jeu 08 janvier 2026 - 17:01

La Franc-maçonnerie : une éthique du libre arbitre ?

« Dès l’instant où l’homme soumet Dieu au jugement moral, il le tue lui-même. Mais quel est alors le fondement de la morale ? On nie Dieu au nom de la justice, mais l’idée de justice se comprend-elle sans l’idée de Dieu ? Ne sommes-nous pas alors dans l’absurdité ? C’est l’absurdité que Nietzsche aborde de front. Pour mieux la dépasser, il la pousse à bout : La morale est le dernier visage de Dieu qu’il faut détruire, avant de reconstruire. Dieu alors n’est plus et ne garantit plus notre être : l’homme doit se déterminer à faire, pour être » Albert Camus (L’homme révolté. 1951)

Albert-Camus
Albert-Camus

Face à l’abstraction sartrienne, Camus demeure toujours une source de jouvence pour nous : l’homme n’est pas un « cerveau sur pattes » mais un être de désirs soumis à la problématique de la différence fondamentale avec l’autre. Camus pointe là, de façon décisive, ce qui est incompatible entre un désir d’unification sous la même idéologie et la culture du développement de la personnalité unique. Camus nous met devant la perspective philosophique d’un choix essentiel qui se pose depuis l’Antiquité : l’homme est-il objet et sujet d’un Principe créateur qui décide de son destin, de toute éternité (le « Serf Arbitre » de Luther), ou a-t-il « voix au chapitre » en mettant son droit au « Libre Arbitre » face au Principe et même à la limite contre lui, s’il juge que son comportement est ambivalent : le « Livre de Job », l’homme révolté de la Bible, en est un exemple typique. Comme s’il existait une règle de conduite, une morale issue de la « monarchie absolue » d’un Principe opposée à une démocratie porteuse d’une éthique, où le sujet existe puisque selon la théologie chrétienne « Dieu s’est fait homme, pour que l’homme devienne Dieu » ! Le judaïsme lui-même sera traversé par des courants importants, où le libre-arbitre prime sur la morale. Ainsi, Maïmonide, le grand penseur théologien et philosophe du 12em siècle écrit (1) :

« Tout homme a la possibilité d’être un juste ou un méchant, un sage ou un sot. Il n’est personne qui le contraigne ou prédétermine sa conduite, personne qui l’entraîne dans la voie du bien ou du mal. C’est lui qui, de lui-même, et en pleine conscience, s’engage dans celle qu’il désire ».

Un homme ne peut-être plus homme que les autres, parce que la liberté est semblablement infinie en chacun. Ainsi, il est l’être par qui la vérité apparaît dans le monde, sa tâche étant de s’engager totalement pour que l’ordre naturel des existants devienne un ordre des vérités : il doit penser le monde et vouloir sa pensée, puis transformer l’ordre de l’être en système des idées, devenir « ontico-ontologique » selon la formule de Heidegger. En fait, se reconnaître dans un courant humaniste, là où l’homme redevient, se ré-empare, comme sujet central de la création, en tenant le divin à distance. Les discussions autour de la question du libre arbitre verront bien entendu le jour dans un contexte religieux, mais se poursuivront à-travers les Libertins du 17em siècle, les Lumières, et la Libre Pensée des 19 et 20em siècle et, naturellement dans la Franc-Maçonnerie !

ERASME (1466-1536), CE LAÏC AVANT L’HEURE !

Érasme, par Quentin Metsys, 1517.

Nous assistons depuis quelques années maintenant, avec surprise et curiosité, à une véritable « démytologisation » des Lumières, y compris dans la Maçonnerie. Cette réflexion venant, en priorité, de philosophes et d’historiens (« de gauche » majoritairement !) qui, replaçant les Lumières dans une visée historique globale, en voient les limites et la gestion d’un patrimoine qui n’est qu’un héritage d’hommes et d’évènements qui étaient plus dangereusement impliqués qu’en cette fin du 18em siècle, dans le contexte d’une monarchie affaiblie et d’une pratique religieuse en voie de régression. L’historien Antoine Lilti, professeur au Collège de France, soulève par exemple le questionnement vis-à-vis de Voltaire (2) : « Alors qui est Voltaire ? l’adversaire résolu de tous les obscurantismes ou l’auteur de propos racistes, insensible aux drames de l’esclavage et hostile aux juifs ? Faut-il glorifier Voltaire ou déboulonner sa statue ? ». A cela s’ajoute l’ironie d’un discours hélas dépassé par l’échec de son application. Il n’échappe à personne désormais que les idées annoncées, aboutissant à 1789, n’étaient que la prise de pouvoir de la bourgeoisie sur la noblesse, avec une indifférence totale du paysannat, des artisans ou des gens de service. N’évoquons même pas l’hostilité envers les colonisés, les esclaves, ou les communautés minoritaires du pays ! Comme le bon vieux Karl Marx l’avançait, le célèbre « Liberté-Egalité-Fraternité » n’était que la demande d’ennoblissement de la bourgeoisie, d’être égale, reconnue, et acceptée fraternellement par elle. Ce que le génial Molière et son « Bourgeois Gentilhomme » avait déjà parfaitement perçu depuis longtemps. La Maçonnerie elle-même ne manquera pas de tomber dans le panneau : se voulant prendre racines dans l’idéal compagnonnique de la construction, elle instituera rapidement le grade de Maître (ce qui faisait plus entrepreneur qu’ouvrier de chantier !) et enfin, débouchera sur les titres de noblesse dans les « Hauts Grades ». La boucle de l’idéal de la bourgeoisie des Lumières, à laquelle appartenait la Franc-Maçonnerie, était bouclée !

