sam 20 avril 2024 - 05:04

Du rituel comme barrage à la violence en franc-maçonnerie

« Les hommes sont si bêtes qu’une violence répétée finit par leur paraître un droit »

Helvétius (Maximes et pensées)

C’est étrange ce phénomène, chez l’homme, qui est de se référer aux textes philosophiques ou littéraires pour traiter d’un sujet qui gêne ou dépasse l’entendement !

 Concernant la violence, nous n’échapperons pas à ce mécanisme et nous ferons appel à Albert Camus pour inaugurer notre réflexion. Ce texte, écrit en juin-juillet 1948, intitulé « Deux réponses à Emmanuel d’Astier de la Vigerie » est une parfaite entrée en matière, où Camus, avec le talent que nous lui connaissons cerne l’étendue du problème.

Boxeur sur le ring en combat

Citons-en un passage conséquent, mais essentiel (1) : « Ce n’est pas me réfuter en effet que de réfuter la non-violence. Je n’ai jamais plaidé pour elle. Et c’est une attitude qu’on me prête pour la commodité d’une polémique. Je ne pense pas qu’il faille répondre aux coups par la bénédiction. Je crois que la violence est inévitable, les années d’occupation me l’ont appris. Pour tout dire, il y eu, en ce temps-là, de terribles violences qui ne m’ont posé aucun problème. Je ne dis donc point qu’il faut supprimer toute violence, ce qui serait souhaitable, mais utopique, en effet. Je dis seulement qu’il faut refuser toute légitimation de la violence, que cette légitimation lui vienne d’une raison d’État absolue, ou d’une philosophie totalitaire.

Combat de police contre les gilets jaunes

La violence est à la fois inévitable et injustifiable. Je crois qu’il faut lui garder son caractère exceptionnel et la resserrer dans les limites que l’on peut. Je ne prêche donc ni la non-violence, j’en sais malheureusement l’impossibilité, ni, comme disent les farceurs, la sainteté : je me connais trop pour croire en la vertu toute pure. Mais dans un monde où l’on s’emploie à justifier la terreur avec des arguments opposés, je pense qu’il faut apporter une limitation à la violence, la cantonner dans certains secteurs quand elle est inévitable, amortir ses effets terrifiants en l’empêchant d’aller jusqu’au bout de sa fureur. J’ai horreur de la violence confortable. J’ai horreur de ceux dont les paroles vont plus loin que les actes. C’est en cela que je me sépare de quelques-uns de nos grands esprits, dont je m’arrêterai de mépriser les appels au meurtre quand ils tiendront eux-mêmes les fusils de l’exécution ». Désolé pour la longueur de cette citation, où tout est dit !

 Camus, en un instant, saisit le statut de l’homme : il constate avec amertume la nature même de cet l’homme, héritier de son ascendance animale de prédateur et la contradiction de ce qui le tient à distance de ce même animal par l’acquisition du langage, donc du symbolisme qui, au lieu de réaliser une union va mettre en place un conflit interne qui fait que, par nature, la violence est interne au sujet : Le « Jihad », la guerre sainte des musulmans, est d’abord et avant tout le combat entre l’animalité des instincts et ce qu’on nomme la culture. Une lutte qui se transfert bientôt en permanence vers l’extérieur, dans un combat entre le narcissisme et le collectif, entre le conscient et l’inconscient, entre le Moi idéal et l’idéal du Moi. Le combat est sur deux fronts. Ni la raison, ni la foi, ne peuvent avoir raison du conflit. Ce que constate, par exemple, Saint-Paul (Romains 7, 18-19): « Ce qui est bon, je le sais, n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans ma chair : j’ai la volonté, mais non le pouvoir de faire le bien. Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas ».

