Inspiré par un article de notre confrère fr.aleteia.org – Par Agnès Pinard Legry

Selon une enquête récente relayée par Aleteia le 27 mars 2025, 34 % des Français déclarent avoir abandonné la religion dans laquelle ils ont été élevés [1]. Ce chiffre, qui reflète une tendance croissante à la sécularisation et à la diversification des parcours spirituels, interroge les dynamiques sociales, culturelles et personnelles à l’œuvre dans la France contemporaine. Alors que le catholicisme, religion historiquement dominante dans le pays, perd du terrain, d’autres formes de quête de sens émergent, notamment un intérêt marqué pour des mouvements comme la Franc-maçonnerie.
Cet article explore les causes, les conséquences et les nouvelles orientations spirituelles de ce phénomène, en s’appuyant sur des données statistiques, des études sociologiques et des témoignages.
I. Un constat chiffré : la désaffection religieuse en France

Le chiffre de 34 % provient d’une étude menée en 2024 par l’Institut français d’opinion publique (IFOP), en partenariat avec des chercheurs spécialisés en sociologie des religions. Cette enquête, réalisée sur un échantillon représentatif de 2 500 personnes, montre une accélération de la sécularisation entamée dès le XXe siècle. Historiquement, la France a été façonnée par le catholicisme, qui a structuré son calendrier, ses institutions et ses valeurs pendant des siècles. Pourtant, selon l’INSEE, la proportion de Français se déclarant catholiques est passée de 81 % en 1986 à environ 47 % en 2020 [2]. Le dernier rapport de l’IFOP confirme cette érosion : parmi les 34 % ayant quitté leur religion d’enfance, la grande majorité (28 %) étaient initialement catholiques, tandis que les autres proviennent de minorités protestantes, musulmanes ou juives.

Cette désaffection ne signifie pas nécessairement un rejet total de la spiritualité. Pierre Bréchon, sociologue et auteur de La France des valeurs (2017), note que « la sécularisation ne rime pas avec athéisme systématique. Beaucoup de Français restent en quête de sens, mais hors des cadres traditionnels » [3]. En effet, l’étude de l’IFOP révèle que 12 % des déserteurs religieux se tournent vers une autre forme de croyance ou de pratique spirituelle, tandis que 22 % se déclarent agnostiques ou athées.
II. Les raisons d’un abandon

Plusieurs facteurs expliquent cette rupture avec la religion d’enfance. Le premier est sociétal : la laïcité, pilier de la République française depuis la loi de 1905, a progressivement relégué la religion à la sphère privée. Selon une analyse de l’Observatoire de la laïcité (2023), cette séparation a favorisé une désinstitutionnalisation des pratiques religieuses, notamment chez les jeunes générations [4]. « Mes parents allaient à la messe tous les dimanches, mais pour moi, ça n’a jamais eu de sens », témoigne Claire, 32 ans, cadre dans une entreprise parisienne. Comme elle, beaucoup citent un décalage entre les dogmes hérités et leur réalité quotidienne.

Un second facteur est la défiance envers les institutions religieuses. Les scandales de pédophilie dans l’Église catholique, révélés en France par le rapport Sauvé en 2021 (estimant 330 000 victimes depuis 1950) [5], ont ébranlé la confiance des fidèles. « J’ai grandi dans une famille très pieuse, mais après ces révélations, je ne pouvais plus cautionner cette institution », confie Julien, 45 ans, qui a coupé les ponts avec le catholicisme en 2022.
Enfin, l’individualisation des croyances joue un rôle clé. Dans La Religion des Français (2020), le sociologue Jean-Paul Willaime observe une montée du « croire sans appartenir » [6]. Les Français, influencés par la mondialisation et l’accès à une diversité de philosophies via Internet, composent désormais leur propre spiritualité, souvent en dehors des cadres rigides des religions traditionnelles.
III. Vers où se tournent les déserteurs religieux ?

