mer 29 mai 2024 - 14:05

Mes Sœurs et mes Frères, voyons, un peu de discernement !

(Ma raison doit-elle être indépendante de mes convictions, que dis-je, de ma foi personnelle ?!)

« La mesure, née de la révolte, ne peut vivre que par la révolte. Elle est un conflit constant, perpétuellement suscité et maîtrisé par l’intelligence. Elle ne triomphe ni de l’impossible ni de l’abîme. Elle s’équilibre à eux. Quoi que nous fassions, la démesure gardera toujours sa place dans le coeur de l’homme, à l’endroit de la solitude » Albert Camus – (L’homme révolté. 1951)

Les mots suivent d’étranges cheminements à partir de leur lieu d’origine. Par exemple, nous entendons, de plus en plus, l’utilisation du mot « discernement » dans les planches de nos loges. Retournement des plus humoristiques quand nous constatons que ce vocable est le mot-totem de la Compagnie de Jésus qui en fit l’un des moteurs des fameux « Exercices spirituels » d’Ignace de Loyola ! Concept que le christianisme avait hérité de la philosophie antique mais qu’il avait réaménagé en l’intitulant le « discernement des esprits » (1 Jean 4,1 « Ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu ») , c’est-à-dire à mettre en place une stratégie où la foi doit maîtriser ce qu’il en serait des attaques du mal, et non plus la pratique d’un bon sens païen permettant une vie personnelle et sociétale, éloignées de l’ « Hubris » (1) tellement crainte par les Grecs. Le discernement est une grâce qui vient de Dieu, une intelligence spirituelle échappant à la raison des philosophes de l’Antiquité. Il devient alors l’incarnation de la sagesse de Dieu, au lieu d’être celle des hommes, comme vient de confirmer la Catéchèse du Pape François sur le discernement. Il est passionnant de comprendre comment les sociétés européennes furent influencées par un concept, qui loin de la recherche du « juste milieu » de l’Antiquité (dont Aristote sera l’artisan), en fit une donnée théologique, allant jusqu’à son absorption par la Franc-Maçonnerie ! Pour se faire, nous resterons dans le domaine de la philosophie et celui de l’histoire religieuse…

Comme point de départ nous nous servirons de l’injonction de Saint Luc qui écrit : « Obsequium rationis jugo fidei », « Il faut soumettre la raison au joug de la foi ». Par cette injonction, Luc confirme l’orientation que le judaïsme demandait à Dieu pour obtenir le discernement : « L’esprit de l’Eternel reposera sur lui. Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de connaissance et de crainte de l’Eternel » (Isaïe 11,2) ; « Moi, la sagesse, j’ai pour demeure le discernement, et je possède la science de la réflexion » (Proverbes 8, 12). Le christianisme, Saint Paul en particulier, confronté à la philosophie antique s’appuyant sur la raison humaine, va accentuer la définition qu’en donnait le judaïsme classique confronté à la même concurrence : « Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait » (Romains 12,2) ; « Et ce que je demande dans mes prières, c’est que votre amour augmente de plus en plus en connaissance et en pleine intelligence pour le discernement des choses les meilleures, afin que vous soyez purs et irréprochables pour le jour du Christ » (Philippiens 1, 9-10).

Dans le sein même de l’Église des controverses auront lieu autour de ce concept, notamment entre les Franciscains et les Dominicains. Dans les deux cas, malgré quelques différences, on reste dans une totale approche théologique de la question car, au Moyen-Âge, il ne peut être envisagé une autre vision des choses, même si des traductions grecques amenées par les Arabes et latines commencent à véhiculer un air nouveau et une redécouverte d’une philosophie où l’homme et sa raison sont au centre du monde, prenant de plus en plus le champ avec un panthéon peuplé de dieux qui lui ressemblent bougrement !