 Les discours pauliniens, camusiens et psychanalytiques sont là pour apporter la contradiction à une vision lénifiante du monde. Par exemple, celle du philosophe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) quand il écrit (2) : « L’âme suit ses propres lois, et le corps aussi les siennes ; et ils se rencontrent en vertu de l’harmonie préétablie entre toutes les substances, puisqu’elles sont toutes des représentations d’un même univers ». Hélas, cette « harmonie préétablie » ne reste qu’un vœux pieu du philosophe qui affirmait que « ce monde était le meilleur des mondes possibles ». Pensée qui mettait en joie notre Frère Voltaire et qui lui servi à créer le personnage de Pangloss, philosophe du dimanche honteusement optimiste dans un monde où la violence est permanente, dans son « Candide ».

Depuis la nuit des temps et dans toutes les civilisations l’art de la guerre est vécu comme une équivalence, discrètement, avec les Beaux-Arts qui d’ailleurs eux-mêmes illustrent et glorifient la violence : il suffit de visiter un musée pour voir, dans les œuvres la place prise par les représentations de la violence et de se rappeler qu’au château de Versailles, après « la galerie des glaces », c’est « le Salon de la guerre » qui est le plus apprécié, selon les statistiques. Etrange face à face, en miroir, entre le narcissisme et la destruction de l’autre ! Au fil des événements politiques, la polémologie (3) entre dans les discussions de « café du commerce », où les surenchères verbales dont parlait Camus, grimpent en même temps que l’alcoolémie ! Avec un rire grinçant, 0scar Wilde, dans « Le critique en tant qu’artiste » (3) écrit : « On serait tenté de définir l’homme en disant qu’il s’agit d’un animal doué de raison, qui se met toujours en colère quand on le somme d’agir conformément à cette raison » …

A ce constat difficilement niable de la nature de l’homme « mi-ange, mi-bête » comment répond la Franc-Maçonnerie en ne faisant pas l’impasse sur la manière dont elle vit l’inéluctable de la nature humaine ? En tout cas, en ne s’abritant pas derrière de lénifiantes pensées, comme nous le rappelle Sénèque (4) : « L’esprit a besoin qu’on le déroule et qu’on secoue de temps à autre ce qu’on y a déposé, pour le trouver prêt quand le besoin l’exigera ». La Franc-Maçonnerie relève du vivant, elle n’est pas « Sensi Fidéi », une ombre sans corps, mais une incarnation d’un vécu où peut se refléter le pire.

Et le pire coïncide avec son entrée en Maçonnerie ! La violence y est inscrite de manière permanente, dans tous les rituels, symboliquement bien entendu ! Rappelez-vous à quoi nous fûmes confrontés, dans le Rite Ecossais Ancien et Accepté, par exemple : soumis à des enquêtes comme des suspects, enfermés dans un « cabinet de réflexion » qui ressemble assez à un tombeau où nous rédigeons notre testament, les yeux bandés nous subissons une série d’épreuves d’où la violence physique symbolique nous malmène en nous déséquilibrant dans notre espace et notre temporalité pour finalement entendre cette menace sinistre : « Je jure solennellement, sans évasion, équivoque, ou réserve mentale d’aucune sorte, sous peine, si je devais y manquer, d’avoir la langue arrachée et la gorge coupée ». Le grade de Compagnon n’améliore pas les choses : « Je préférerais avoir le coeur arraché plutôt que de dévoiler indûment les secrets qui m’ont été confiés ». Mais, nous sommes loin de l’apothéose : au grade de Maître, nous voici transformés en cadavre après un odieux assassinat, dans un état de décomposition avancée (« La chair quitte les os », « Tout se désunit !»), mais toujours soumis à des menaces précises : « Si jamais je deviens parjure, que mon corps soit tranché en deux et surtout que je sois déshonoré à jamais et privé de la société des honnêtes gens ». J’en passe et des meilleurs ! En fait, nous nous apercevons, avec une lecture attentive, que les rituels maçonniques sont noyés dans une certaine forme de violence, avec une alternance du rôle de victime et de bourreau. Ceux qui penseraient que les « Ateliers Supérieurs » y échapperaient sont dans l’aveuglement : les références aux chevaliers des croisades ne sont pas exactement des modèles gandhiens (5) de non-violence !