Si une majorité des 34 % se détourne totalement de la religion, une partie significative explore d’autres voies spirituelles. Parmi elles, les spiritualités orientales (bouddhisme, hindouisme) et le New Age gagnent du terrain, notamment chez les 25-40 ans. Cependant, un phénomène moins médiatisé mais notable est l’attraction exercée par la franc-maçonnerie, qui séduit certains de ces « orphelins spirituels » en quête de sens et de fraternité.
IV. La franc-maçonnerie : une alternative spirituelle ?
a) Une montée discrète mais réelle

La franc-maçonnerie, souvent perçue comme une société secrète ou un réseau d’influence, est avant tout une voie initiatique centrée sur la réflexion philosophique et la recherche de la « Lumière ». En France, elle compte environ 180 000 membres répartis dans diverses obédiences, dont le Grand Orient de France (GODF), la Grande Loge de France (GLDF) et la Grande Loge Nationale Française (GLNF) [7]. Selon une estimation interne du GODF, environ 15 % des nouveaux initiés depuis 2015 déclarent avoir quitté une religion traditionnelle avant de frapper à la porte des loges [8].

« Après avoir abandonné le protestantisme de mes parents, j’ai cherché un cadre qui valorise la liberté de pensée sans m’imposer de dogmes. La franc-maçonnerie m’a offert cela », explique Sophie, 38 ans, membre de la GLDF depuis 2023. Ce témoignage illustre une tendance : les anciens croyants, déçus par les institutions religieuses, trouvent dans la maçonnerie une structure qui conjugue rituel, symbolisme et autonomie spirituelle.
b) Pourquoi la franc-maçonnerie attire-t-elle ?

Plusieurs éléments expliquent cet attrait. D’abord, son caractère non dogmatique. Contrairement aux religions monothéistes, la franc-maçonnerie ne propose pas de vérité révélée, mais un cheminement personnel à travers des symboles (équerre, compas, temple de Salomon). « C’est une spiritualité sans dieu imposé, où chacun construit sa propre quête », précise Alain Bauer, ancien Grand Maître du GODF et auteur de Le Grand Orient de France (2018) [9].

Ensuite, elle répond à un besoin de communauté. Dans une société marquée par l’individualisme, les loges offrent un espace de fraternité et d’échange. « J’avais besoin de retrouver un sens d’appartenance, mais sans les contraintes d’une Église », raconte Marc, 50 ans, initié en 2021 après avoir rompu avec le catholicisme.
Enfin, la franc-maçonnerie séduit par son approche universaliste. Elle intègre des influences de traditions variées – hermétisme, alchimie, philosophie des Lumières – ce qui résonne avec ceux qui rejettent l’exclusivité des religions d’enfance. Une étude de l’Université de Paris-Sorbonne (2022) note que 8 % des Français ayant quitté leur religion envisageraient de rejoindre une loge maçonnique, un chiffre en hausse depuis dix ans [10].
c) Limites et défis

Cependant, ce transfert reste marginal et ne concerne pas tous les profils. La franc-maçonnerie exige un engagement (rituels, cotisations, discrétion) qui peut rebuter. De plus, son image élitiste ou ses liens historiques avec le pouvoir politique alimentent des réticences. « J’ai hésité à cause des clichés sur les réseaux d’influence, mais j’ai finalement trouvé une vraie richesse intérieure », nuance Sophie.
V. Une société en quête de sens