Portrait d’Érasme par Hans Holbein d. J.-Kunstmuseum Basel

Mais, les thèmes qui vont réellement changer la société dans sa profondeur étaient, depuis longtemps développés, de façon directe ou plus discrète, en fonction d’une époque dangereuse et intolérante. Par exemple, dans le combat pour que l’homme puisse exercer son libre-arbitre et accéder ainsi, à terme, à la naissance de la laïcité, nous ferons allusion à Erasme, le prodigieux auteur de « L’éloge de la Folie » et de son combat. Cet humaniste conquérant, figure de proue de la révolution intellectuelle qui bouscule l’Europe de cette époque et qui va tenter de faire naître une troisième voie où l’homme est le centre de l’univers, face à deux courants théologiques qui s’affrontent avec violence : l’Eglise catholique à laquelle Erasme appartient de façon de plus en plus distante et le lutherianisme qui le sollicite avant l’affrontement sur le problème de la prédestination, sujet qu’il rejette au plus haut point, lui qui est influencé par le stoïcisme et le pélagianisme. Parcourant l’Europe qu’il rêve de voir unie dans la tolérance humaniste, le fragile enfant naturel d’un prêtre de Rotterdam, risquant sa vie parfois, va proposer de veiller à ce que le fanatisme soit maintenu aux lisières de la vie en commun.

Luther

La « Diatribe sive Collatio de Libero arbitrio », le libre arbitre, paraîtra en 1524, comme contestation à l’écrit de Luther sur le « Serf arbitre », où ce dernier défend la prédestination. Il marque la rupture entre le mouvement évangélique luthérien en plein essor et les divers courants de l’humanisme dont Erasme était alors le représentant le plus célèbre et le plus influent. Pour lui, l’homme n’est nullement impuissant dans l’oeuvre de sa destinée et ce, à titre personnel, grâce à sa propre réflexion. Sinon, à quoi servirait l’homme s’il n’était qu’un jouet dans les mains de Dieu ? Avec une prudence de bon aloi, il va même prendre distance vis-à-vis des « Ecritures saintes » : « S’il est patent que, dans la plupart des passages cités, la Sainte Ecriture est obscurcie par les tropes ou même se contredit, du moins à première vue, et que pour ce motif il faut bien çà et là s’écarter bon gré mal gré du sens littéral et interpréter le texte de façon mesurée, si enfin l’on a bien montré combien d’inconvénients, pour ne pas dire d’absurdités, découlent de la suppression radicale et définitive du libre arbitre » (Oeuvres Complètes d’Erasme. Texte sur le libre arbitre. Page 771). Mine de rien, Erasme nous dit qu’il ne peut y avoir ni lecture ni pensée en dehors du sujet lui-même, ni clergé qui en enseignerait l’interprétation obligatoire !

Avec un peu d’ironie de type erasmien, nous ne ferons qu’une allusion discrète, sur nos FF. et SS. qui, s’attribuant le rôle de « Grands Prêtres », deviennent les défenseurs fanatiques de l’interprétation du rituel. Le leur, naturellement !

LA FRANC-MACONNERIE : LE CHOIX DU LIBRE-ARBITRE COMME ETHIQUE FONDAMENTALE.

Durant une très longue période, l’Église catholique enseigna que morale et éthique étaient similaires. Ceci pour avancer l’idée que l’Église et sa morale était l’héritière et la prolongation du monde antique (l’éthique philosophique). D’où la nécessité pour la théologie d’inclure dans son cursus la philosophie, en faisant un tri des textes ! Ce n’est qu’à partir de la Renaissance et de l’Humanisme qu’il va y avoir un vrai retour vers la philosophie, incluant les textes censurés par l’Église et le recentrage sur l’homme.