 Nous pourrions être tentés de rire devant cette série noire, ce pseudo thriller de film de troisième catégorie ou d’un rituel de carton-pâte pour secte millénariste, si un autre élément, déterminant, ne jouait pas en faveur d’une réflexion plus profonde, qui est la présence du miroir dans le rituel : loin de renforcer notre narcissisme, cet objet bouleverse la perspective. Nous ne sommes plus, potentiellement, les victimes possibles de la violence extérieure ou les héros qui combattent le mal en défendant la veuve et l’orphelin, mais aussi nous pouvons être les artisans et les exécuteurs de la violence même. Il suffit de se donner une bonne raison idéologique qui efface la culpabilité. « Gott mit Uns !». C’est là qu’apparaît la force dialectique de la Maçonnerie : le rituel en symbolisant la violence nous la fait accepter pour nous-mêmes par l’intermédiaire du langage et ce dit nous sert de « garde-fou » à la mise en acte de cette violence dans le réel. C’est cette théâtralité verbale, encadrée par le symbolique, qui permet l’acceptation et la gestion de ce qui reste de l’instinct en nous. Le rituel maçonnique, c’est mettre des mots sur l’instinct et donc l’identifier et le maîtriser. Comme d’autres disciplines tentent de le faire : religion, art, sport, vie intellectuelle, etc…

Bien entendu, le barrage est possible que si nous conservons ce qui fait de nous des êtres de langage et non que des êtres d’instinct. Nous savons d’ailleurs que la violence s’exerce « en vrai » quand la parole manque ou est insuffisante car débordée : « il me coupa la parole et je fus obligé de riposter violemment ». Ce qui est à pointer ici, c’est la question de la violence destructrice qui fait de l’« ex-sistence » une « in-sistence », où le corps se morcelle jusqu’à la déstructuration du corps humain et du corps social. Mais existerait-il une violence qui fait violence à la violence ? Violence

Instructrice qui introduirait à la structure comme lieu de surgissement du sujet. Existe-t-il une instance qui s’oppose à la violence autrement que par une violence plus grande ? Existe-t-il une instance qui délivre le sujet de la violence destructrice et qui fait servir la violence même à l’instruction du sujet ? Existe-t-il une instance qui donnerait à l’homme le « courage de sa peur », comme le dit Eric Weil ? Le psychanalyste Denis Vasse répond (6) : « Si elle existe, cette instance ne peut pas être la négation aveugle de la violence, elle ne peut pas être la non-violence. Elle doit, au contraire, en prendre acte, car, nous le savons, toute dénégation de la violence destructrice ne fait que l’exaspérer ». Il faut donc en parler : « Tout naît de la parole, la parole est ressort de la création : les choses ne sont désignées qu’à cause de leur absence, le rassasiement est muet et c’est le désir qui parle » (7 ). Sous réserve que la parole ne fut pas un bavardage ! Existe aussi le recours à un substitut de la parole, qui est aussi une forme de parole même en soi : le rituel. Je dirais un rituel conscient dans sa signification et non une répétition de type névrotique ou psychotique dénuée de sens pour le sujet lui-même, acte magique par excellence.

Peut-on vivre sans rituel ? Cela n’est guère possible à l’homme, ni aux animaux d’ailleurs : les éthologues font largement état des rituels amoureux ou guerriers chez toutes les espèces vivantes. L’homme n’y échappe pas et même y cherche refuge pour parer à sa peur ou à ses désirs. Face à la violence qui est le passage à l’acte de l’agressivité naturelle et utile comme clause de survie, la Franc-Maçonnerie mit en place un rituel qui, en le vivant symboliquement, permet d’en éloigner le réel, tout en ne le niant pas. Le langage rituélique est bon car il est véritablement humain et permet à l’homme d’arriver au « silence du regard », au désintéressement. Dès lors, le rituel devient ce lieu qui, tel un pont, enjambe la « Spaltung », le fossé, la faille entre raison et instinct qui fait de nous des êtres divisés, acrobates sans cesse menacés par la chute…

 NOTES

– (1) Camus Albert : L’abécédaire de Albert Camus. Textes choisis par Marylin Maesso. Paris. Editions de l’Observatoire. 2020. (Pages 203 et 204).

