sam 20 avril 2024 - 06:04

Les images médiévales nous piègent : par Laurent Ridel

Du site decoder-eglises-chateaux.fr

Les sculptures et les vitraux médiévaux des églises sont difficiles à lire, car ils nécessitent souvent une bonne culture chrétienne. La tâche se complique quand les artistes nous induisent en erreur. Démonstration à travers 6 exemples.

Un visiteur peut facilement se perdre et mal interpréter les œuvres qu’il voit dans une église. Il croit identifier une femme alors que c’est un homme. Il croit regarder une scène anodine alors que c’est un récit biblique fondamental. Il pense avoir compris un symbole, mais le deuxième sens lui échappe. J’exagère ? Je vous en donne des preuves. Allez-vous tomber dans les pièges de l’iconographie médiévale ?

L’androgyne le plus célèbre de la Bible

Il y a quelques mois, un abonné prénommé Gérard me pose cette question par mail : « il y a dans l’église Notre-Dame de Figeac un autel avec une statue que je n’ai pas identifiée du fait de ses attributs : une femme tenant un vase avec un aigle à ses pieds.  Avez-vous une idée ? »

Saint Jean dans l'église de Figeac
Une sainte à identifier

À cette question, ma première idée fut Coluche et son sketch « Le schmilblick » : 

  • –  Notre prochaine candidate est une femme !  
  • –  Euh, non, non. 
Extrait du Schmilblick, sketch de Coluche

Car là aussi, il est facile de se tromper de sexe. En fait, il s’agit de l’apôtre saint Jean. Les attributs ne laissent aucun doute. Il porte la coupe empoisonnée que, selon une légende, le grand prêtre d’Éphèse lui fit boire. Le saint s’en sortit aussi bien que si on lui avait servi une limonade. Enfin, on reconnaît à ses pieds l’aigle, son symbole en tant qu’évangéliste.

Cependant, les représentations traditionnelles de ce saint — traits juvéniles, cheveux longs et sans barbe — entretiennent la confusion. Soyez donc attentifs aux attributs de la personne.

Le double symbole des fleurs de lys

Le vitrail de l’Annonciation dans la cathédrale de Bourges, XVe siècle

Sur ce vitrail de la cathédrale de Bourges, les fleurs de lys sont à l’honneur. Elles recouvrent les voûtes au-dessus des personnages. Elles décorent certaines armoiries. Mais la plus grosse fleur de lys est peut-être celle qui passe inaperçue : le remplage du vitrail, c’est-à-dire son armature de pierre, en dessine une au sommet.

Ces fleurs de lys stylisées agissent comme un réflexe chez le visiteur : ce sont les emblèmes du roi de France ! Et vous n’auriez pas totalement tort. Ce vitrail fut commandé par Jacques Cœur, marchand et argentier du roi Charles VII. En bon courtisan, il sut rappeler par quelques signes l’allégeance à son maître.

Cependant, comme la scène représente l’Annonciation, il faut envisager une autre hypothèse à cette prolifération florale. L’Annonciation est ce moment où l’ange Gabriel annonce à Marie qu’elle concevra et donnera naissance à Jésus. Dans ce contexte, la blanche fleur de lys symbolise aussi la Vierge en faisant allusion à son innocence et à sa pureté.

L’habile Jacques Cœur a sûrement joué de cette ambiguïté : symbole monarchique et marial. Cette marque de fidélité lui sera insuffisante. En 1451, le roi Charles VII le fit arrêter puis condamner à la prison et à la saisie de ses immenses biens.

Les joueurs de ballon

Chapiteau de la collégiale d'Uzeste
Chapiteau historié de la collégiale d’Uzeste (Gironde)

On s’amuse bien sur ce chapiteau. Deux personnages au centre semblent se disputer un ballon.

Mais la suite de la scène, sur le côté gauche du chapiteau, sonne la fin de la récré. Les deux personnages font triste mine, conduits par un ange dont on devine les ailes. La situation devrait vous rappeler un fameux épisode de la Bible : l’expulsion d’Adam et Ève du jardin d’Éden. C’est bien de cette scène dont il s’agit. Dès lors, les joueurs de ballon nécessitent d’être réinterprétés. Il faut identifier le premier couple de l’humanité en train d’être pris en flagrant délit de manger le fruit défendu que Dieu leur avait pourtant interdit de cueillir. Le ballon est en fait un gros fruit ! Bref, il nous a « pommé » 

 Le faux saint suaire

Sainte Véronique
Statue XIVe siècle dans la collégiale Notre-Dame d’Écouis (Eure)

Dans l’église d’Écouis (Eure), une femme nous tend un linge marqué de la tête du Christ. Il est tentant de faire le rapprochement avec le fameux suaire de Turin. Sur ce tissu apparaît l’image d’un homme qui ressemble à Jésus. La pièce de lin, à l’origine controversée, serait le linceul dans lequel il fut enveloppé après sa crucifixion.

Gare à la confusion ! La femme d’Écouis ne nous expose pas ce suaire. Selon la tradition chrétienne, elle aurait essuyé le visage de Jésus avec son voile alors qu’il portait péniblement sa croix sur le chemin du Golgotha. L’image de la face du Christ se serait miraculeusement imprimée sur ce voile, laissant une empreinte connue sous le nom de la « Sainte Face » ou « Vera Icon », qui signifie « vraie icône » en grec. De là, le nom de la femme au linge : Véronique.