André Comte-Sponville

Bien entendu, l’éthique suppose, comme le laisse entendre les philosophes de l’Antiquité, à la fois un savoir théorique (« Sophia ») et une pratique (« Phronesis »). L’un ne va pas sans l’autre, comme le suggère André Comte-Sponville : « Le sage pense sa vie et vie sa pensée ». L’homme qui tente de cheminer dans l’éthique prend le monde comme il est et qui aime et désire le monde tel qu’il est, même s’il est engagé dans la défense de l’altérité d’autrui et de son propre libre-arbitre. L’un des grands adversaires auquel le « cheminant » va avoir à s’affronter dans notre époque chaotique est le développement de l’allergie aux autres avec, précisément, le renforcement d’une morale servant de rempart vis-à-vis des autres, comme s’ils devenaient un facteur d’infection, une sorte de Covid-19. A ce propos, Emmanuel Lévinas écrit (3) écrit : « la philosophie occidentale coïncide avec le dévoilement de l’Autre, où l’Autre, en se manifestant comme être, perd son altérité. La philosophie est atteinte, depuis son enfance, d’une horreur de l’Autre qui demeure Autre, d’une insurmontable allergie ». Levinas nous suggère de revenir à ce que les grands théoriciens russes appelaient la « désomatisation du réel », pour que tout redevienne étonnant !

Le piège est naturellement l’inflation du « Moi », alors que l’identité est toujours une fiction ; nous sommes tous une succession de personnages que nous incarnons avec plus ou moins de bonheur. Le narcissisme est nécessaire à la survie du sujet s’il ne devient pas envahissant. Un humoriste raconte : « C’est tardivement qu’elle me fit prendre conscience de mes dons incontestables de thaumaturge : un grand nombre de sujets, victimes de l’insomnie, se mettaient à dormir profondément en m’écoutant parler. Peu importe les thèmes d’ailleurs. Deux marchent particulièrement bien et j’hésite toujours entre le Concile de Nicée de 325, ou la musicalité dans les écrits de Pascal Quignard ! En fait, mes conférences devraient être remboursées par l’assurance maladie… ». Belle, sainte et saine auto-dérision !

Un autre danger menace la Maçonnerie actuelle : une volonté d’imposer une morale de type religieux et son catéchisme au détriment d’une éthique philosophique soucieuse de l’ouverture à l’autre dans son altérité et sa pratique de la libre interprétation. Il faut avouer que la visite de certains lieux maçonniques font penser quelquefois avec effroi à des pratiques sectaires ! Etrange confrontation entre la chapelle et le jardin d’Epicure !

Quelle serait la bonne pratique vers laquelle tendre pour tenter d’avoir une attitude éthique ? Sans doute celle du partage de notre même nature et l’abandon de la ridicule soif de pouvoir au profit du service de mon « Nebenmensch », mon prochain, quand l’urgence s’en présente. Dans « La pratique du Bodhisattva », Shantideva, un mystique indien bouddhiste du VIIIe siècle, déclare au troisième chapitre de son livre :

« Puis-je être un gardien pour ceux qui n’en ont pas,
Un guide pour tous ceux qui voyagent sur la route,
Puis-je devenir un bateau, un radeau ou un pont
Pour tous ceux qui désirent traverser l’eau.
Puis-je être une île pour ceux qui désirent accoster,
Et une lampe pour ceux qui souhaitent la lumière,
Puis-je être un lit pour ceux qui ont besoin de repos,
Et un serviteur pour tous ceux qui vivent dans le besoin »

Pas mal comme programme éthique non ?!

EN TOUT CAS BONNE ANNEE 2026 !

NOTES

(1) Lukusa Martin : La recherche de la Sagesse façonne notre avenir. Revue théosophique Le Lotus Bleu. Paris. 2025. N° 10 (Page 193)

(2) Lilti Antoine : Voltaire est le nom propre de notre rapport ambivalent aux Lumières. Paris. Journal « Le Monde » du 31 décembre 2025 (Page 21).

(3) Lévinas Emmanuel : En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger. Paris. Ed. Vrin. 1949. (Page 263).

 BIBLIOGRAPHIE

  • Duteil Jean-Pierre ; Erasme. Paris. Ed. Ellipses. 2019.
  • Erasme : Oeuvres Complètes. Paris. Ed. Robert Laffont. 1992.
  • Freud Sigmund et Pfister Oskar : Correspondance de Sigmund Freud avec le pasteur Pfister (1909-1939). Paris. Ed. Gallimard. 1969.
  • Goulyga Arsenij : Emmanuel Kant-Une vie. Paris. Ed. Aubier. 1985.
  • Lacan Jacques : L’éthique de la psychanalyse. Le Séminaire. Livre VII. Paris. Ed. Du Seuil. 1986.
  • Lévinas Emmanuel : Totalité et infinie. Essai sur l’extériorité. Paris. Ed. Livre de Poche. 1990.
  • Misrahi Robert :La signification de l’éthique. Paris. Ed. Les empêcheurs de penser en rond. 1995.
  • Zweig Stefan ; Erasme. Grandeur et décadence d’une idée. Paris. Ed. Livre de Poche. 1935.

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Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

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