 Le match pour une définition du concept de discernement avec comme représentants St. Bonaventure pour l’équipe des Franciscains et Thomas d’Aquin pour l’autre se terminera, en fait, par un match nul : chez les Franciscains, on parle d’ « assentiment à la foi » et rien n’est concevable en dehors de cette orientation, car pour eux le mot discernement est essentiellement religieux et ne concerne nullement la vie laïque. Les différences se jouent entre un courant de naturalisation de la foi et un autre de volontarisation de la foi. Déjà se profile, dans cette pensée le débat entre théologie et religion naturelle et le problème de la grâce et donc de la prédestination chez Luther et Calvin. Pour Saint Bonaventure existe une différence fondamentale entre foi, théologie, raison et philosophie, mais comme nous tenons tout de Dieu, aucune science ne peut se concevoir autonome. Subsiste cependant une hiérarchisation : la philosophie serait « hétéronome » (2 ), asservie, et la raison ne peut que suivre ou servir la foi. Donc, le discernement est pour vérifier que le croyant reste « dans les clous » vis-à-vis de la foi et que les autres données ne prennent pas le pouvoir sur elle ! Le discernement devient alors la base du concept de libre-arbitre. On ne peut pas croire sans vouloir. Côté équipe d’en face, chez les Dominicains, et en particulier chez Saint Thomas d’Aquin, l’enseignement et l’éducation jouent un rôle central et le discernement doit-être enseigné à tous, non pour vérifier sans cesse la foi, mais pour déboucher sur Dieu et la Révélation qui de par la sainteté de ces deux instances ne peuvent nous tromper. Le discernement n’est pas une fin en soi, mais devient secondaire par rapport au but. Il n’est juste qu’un exercice spirituel qui n’est pas une finalité. Ce que reprendrons évidemment les Jésuites ! Cependant demeure que la foi et la raison sont compatibles et forment un système unique et harmonieux qui rapprochent du Principe que l’on peut alors contempler en face à face dans la béatitude et qui est alors de l’ordre du dialogue et non plus de l’ordre d’une fusion mystique quelconque. Ce qui va rendre caduc la lutte entre les deux conceptions du discernement est l’évolution des idées dans une société face à des transformations économiques et la découverte que d’autres civilisations existent. Une longue lignée de penseurs, au fil du temps, va s’exprimer sur le rapport entre la foi et la raison et, malgré les menaces, en arriver, avec certaines nuances, de conclure que le discernement est de rendre la foi secondaire par rapport à la raison qui devient l’objet même du discernement !

Bon, c’est pas tout çà mais comment va-t-on se tirer de l’appropriation du mot « discernement » par la Franc-Maçonnerie ? En disant que la philosophie des Lumières et la Révolution Française lui a donné un label laïc ? Difficile à avaler … J’ai peut-être une sortie de secours : et si on proposait le soutien de Salomon, c’est le « grand patron » après tout ! Dans 1 Rois (3, 5 à 9). Il implore Dieu de lui accorder le discernement « comme le coq discerne le jour de la nuit », de lui donner l’intelligence des situations : « A Gabaon, l’Eternel apparut en songe à Salomon pendant la nuit, et Dieu lui dit : Demande ce que tu veux que je te donne. Salomon répondit : Tu as traité avec une grande bienveillance ton serviteur David, mon père, parce qu’il marchait en ta présence dans la fidélité, dans la justice, et dans la droiture de cœur envers toi ; tu lui a conservé cette grande bienveillance, et tu lui a donné un fils qui est assis sur son trône, comme on le voit aujourd’hui. Maintenant, Eternel mon Dieu, tu as fait régner ton serviteur à la place de David, mon père ; et moi je ne suis qu’un jeune homme, je n’ai point d’expérience. Ton serviteur est au-milieu du peuple que tu as choisi, peuple immense, qui ne peut être ni compté ni nombré, à cause de sa multitude. Accorde donc à ton serviteur un cœur intelligent pour juger ton peuple, pour discerner le bien du mal ! Car qui pourrait juger ton peuple, ce peuple si nombreux ? ». Et Salomon se réveille ! Persuadé que Dieu lui donne le discernement, il va s’employer à rendre la justice (St Louis rendant la justice sous le chêne de Vincennes le prendra comme modèle !) dont l’épisode le plus célèbre est celui des deux femmes prostituées se réclamant de la maternité d’un même nourrisson ; il va aussi organiser un état fort et centralisé (dont un certain Adoniram, fils d’Abda était préposé aux impôts) et mettre en place des relations extérieures avec les petits états voisins dont celui de Tyr, qui va déboucher sur la création du Temple que nous connaissons bien, et ce, malgré l’interdiction que Dieu en avait fait à Moïse : « Si tu m’élèves un autel de pierre, tu ne le bâtiras point en pierres taillées ; car en passant ton ciseau sur la pierre, tu la profanerais » (Exode 20, 25).

