jeu 25 juillet 2024 - 19:07

Le mot du mois : « Ordinaire »

Ordre, ordinaire. Un champ lexical déroutant, bel oxymore quand on évoque ce mot si banal dont cependant on ignore souvent le sémantisme.

Le verbe latin *ordiri signifie au sens premier, très concret, « commencer à tisser une trame ». Ainsi ourdit-on un complot, savant agencement des rôles et des complicités. *Ordo désigne l’ordre des fils dans une trame. Telle la classe d’un citoyen inséré dans une trame sociale et politique, son rang, ou encore l’ordre de bataille des soldats, fondamental pour la réussite potentielle de l’assaut.

L’usage en retient l’idée de commencement. L’exorde trace les lignes de pensée à partir desquelles se déroule un raisonnement. De là à concevoir qu’il y trouvera son ornement, *ord-nare, orner. On retrouve l’idée de tissage minutieux, en insistant sur le secret, puisque *subornare signifie « préparer en secret », ce qui supposera peut-être de suborner quelque témoin.

L’ordination d’un homme d’Eglise lui ordonne l’obéissance, lui interdisant ainsi une insubordination fauteuse de désordre.

Et voici le champ lexical de l’ordre, expression sans ambiguïté d’un pouvoir, d’une autorité autoproclamée et entérinée par la force violente ou plus sournoisement persuasive.

Qui décide de l’ordre des choses, du déroulement ordinaire de la vie des sociétés ?

Vaste programme !!!

Au chapitre des illustrations de l’ordinaire dans le quotidien, vestimentaire entre autres, on ne peut que s’amuser de la querelle du pantalon qui anima, à titre d’exemple, l’ordinaire moral donc politique des temps révolutionnaires et post-révolutionnaires dans la France du XVIIIe siècle et l’Angleterre du siècle suivant. Obligation du port du pantalon sous la robe, sous Louis XV, interdiction de tout vêtement masculin, donc du pantalon, faite aux femmes à la fin de la Révolution, parce que trop aristocratique. Une proclamation de la Convention du 29 octobre 1793 garantit que le port du caleçon ne sera pas imposé aux femmes, et les « Merveilleuses » du Directoire portent parfois un caleçon couleur chair et transparent, qui leur permet d’être nues sans l’être…

Un médecin anglais en justifie ainsi le port pour les filles : « En interceptant le passage de l’air, soit dans la marche ordinaire des femmes soit dans leurs danses animées, il préviendrait les rhumatismes et autres incommodités ». Symbole de modestie pour les petites filles… mais récrié pour la licence de comportement qu’il autoriserait… La bourgeoisie parisienne de fin de XIXe siècle le juge effronté, même pour l’équitation, le vélo ou l’escrime. D’ailleurs, n’est-il pas avéré que seules les prostituées le portent ? En fin de Second Empire, les religieuses sont d’abord farouchement opposées au pantalon, avant de le rendre obligatoire sous le nom de « tuyaux de modestie ».

Il n’est pas inutile de savoir que le mot latin *monstrum désigne une chose qui sort de l’ordinaire, parfois hideuse parce qu’elle viole l’ordre naturel des choses. Et il faut y voir un conseil donné aux hommes par les dieux, un prodige qui confond l’entendement humain.

Le monstrueux est l’extraordinaire qui ramène à la sagesse de l’ordinaire. Au cheminement bien ordonné, sans excès ni accroc. Banal, normal en somme.

Mais qui décide de la norme ? Si étrangement fluctuante parfois. Albert Camus, dans l’Etranger, en témoigne : « Moi, j’écoutais et j’entendais qu’on me jugeait intelligent. Mais je ne comprenais pas comment les qualités d’un homme ordinaire pouvaient devenir des charges écrasantes contre un coupable. »

On devrait toujours prendre garde à l’inquiétante étrangeté de l’ordinaire…

Annick DROGOU

L’ordinaire n’est pas le banal, un réel dégradé ou un service minimum de survie. Non, l’ordinaire, comme le nom l’indique, est ce qui se situe dans l’ordre des choses, le cours des jours, la simplicité de nos vies. Ce n’est même pas une humilité revendiquée, c’est notre juste place dans l’ordre de l’univers. Limpidité de l’ordinaire, de ce qui est à l’ordre.

Aimons l’ordinaire, ce mot usé, devenu bien ordinaire, si routinier que l’on voudrait toujours s’échapper dans un extraordinaire phantasmé. Non, la vie n’est pas un parc d’attractions où l’on recherche toujours plus de sensationnel quand on a perdu le goût de ce qui nous est proche. Simplicité occultée de cette proximité qui nous ouvre à l’universalité de notre humaine condition. Est-ce parce que nous avons oublié de vivre, de savourer le bel ordinaire de la vie, que nous avons toujours plus besoin d’émotions fortes pour nous réveiller ? 

Le sage ordinaire, c’est le message immarcescible du poète Horace : « Carpe diem, quam minimum credula postero » « Cueille le jour, [et sois] la moins crédule possible à propos de l’avenir », Odes, I, 11, 8, « À Leuconoé ». Cueillir le jour, cela n’a rien d’une vision étriquée de la vie, d’un égoïste « Sam suffit » petit bourgeois. Non, il s’agit bien de cueillir la plénitude, de ne pas passer à côté de l’essentiel, du réel, d’entrer dans la contemplation de l’ordre cosmique, de s’y inscrire, d’y trouver sa place. Oui, cet ordinaire est infiniment plus grand que ce nous pouvions l’imaginer.

Jean DUMONTEIL

1 COMMENTAIRE

  1. L’ORDINAIRE , au niveau des mots, a un cousin germain qui lui est très proche au point de vue du sens ; c’est : LA MEDIOCRITE . Nous qui sommes gavés par la PERFORMANCE, avons donné une réputation épouvantable à ce mot. En fait, la médiocrité c’est l’art du JUSTE MILIEU ; un beau sujet de planche serait d’en faire l’éloge !!! C’est un peut surprenant mais ….

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Annick Drogou
Annick Drogou
- études de Langues Anciennes, agrégation de Grammaire incluse. - professeur, surtout de Grec. - goût immodéré pour les mots. - curiosité inassouvie pour tous les savoirs. - écritures variées, Grammaire, sectes, Croqueurs de pommes, ateliers d’écriture, théâtre, poésie en lien avec la peinture et la sculpture. - beaucoup d’articles et quelques livres publiés. - vingt-trois années de Maçonnerie au Droit Humain. - une inaptitude incurable pour le conformisme.

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