Distinguez donc le suaire de Turin et la sainte Face. En revanche, ils ont un point commun : ce sont des images achéiropoïètes, c’est-à-dire non faites par un artiste, mais créées miraculeusement par une intervention divine ou surnaturelle. Répétez après moi : achéiropoïète.

Un geste ambigu

Saint Thomas au banquet du roi de l'Inde
Vitrail de saint Thomas, détail, XIIIe siècle, cathédrale de Chartres

C’est jour de banquet ! Le roi Gondoforus, à droite, célèbre le mariage de sa fille. À l’autre extrémité de la table, un homme debout semble consoler un saint. C’est l’exemple d’une scène typique que nous comprenons à l’envers à cause d’une lecture trop moderne des gestes. Dans une image médiévale, une personne qui touche le visage de l’autre lui veut rarement du bien : il cherche soit à la dominer, soit à la frapper. Et dans notre cas, il s’agit de la seconde option. Le saint giflé est en effet saint Thomas. Oui, cet apôtre qui ne croyait pas à la résurrection de Jésus. Ce dernier fut obligé de lui apparaître et de lui faire toucher ses blessures.

Mais ici la scène n’a rien à voir. Elle n’est pas rapportée dans la Bible. Une légende place son déroulement chez le roi de l’Inde Gondoforus. Au cours du banquet de mariage, Thomas ne mange pas. La faute au chant d’une jeune fille qui le fait rêvasser. Un serveur — un échanson précisément — gifle Thomas prenant son attitude pour un manque de respect vis-à-vis de son hôte. On ne plaisante pas à l’époque : on a intérêt à finir son assiette, sinon les domestiques le prennent mal.

Lui aussi vexé, saint Thomas promet un sort funeste à l’échanson. Le chien au pied de la table nous en apporte un échantillon : sa gueule enserre la main de l’impertinent… Tu seras puni là où tu as péché.

Un couple peut en cacher un autre

Cette fois-ci, je vous sens décidé à ne pas vous faire avoir. Ce couple ferait bien référence à une image qu’on a vue au-dessus.

Nuit et jour sur la cathédrale de Chartres
Une sculpture énigmatique sur le portail nord de la cathédrale de Chartres

Une femme et un homme, main dans la main, tous les deux nus : pas de doute, c’est encore Adam et Ève. Je le pensais aussi. Même si les vaguelettes devant les yeux d’Ève me perturbaient. Et puis, il y a cette espèce de silex serré contre Ève. Peut-être le fruit défendu encore une fois ?

En réalité, ces deux personnages sont des allégories. L’homme tient une sorte de flambeau évoquant le soleil. Il symbolise le jour. Sa compagne a le regard voilé et donc reste dans l’obscurité ; elle tient peut-être un croissant de lune. Il s’agit de l’allégorie de la nuit. Dans cette sculpture, le jour et la nuit avancent donc main dans la main.  

Adam sur la cathédrale de Chartres.
Qu’un individu se fasse passer pour lui, cela reste en travers de la gorge d’Adam (le vrai)  d’après cette autre sculpture sur le même portail de la cathédrale de Chartres. Bizarre : elle a perdu sa main droite. A croire qu’Adam était de service chez le roi Gondoforus ! 

Je crains que désormais vous n’osiez plus interpréter les images médiévales tant les exemples précédents démontrent leur capacité à nous égarer. Soyez rassuré : la prochaine fois que votre compère de visite vous demandera : « mais qui est donc cette femme sur le vitrail ci-dessous », vous saurez sûrement lui expliquer son erreur.

Saint Jean sur un vitrail de la cathédrale de Coutances.
Saint Jean et sa coupe empoisonnée sur un vitrail de la cathédrale de Coutances.

3 Commentaires

  1. Guide génial, la passion m’a regagnée !
    Notre F Laurent Ridel organise-t-il des visites guidées ? A-t-il écrit quelques ouvrages ?
    Merci pour votre retour
    Gratitude

  2. Très intéressant, au cours de mon cheminement en direction de Compostelle, j’ai visité et prié dans les nombreuses églises croisées. Petit à petit, j’ai appris à reconnaître les images et statuts des saints, touché par ces marques de dévotions qui ont traversé les siècles.

  3. Interessant article, comme toujours.
    Quelques ajouts d’un expert en religion (cf mon dernier livre, “l’essence du christianisme et du judaïsme) et en symboliqe (j’ai la médaille de “quarantenaire” de la maçonnerie de la GL-AMF…).
    1/les deux images de St Jean (en tête et la dernière) le représentent bien très “androgyne”, voire efféminé. C’est “le disciple que Jésus aimait”(les évangiles canoniques). Léonard de Vinci dans La Cène le représente carrément féminin et “pâmé” (orgasme?) ! Peut-être faut-il voir dans cet aspect féminin un symbole plus profond qu’une relation homosexuelle, même platonique entre Jésus et Jean ou qu’il s’agisse de Marie-Magdeleine…(sur la Cène de de Vinci, Jésus et Jean forme un M…)
    2/sur le couple : sur les mirs des cathédrales, le judaïsme (“la synagogue”) est représenté par une femme (fort belle d’ailleurs, pas une souillon, les chrétiens ne sont pas si méchants!) aux yeux bandés : les juifs n’ont pas vu le messie qui leur était envoyé ! ce couple se tenant la main semble plutôt être la synagogue ayant donné le Christ qui apporte la lumière au monde (et aux FF…) : il voit.
    3/quant à la fleur de lys, il y en a une de grande taille sculptée dans une salle interne du chateau de Saint-Jean d’Acre, symbole royaldans l’ancien testament. Qui a copié l’autre ???

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