de la République. Et, dans le même mouvement, Mitterrand remet une limite : il accueille, il salue, il reconnaît mais il ne fusionne pas. L’échange est clair : l’État peut entendre une fraternité ; il ne doit jamais devenir l’annexe d’aucune fraternité, d’aucun réseau, d’aucune chapelle.

Les réseaux : ni fantasme, ni angélisme

Reste le sujet qui excite l’antimaçonnisme et embarrasse les naïvetés : la question des réseaux. Même sans être initié, Mitterrand gouverne dans une France où des responsables politiques, administratifs, culturels, syndicaux, associatifs sont francs-maçons. Et cela crée des circulations, des affinités, parfois des malentendus, parfois des zones grises que la presse, à partir des années 1990, a explorées, souvent avec courage, parfois avec confusion.

Le livre Les francs-maçons des années Mitterrand

Cet ouvrage de Patrice Burnat, Christian de Villeneuve, publié par Grasset en 1997, se situe dans cette veine : deux journalistes non initiés tentent d’attraper une réalité fuyante, l’influence comme tissu, plus que comme complot. En 1997, ce mot n’avait pas encore l’usage inflationniste qu’on lui connaît aujourd’hui !

Le mérite du sujet, c’est de rappeler une évidence que la République feint parfois d’oublier : les idées vivent aussi dans des sociabilités, et certaines sociabilités ont leurs codes, leurs fidélités, leurs réflexes. Son risque, comme souvent, est de prêter à la Maçonnerie une unité qu’elle n’a pas, et de transformer des mécanismes d’entre-soi (qui existent partout) en gouvernement clandestin.

C’est ici que le mitterrandisme redevient un outil de lecture : il n’abolit pas les forces intermédiaires, il les met en scène, il les utilise, il les contient. Il parle à des familles idéologiques sans se laisser annexer ; il reconnaît des héritages sans s’y dissoudre ; il gouverne la pluralité sans céder aux absolutismes. À ceux qui voudraient un secret d’atelier, Mitterrand oppose une réalité plus dérangeante parce que plus banale : la République est un Temple civil, traversé de fraternités, d’intérêts, de fidélités, de mémoires mais où l’unique souverain est le peuple, et l’unique rituel, la loi commune.

Et c’est peut-être, au fond, l’hommage le plus juste en ce 8 janvier : Mitterrand n’était pas maçon… mais il a su, mieux que beaucoup, parler le langage du symbole et tenir la balance entre la mémoire des Loges et l’autorité de l’État.

Sources : Archives de l’Élysée : allocution du 15 mai 1987 ; Le Monde : lettre de Paul Gourdot (22 décembre 1982) + réception de 1987 ; Institut François Mitterrand : rappel des Assises de la laïcité (février 1981) ; Franc-Maçonnerie Magazine (26 juin 2011) : « Mitterrand et les francs-maçons » (réservé aux abonnés) ; Grasset : notice éditeur du livre Burnat / de Villeneuve

Le palais de l'Élysée.
Le palais de l’Élysée.

3 Commentaires

  1. quel bel article …il met en exergue le fond du personnage ( en laissant les polémiques à la « porte du temple »).
    et aussi sa double vision de sa double fonction faite du respect des héritages symboliques et de l’autorité de l’Etat.

    • Ce qui est bien français est de toujours privilégier l’intellect et la forme au fond!
      Et de se retrouver 30 ans plus tard au bord de l’insurection mais les parangons de la forme n’en ont que faire: ils vivent dans leur monde fantasmé en oubliant au passage tous les citoyens des classes populaires qu’ils ont prétendu hypocritement soutenir pendant des décennies. Honte à ces personnages sans vision, sans morale qui ne pensent qu’à leur petite personne et à leurs élucubrations intellectualistes mortifères!!

  2. C’est en lisant un articleccomme celui-ci que je mesure, sil en était besoin, ‘écart qui me sépare de certaines obédiences

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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