jeu 08 janvier 2026 - 19:01

Franc-maçonnerie et Internet en 2026 : la question n’est plus compatible mais habitable

Le 1er juin 2021, 450.fm publiait un article au titre frontal : Franc-maçonnerie et Internet sont-ils compatibles ?, un texte signé par l’un de nos chroniqueurs, adossé à un petit livre qui se voulait outil.

Image inspirée de Jiri Pragman (Philippe Allard), librement produite par une IA de qualité


Paru en 2016, cet ouvrage de 96 pages, intitulé Franc-maçonnerie et Internet sont-ils compatibles ?, est signé Jiri Pragman et publié chez Dervy, dans la collection « Les outils maçonniques du XXIᵉ siècle ».

Et c’est là que le dossier prend, dès l’abord, une couleur singulière. Car Jiri Pragman n’est pas un observateur lointain. C’est le nom de plume de Philippe Allard, journaliste et auteur belge, figure connue d’un pan entier de l’écosystème maçonnique en ligne, notamment par l’histoire de son ancien blog.

Franc-maçonnerie et Internet sont-ils compatibles ?

Surtout, l’homme n’a pas seulement parlé du numérique… il l’a pratiqué au contact des institutions, sur des projets publics. Des sources biographiques indiquent qu’il a travaillé à la structuration et à la gestion de contenus du site de la commune d’Ixelles, puis qu’il a été appelé à concevoir le site web de la Ville de Bruxelles, avec un rôle de chef de projet, à une époque où l’open data commençait déjà à devenir un langage de la cité.

Compte tenu de cette spécificité revendiquée, on comprend d’autant mieux l’attente : lorsqu’un spécialiste se présente avec un “outil”, le lecteur espère une véritable boîte à instruments – des méthodes, des cas d’école, des règles simples et opératoires, plutôt qu’une suite de mises en garde. C’est précisément ce que l’article de 2021 pointait, en creux et parfois très explicitement ! L’écart entre la promesse d’un guide et la maigreur d’un livret qui alerte sans toujours outiller.

Or voici 2026

Et une évidence, presque gênante, se tient au milieu du chantier : dix ans après 2016, le monde numérique a changé de vitesse, d’échelle, de mœurs, de risques… et pourtant ce texte n’a pas connu, à ma connaissance, de réédition structurante qui viendrait le remettre d’aplomb, le réétayer, le réarmer au rythme du siècle. C’est aussi pour cela qu’une nouvelle chronique vaut d’être posée ici, non pour rejouer un procès, mais pour donner à notre lectorat quelques éléments de repérage : ce qui a bougé, ce qui demeure, ce qui menace, et ce qui peut être construit.

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Car en 2026, Internet n’est plus un simple outil extérieur

Il est devenu un milieu. Un climat où tout circule : les liens fraternels, les invitations, les rumeurs, les captures, les archives, les réputations. À ce stade, demander si la franc-maçonnerie est “compatible” avec Internet revient presque à demander si l’on peut bâtir un Temple en présence du vent. On le peut, bien sûr. Mais à une condition : ne plus confondre la question avec un oui/non, et la traiter comme ce qu’elle est devenue. Une question d’architecture.

Le vrai nœud : distinguer la discrétion initiatique de l’opacité institutionnelle

Le premier malentendu, dans le débat numérique, tient à un glissement de mots. Beaucoup parlent de secret quand il s’agit de discrétion ; et ils parlent de discrétion quand il s’agit en réalité d’opacité.

La discrétion initiatique protège l’expérience vécue : ce qui transforme, ce qui relève de l’intime, ce qui ne se prouve pas et ne s’exhibe pas.
L’opacité institutionnelle, elle, protège souvent autre chose : les habitudes, les angles morts, les décisions sans trace, parfois les conflits, parfois les confusions.

Internet met le doigt sur cette distinction parce qu’il amplifie tout : la parole, la rumeur, l’image, la maladresse, la fuite, la revanche.

Et l’on répond trop souvent à cette amplification par une peur réflexe : cachons tout. Or cacher n’est pas discerner. Un Temple n’est pas une cave : il a des murs, oui, mais il a aussi des passages, des seuils, des règles de circulation.

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2026 : la Loge est déjà numérique, même quand elle prétend ne pas l’être

La mutation n’a pas eu besoin d’une proclamation. Elle s’est faite par mille gestes anodins :

-une convocation envoyée sur une messagerie grand public ;
-un fichier de membres stocké quelque part, dans un cloud ? ;
-une photo partagée entre nous ;
-une discussion fraternelle copiée, transférée, sortie de son contexte ;
-un petit service technique rendu par un frère ou une sœur, sans cadre, sans trace, sans responsabilité claire.

Le numérique, en 2026, n’est pas un monde à côté. Il est le sol sous une partie de nos pas. Et ce sol peut se fissurer si l’on n’apprend pas à y poser des règles simples, fraternelles, protectrices.

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Une charpente minimale : l’hygiène du seuil

Je propose une idée très simple, parce qu’elle est maçonnique : travailler le seuil. Non pas la forteresse. Le seuil.

