De notre confrère belge vrt.be

Dans un geste aussi courageux que symbolique, la loge maçonnique “La Flandre” à Bruges, en Flandre occidentale, a exceptionnellement ouvert ses portes au public le 3 avril 2025, pour démystifier les activités de la Franc-maçonnerie et répondre à un acte de vandalisme survenu en janvier dernier. Fondée en 1881, “La Flandre” est la plus ancienne loge de la région, et cette initiative marque une rupture avec une tradition de discrétion séculaire. À l’heure où la Franc-maçonnerie est souvent entourée de mystères et de préjugés, cette ouverture est une invitation à la transparence et au dialogue. Découvrons cet événement, son contexte, et ce qu’il nous enseigne sur notre propre pratique maçonnique.
Un acte de vandalisme comme déclencheur
Le 4 janvier 2025, alors que les membres de “La Flandre” étaient réunis pour une tenue dans leur atelier de la Beenhouwersstraat, un bruit sourd a interrompu leurs travaux. “Quand quelqu’un est allé voir ce qu’il s’était passé, il y avait du verre et un gros pavé sur le sol. On avait lancé une pierre et brisé la fenêtre au-dessus de la porte”, raconte Philip S., président de la loge. Cet acte de vandalisme, le premier depuis la Seconde Guerre mondiale, a profondément marqué les 90 membres de la loge. “Le fait est que notre loge a été victime d’une agression physique pour la première fois depuis cette période sombre”, ajoute-t-il.

Cet incident n’est pas isolé. En Belgique comme en France, la Franc-maçonnerie est parfois la cible d’actes hostiles, souvent alimentés par des malentendus ou des théories complotistes. En 2016, lors des Journées du Patrimoine à Nantes, une loge avait également ouvert ses portes pour contrer les préjugés, une démarche similaire à celle de “La Flandre”. Plus récemment, le piratage de la Gran Logia de la Masonería del Uruguay, révélé le 1er avril 2025, a montré que les attaques contre la Franc-maçonnerie peuvent aussi prendre une forme numérique, avec la fuite de 13 Go de données sensibles. Ces événements rappellent que, malgré les progrès de la tolérance, notre institution reste parfois incomprise.
“La Flandre” : Une loge historique au cœur de Bruges

Fondée en 1881, “La Flandre” est la plus ancienne loge maçonnique de Flandre occidentale. Depuis plus d’un siècle, elle se réunit dans un bâtiment discret de la Beenhouwersstraat, au centre de Bruges, une ville surnommée la “Venise du Nord” pour ses canaux et son patrimoine médiéval. Derrière une façade charmante, qui ne laisse rien deviner de son usage, se cachent des espaces empreints de symbolisme : une grande salle de réunion, un bar, une salle de banquets, et un temple impressionnant, décoré dans un style marqué par l’égyptomanie des années 1910. Cette influence égyptienne, visible dans les éléments décoratifs des murs, reflète une fascination pour les mystères antiques qui a inspiré de nombreux maçons à cette époque, notamment dans les rites comme le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA).
Le temple de “La Flandre” est organisé selon une disposition classique : deux rangées de chaises de part et d’autre de la salle, symbolisant l’équilibre et l’harmonie, et trois tables à l’avant pour le président, le secrétaire, et l’orateur invité. Ces lieux, où les membres se réunissent deux fois par mois, étaient jusqu’à récemment réservés exclusivement aux maçons, soit environ 90 personnes. Pendant des décennies, aucune personne extérieure n’avait franchi le seuil de cet atelier, un terme que les maçons utilisent pour désigner leur espace de réunion, en écho à l’idée de “travailler” sur soi et sur les idéaux maçonniques.
Démystifier les activités maçonniques
L’acte de vandalisme a poussé “La Flandre” à revoir sa position sur la discrétion. “Nous choisissons de nous réunir dans un lieu fermé afin de pouvoir parler librement. Il ne faut pas oublier qu’autrefois, les francs-maçons étaient persécutés”, explique Philip S. Cette discrétion, héritée d’une histoire marquée par les persécutions – notamment sous les régimes autoritaires ou lors des tensions religieuses – est une tradition maçonnique bien ancrée. Mais elle alimente aussi les fantasmes et les rumeurs.
“De nombreuses histoires rocambolesques circulent sur ce qui se passe derrière les murs de notre loge”, confie Philip S. “Je les connais aussi, bien sûr. On raconte que les candidats doivent subir des tests physiques douloureux pour devenir membres, que nous sacrifions des animaux, et que nous nous livrons à des rituels de sacrifice. Mais c’est évidemment totalement faux.” Ces préjugés, souvent véhiculés par des récits complotistes, rappellent ceux auxquels font face les obédiences françaises. En 2017, l’historien Jimmy Koppen, interrogé par VRT NWS, soulignait que l’idée d’une influence occulte des loges – par exemple lors de l’élection du recteur de l’université de Gand – était largement exagérée. “Si les loges avaient autant de pouvoir, il n’aurait pas fallu neuf tours de scrutin pour élire Rik Van de Walle”, ironisait-il.
À “La Flandre”, les activités sont bien plus prosaïques et humanistes. “C’est là l’essentiel de nos activités : nous organisons des conférences sur des sujets socialement pertinents, comme l’avortement et l’euthanasie, par exemple”, précise Philip S. Ces débats, menés dans un esprit de tolérance et de réflexion, sont au cœur de la démarche maçonnique : offrir un espace où les idées peuvent être échangées librement, loin des dogmes et des passions profanes. “Et oui, certains rituels font partie de nos traditions”, ajoute-t-il, en référence aux cérémonies symboliques qui rythment la vie d’une loge, comme l’initiation ou l’élévation aux grades supérieurs.
Une ouverture au public pour briser les préjugés