 Imbu de ce rêve qui lui confère le label du « Très Haut » en matière de discernement, Salomon ne se fiant qu’à son imaginaire, perdant le sens du réel et se croyant justifié par un Principe ira à la catastrophe à la fin de son règne, pensant qu’il pouvait faire n’importe quoi sous couvert du « discernement dicté par le Grand Autre », quasiment en se prenant pour lui: « Et Salomon fit ce qui était mal aux yeux de l’Eternel, et il ne suivit point pleinement l’Eternel, comme David, son père. Alors Salomon bâtit sur la montagne qui est en face de Jérusalem un haut lieu pour Kemosch, l’abomination de Moab, et pour Moloc, l’abomination des fils d’Ammon. Et il fit ainsi pour toutes ses femmes étrangères, qui offraient des parfums et des sacrifices à leurs dieux. L’Eternel fut irrité contre Salomon, parce qu’il avait détourné son coeur de l’Eternel, le Dieu d’Israël, qui lui était apparu deux fois. Il lui avait à cet égard défendu d’aller après d’autres dieux ; mais Salomon n’observa point les ordres de l’Eternel. Et l’Eternel dit à Salomon : puisque tu as agi de la sorte et que tu n’as point observé mon alliance et mes lois que je t’avais prescrites, je déchirerai le royaume de dessus toi et je le donnerai à ton serviteur » (1 Rois 11, 6-10). Pas très glorieux cette fin de parcours, pour un homme qui se présentait comme un modèle de vertu et de discernement ! Mais que d’intérêt pour nous …

En effet, le modèle tant prôné par La Maçonnerie, nous offre une parfaite image du mot discernement, tel que nous pouvons l’appréhender :

– L’absolue perfection, ou imaginée comme telle, nuit ou détruit le discernement : dans sa « folie des grandeurs », se prenant pour Dieu, Salomon n’est plus à même de discerner, car pour se faire, faut-il avoir en vue une démarche dialectique et si la synthèse aboutit sur moi, je ne suis plus dans une démarche de discernement, mais dans la psychose !

– Le discernement doit-il être dicté par une « Instance dite Supérieure » qui, comme par hasard, se manifeste en rêve et correspond à rêver que ce que nous allons faire ou, plutôt désirer, reçoit l’approbation du « Père ». De ce fait, le rêve deviendrait une sacralisation de mon propre désir transformé en modèle de vertu !

– Salomon dans ses dérives, nous montre finalement, la dureté à affronter le réel dans la confrontation de notre désir avec lui, sans aucun référent biblique quelconque. Juste un problème de moi à moi : « ai-je les moyens de ce que je désire ? » Oui, dans le meilleur des cas, mais, pas évident dans la plupart des problématiques : il va falloir que je transforme ma force pulsionnelle en sublimation et faire le deuil de mon désir. Le discernement est un tri où je vais aller vers un changement de voie (Tiens comme la Franc-Maçonnerie par exemple !) pour éviter la voie de garage.

Bon je m’arrête là, j’y perds mon latin… et mon discernement !

      NOTES

– (1) Hubris : La démesure qui pousse à une folie collective mettant en danger l’existence même de la cité. Elle est opposée à la « Mania » qui relève de la folie individuelle.

– (2) Hétéronomie : Est le fait d’être influencé par des facteurs extérieurs, de l’ordre des idées par exemple, et d’être soumis à leurs influences.

     BIBLIOGRAPHIE

– Aristote : Ethique à Nicomaque. Paris. Ed. Vrin. 1983.

– D’Aquin Thomas : Somme théologique. Paris. Ed. Du Cerf.1996.

– De Cues Nicolas : La docte ignorance. Paris ; Ed. Flammarion. 2013

1 COMMENTAIRE

  1. Voilà une bien belle publication : un grand MERCI à son auteur.
    Le DISCERNEMENT est pour la CONPREHENSION des choses, ce qu’est, pour ce faire, l’ENTENDEMENT à la RAISON. L’un est un attribut de l’AME et l’autre un attribut de l’ESPRIT.
    Le Discernement et l’entendement qui l’accompagne permettent une double perceptions sur ces choses : L’une est descriptible (celle du raisonnable) et l’autre indescriptible ( celle de l’entendement)
    Il y a là un aspect quasi quantique( visible et invisible, descriptible et indescriptible, à la fois) qui se trouve souvent à la source de l’INTUITION conduisant au GENIE de certains hommes .Pourquoi lui et pas un autre ?
    Le discernement est une fenêtre grande ouverte sur la CONNAISSANCE qui elle, est la seule approche intime possible du divin (GNOSE) . Chaque HOMME ayant en lui une parcelle de divin, il s’agit en définitive là d’une approche de la connaissance DE SOI et DES AUTRES
    Le discernement est les plus beau cadeau ( salaire) que peut faire la Franc-maçonnerie au Maçon.
    J’ai peut être écrit là des bêtises mais elles me sont chères car elle me permettent de vivre en paix !!!!

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Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

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