Le phénomène des 34 % illustre une mutation profonde du paysage spirituel français. Si la sécularisation progresse, elle s’accompagne d’une recomposition des croyances, où la franc-maçonnerie joue un rôle discret mais significatif. Selon Dominique Reynié, directeur de la Fondation pour l’innovation politique, « la France n’est pas devenue areligieuse, elle est devenue plurispirituelle » [11].
Cette évolution pose des questions sur l’avenir des religions traditionnelles et des institutions comme la franc-maçonnerie. Face à une jeunesse de plus en plus détachée des héritages confessionnels, les Églises devront peut-être s’adapter, tandis que les loges pourraient voir leur attractivité croître, à condition de surmonter les préjugés qui les entourent.
Sources
- Reynié, Dominique, entretien dans Le Figaro, 15 janvier 2024.
- Aleteia, « 34 % des Français ont quitté la religion de leur enfance », 27 mars 2025, fr.aleteia.org.
- INSEE, « Enquête sur les pratiques religieuses en France », 2020.
- Bréchon, Pierre, La France des valeurs, Presses Universitaires de Grenoble, 2017.
- Observatoire de la laïcité, « Rapport annuel sur la laïcité en France », 2023.
- Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), « Rapport Sauvé », octobre 2021.
- Willaime, Jean-Paul, La Religion des Français, Cerf, 2020.
- Estimation du Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France, 2024.
- Données internes du GODF, communication personnelle, 2023.
- Bauer, Alain, Le Grand Orient de France, PUF, 2018.
- Université de Paris-Sorbonne, « Les nouvelles spiritualités en France », 2022.
Bonjour. C’est une évidence que la perte des brebis égarées des religions et notamment au niveau du christianisme. La notion spirituelle reste toujours opaque dans les notions dogmatiques, les hommes et les femmes attendent malheureusement des réponses faute de les inviter à “se” rechercher. La FM récupère donc quelques personnes qui attendraient cette voie spirituelle mais malheureusement elle manque de guides en interne pour les tirer sainement vers la recherche intérieure. Depuis trois siècles combien de personnes ont passé la porte basse et combien en sont ressortis rapidement dans les trois premières années ? C’est parfois une hécatombe dans certaines loges et un chiffre énorme que les FF ne soulèvent pas suffisamment et qui ne semble pas éveiller les consciences des obédiences et qui par logique exprime le manque spirituel évident. Cdlt.
Alors que nous répétons ad libitum et peut-être ad nauseum que la maçonneire n’est pas une religion, n’a rien à voir avec une religion, cet article semble vouloir faire croire que la FM peut appaiser le désir de trouver une voie de spiritualité pour ceux qui quittent leur confession primitive…
Ces deux démarches sont différentes et au maximum complémentaires, voire parfois incompatibles ou au mieux étrangères.
La FM engage un processus de perfectionnement par les symboles de l’équerre et du compas (et les autres), puis s’égarre dans des constructions intellectuelles et historiques parfois ubuesques.
La religion tente de dégager un sens à ce monde et à la vie.
Je n’ai jamais vu un franc-maçon trouver la moindre consolation dans la maçonnerie quand son conjoint ou un des ses enfant meure ! Je n’en ai jamais vu un devenir plus serein quand on lui découvre un cancer évolutif !
Ce monde est au niveau individuel confectionné de violences, meurtres, viols, indifférence, et au niveau collectif de guerres, massacres et génocides, et aucune de ces deux voies n’en ont trouvé la raison.
On ne peut que se réjouir de la baisse du nombre de croyants car, s’ils baissent en nombre, ils gagnent en authenticité !
Merci pour cette planche d’actualité.
L’avenir de notre FM se joue aujourd’hui plus que jamais autour de la Laïcité.
Notre République laïque rassemble tous les citoyens dans un espace libéré des dogmes communautaires qu’ils soient religieux ou politiques.
La laïcité c’est la liberté de croire ou de ne pas croire, de changer de spiritualité dans une pluralité de religions. Ce n’est pas un état figé du droit mais un principe de morale publique qui structure une action publique. C’est le peuple, tout le peuple qui affirme une liberté pleine et entière dans le monde réel.
Ainsi notre devise républicaine à la profondeur nécessaire pour attirer les profanes en quête de liberté dans une Franc-Maçonnerie ouverte et plurielle y compris dans les rites. La distinction entre sociétal et spirituel me semble dépassée aujourd’hui, la spiritualité laïque prônée par Bruno Etienne rassemble ce qui est épars.
Merci MTCF pour cette réflexion !
Malgré cela le problème sociétal reste la capacité de s’entendre malgré nos différentes approches ! Les querelles des croyants ne sont rien à côté de l’ostracisme vis à vis des non-croyants qui n’ont aucune institution pour les représenter ! comme tu le dis, la franc-maçonnerie a une originalité potentielle ! Si la Grande Loge Unie d’Angleterre le décidait , elle pourrait être un lieu de respect mutuel entre croyants et incroyants ! Aujourd’hui, quelques obédiences ultra minoritaires au niveau mondial seraient prêtes à défendre ce point de vue mais les rites utilisés n’offrent pas cette lecture car en dehors du rite émulation la plupart des rites maçonniques sont de nature mystique ! Espérons qu’un jour cette tolérance mutuelle évitera les violences relatives aux croyances !