Face à l’acte de vandalisme, les membres de “La Flandre” ont décidé de transformer cette agression en une opportunité. “Nous avons pris le temps de réfléchir sérieusement à cette décision, et nous avons conclu qu’il était nécessaire d’agir ainsi”, explique Philip S. “Cela permet de mettre un terme aux nombreux ragots qui circulent sur nous.” Le 3 avril 2025, la loge a donc ouvert ses portes au public, une première en plus d’un siècle. Les visiteurs ont pu découvrir le bâtiment, visiter le temple, et poser leurs questions aux membres.
Cette initiative s’inscrit dans une démarche plus large d’ouverture, déjà observée dans d’autres contextes maçonniques.
À Bruges, “La Flandre” va plus loin en annonçant une ouverture accrue à l’avenir. “Toute personne ayant des questions pourra nous les poser librement”, promet Philip S. De plus, lors des prochaines Journées du Patrimoine, le bâtiment pourra être visité par un nombre limité de participants, une décision qui permettra de faire découvrir ce lieu chargé d’histoire et de symbolisme. L’escalier menant au temple, les éléments égyptiens des murs, et les salles de réunion – comme celle photographiée par Koen Theuns – offrent un aperçu de l’univers maçonnique, où l’architecture elle-même est une invitation à la réflexion.
Un contexte belge marqué par la diversité maçonnique
L’initiative de “La Flandre” doit être replacée dans le contexte de la Franc-maçonnerie belge, riche et diversifiée. En Belgique, la Franc-maçonnerie s’est implantée dès le XVIIIe siècle, sous l’influence des Pays-Bas autrichiens, puis de la France et des Pays-Bas. Elle a connu des périodes de reflux – notamment en 1786, 1814, 1854, et pendant l’occupation nazie de 1940-1944 – mais aussi des moments de grande vitalité. À Bruges, “La Flandre” est un exemple de cette diversité : fondée en 1881, elle s’inscrit dans le courant flamand et progressiste, qui s’est structuré au XIXe siècle autour de loges comme “Les Amis du commerce et la persévérance réunis” à Anvers. En 1876, la loge “Les Élèves de Thémis”, également à Anvers, fut la première à travailler en flamand, et en 1890, la loge “Marnix van Sint-Aldegonde” devint la première loge entièrement flamande.
“La Flandre” appartient probablement au Grand Orient de Belgique (GOB), l’obédience la plus ancienne du pays, qui travaille dans les trois premiers degrés (Apprenti, Compagnon, Maître) et se caractérise par une approche adogmatique, ouverte aux débats sociétaux. Cependant, la Belgique compte d’autres obédiences, comme la Grande Loge de Belgique (GLB), la Grande Loge Régulière de Belgique (GLRB), ou la Grande Loge Féminine de Belgique (GLFB), fondée en 1981. Cette diversité reflète les tensions historiques entre tradition et modernisme, spiritualisme et pragmatisme, qui ont façonné la Franc-maçonnerie belge.
Une leçon pour la Franc-maçonnerie française
En France, où la Franc-maçonnerie est également plurielle – avec des obédiences comme le Grand Orient de France (GODF), la Grande Loge de France (GLDF), ou la GLFF – l’initiative de “La Flandre” résonne comme un appel à la vigilance et à l’ouverture. Les actes de vandalisme, bien que rares, ne sont pas inconnus. En 2013, le siège du GODF à Paris avait été tagué avec des inscriptions antimaçonniques, un incident qui avait conduit à des débats sur la nécessité de mieux communiquer avec le public profane.
L’ouverture de “La Flandre” nous rappelle que la discrétion, si elle protège notre liberté de pensée, peut aussi alimenter les malentendus.
Une démarche fraternelle et courageuse
En ouvrant ses portes, “La Flandre” transforme une agression en une opportunité de dialogue. Cette démarche, qui allie courage et fraternité, est un exemple pour toutes les loges maçonniques, en Belgique comme en France. Elle nous rappelle que notre quête de lumière ne doit pas se limiter à nos temples, mais s’étendre à la société profane, pour dissiper les ombres de l’ignorance et de la méfiance. Comme le dit un adage maçonnique, “réunir ce qui est épars” est notre devoir : en tendant la main aux curieux, “La Flandre” incarne cet idéal.
Sœurs et Frères, prenons exemple sur nos frères de Bruges. Que cette initiative nous inspire à ouvrir nos propres portes – symboliquement et littéralement – pour faire rayonner les valeurs de liberté, d’égalité, et de fraternité qui nous animent. Et que nos travaux, comme ceux de “La Flandre”, soient toujours placés sous le signe de la Sagesse, de la Force, et de la Beauté.