Le parvis : ce qui peut être public, assumé, culturel, patrimonial.
Conférences, communiqués, actions civiques, mémoire, présentation des valeurs. Ici, Internet peut être un relais de rayonnement.

Le vestibule : ce qui doit rester fraternel, pratique, limité.
Logistique, entraide, organisation, sans contenu initiatique sensible. Ici, Internet doit être encadré, clarifié, discipliné par des usages.

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Le cœur du Temple : ce qui relève de l’expérience rituelle et de l’intime.
Ici, le numérique n’est pas un ennemi, mais il est souvent une tentation : celle de “faciliter” ce qui, par nature, demande présence, lenteur, incarnation. Le cœur du Temple n’est pas un fichier. Ce n’est pas un flux. C’est un travail d’être.

Ce triptyque ne résout pas tout, mais il change tout : il remplace la peur par une géométrie. Et la géométrie, chez nous, n’est jamais décorative.

Le point aveugle : la protection des personnes par la protection des données

Un atelier, une obédience, une juridiction ne manipule pas seulement des symboles : elle manipule des vies. Des identités. Des engagements. Des fragilités parfois.
Protéger les données n’est pas “faire moderne”. C’est prolonger, autrement, une éthique de la protection.

Cela appelle des règles écrites, compréhensibles, transmissibles. Des responsabilités définies. Des durées de conservation. Des usages autorisés et interdits. Et, surtout, une formation continue : non comme une lubie technophile, mais comme une pédagogie du discernement.

Le signe des temps : même les obédiences forment désormais à ces sujets

Voilà une phrase qu’on aurait jugée improbable il y a quelques années : certaines obédiences forment à l’IA – ou, à tout le moins, organisent des conférences et des cycles publics sur ces transformations. La question numérique, désormais, n’est plus seulement technique : elle devient intellectuelle, politique, anthropologique.

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Je le dis avec prudence. Il prouve que le sujet (Franc-maçonnerie et Internet ) est sorti du bricolage individuel et entre dans le champ de la culture maçonnique, donc dans le champ de la méthode.

Alors, compatibles ?

En 2026, la réponse la plus honnête est paradoxale : oui, mais pas au sens où on l’entendait.

Oui, parce qu’Internet peut servir le parvis : diffusion culturelle, actions solidaires, mémoire, rayonnement, pédagogie civique.
Oui, parce qu’il peut servir le vestibule : organisation, entraide, mutualisation, sobriété des déplacements, lien maintenu.
Mais non, si l’on confond Internet avec une “solution” au cœur du Temple. Non, si l’on remplace la présence par le flux. Non, si l’on sacrifie le discernement à la facilité.

Et surtout non, si l’on appelle “discrétion” ce qui n’est que l’opacité. Car l’opacité attire le soupçon, le soupçon fabrique les clans, et les clans fissurent le chantier.

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Après l’IA… quoi d’autre ?

Si l’on veut conclure sans fermer, il faut ouvrir plus large. L’IA n’est qu’un seuil parmi d’autres. Après l’IA, il y aura, et il y a déjà, la question des identités numériques, des réputations automatisées, des espaces immersifs, des outils de surveillance diffus, des manipulations par l’image, des archives impossibles à effacer, et peut-être demain des ruptures techniques qui rendront obsolètes des protections actuelles.

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La Franc-maçonnerie a toujours vécu avec des révolutions de langage : imprimerie, presse, radio, télévision, réseaux. Chaque fois, le même défi : rester soi-même sans être immobile.


Internet, en 2026, n’est pas une menace en soi. C’est un matériau. La question n’est plus « compatible ? ». La question est : qu’allons-nous y construire – et avec quels garde-fous ?

Et, après l’IA, quoi d’autre ? Peut-être ceci, plus essentiel encore :

Comment préserver, dans un monde de simulacres, une expérience qui ne se télécharge pas, une expérience qui se vit, se taille, se polit, se transmet ?

Retrouvez les autres titres de Jiri Pragman

1 COMMENTAIRE

  1. Pourquoi tant de haine..? 😉 à l’encontre de ce frère qui fut bien autre chose que ces « petits » livrets en FM. Et en particulier à l’initiative d’outils de diffusion sur le web, bien avant beaucoup d’autres… aujourd’hui que seraient les sites FM ou blogs sans les IA ? Toutes ces images ou textes conçus sous pseudos, parfois même des planches en Loge… bref des caves il y en a… Mais étudier ce phénomène, analyser encadrer comprendre et proposer pour s’en servir dans l’esprit FM sans pour autant galvauder notre propre chemin. Oui sûrement .. Et sans tirer sur l’ambulance !.

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Pierre d’Allergida
Pierre d’Allergida
Pierre d'Allergida, dont l'adhésion à la Franc-Maçonnerie remonte au début des années 1970, a occupé toutes les fonctions au sein de sa Respectable Loge Initialement attiré par les idéaux de fraternité, de liberté et d'égalité, il est aussi reconnu pour avoir modernisé les pratiques rituelles et encouragé le dialogue interconfessionnel. Il pratique le Rite Écossais Ancien et Accepté et en a gravi tous les degrés.

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