– (2) Leibniz Gottfried Wilhelm : La Monadologie. Paris. Editions Hachette. 1925. (Pages 74 et 75).

– (3) Polémologie : « Sciences de la guerre ». Vient du grec « Polémos », la guerre, et de « Logos », le discours. C’est une branche de la théorie des relations internationales qui étudie la compréhension des conflits, pour se préparer à riposter et se rendre plus efficaces. La polémologie est naturellement enseignée à l’« Ecole de Guerre » où sont étudiés les grands classiques de la stratégie militaire, comme l’oeuvre de Sun Tzu ou celle de Clausewitz par exemple.75)

– (4) Sénèque : Eloge de l’oisiveté. Paris. Editions Mille et une nuits. 2023. (Page 35).

– (5) Concepts gandhiens : Gandhi (1869-1948), dans ses mémoires, soulignera avec honnêteté son degré élevé de violence personnelle et finalement le peu d’influence réelle de la doctrine d’ « Ahimsa », de non-violence sur la société indienne : en font foi les terribles massacres lors de l’Indépendance de l’Inde le 15 août 1947,entre Hindous, Musulmans et Sikhs. Gandhi lui-même sera assassiné par un extrémiste hindou le 30 janvier 1948, lui reprochant sa mansuétude pour les Musulmans ! Il convient de constater d’ailleurs que la pensée gandhienne est très largement minoritaire et oubliée dans l’Inde actuelle.

– (6) Vasse Denis : Le poids du réel, la souffrance. Paris. Editions du Seuil. 1983. (Page 113).

– (7) Beauchamp Paul : Création et séparation.Paris. Editions du Cerf. 1970.

 BIBLIOGRAPHIE.

Bauer Alain et Dachez Roger : La Franc-Maçonnerie. Paris. Editions Que sais-je ? 2016.

Bauer Alain : Au commencement était la guerre. Paris. Editions Fayard. 2023.

Bauer Alain : Tu ne tueras pas. Paris. Editions Fayard. 2024.

Bouthoul Gaston : La guerre. Paris. PUF/ Que sais-je ? 1973.

Bouthoul Gaston : Traité de polémologie, sociologie des guerres. Paris. Editions Payot. 1999

Eliade Mircéa : Images et symboles-Essais sur le symbolisme magico-religieux. Paris. Editions Gallimard. 1952.

Nietzsche Friedrich : La naissance de la tragédie. Paris. Editions Flammarion. 2022.

Sun Tzu : L’art de la guerre. Paris. Ed. Hachette. 2000.

Von Clausewitz Carl : De la guerre. Paris. Editions Rivage-poche. 2014.

1 COMMENTAIRE

  1. Tant d’années a répéter ces rituels ,et peu importe le niveau j’ai vite compris , que si la parole pouvais circuler, c’est le 1er pas qui comptait .Cet espace que l’on appelle loge est un espace sacré et secret symb de notre réalité intérieur qu’il appartenait a chacun de se définir pour lui même, le serment signé de son sang nous invite a comprendre que nous sommes tous frères et sœurs en l’humanité, je suis seule et souveraine de moi avec l’aide du G.A.D.L.U., le reste n’est que le reflet de ce que nous portons en nous..la violence comme dis notre frère n’est acceptable le temps d’un instant , afin d’arrêter le processus du feu qui brule tout sur son passage , mais sans plus rien a bruler , le feu s’éteint….”la vie o lance “on jette ce que nous avons de plus précieux en nous pour défendre une vie qui déjà ne nous appartient plus car donner a une autorité bien avant l’acte poser .Je suis mère , ai je fait des enfants pour les voir mourir à la guerre ? ai je donner la vie pour la jeter au vent ? suis je responsable de toute cette colère devenue haine , moi qui me suis engagée d’aimer mes frères et sœurs comme moi même ! n’est ce pas notre incapacité a s’aimer qui pourrai rendre ce monde fou ? Après toutes ces années a travers cette fraternité , je sais que personne ne peux rien faire pour moi si je ne l’ai pas décidé..je suis ce que je suis .. nous Maçons de la terre entière ,que pouvons nous faire pour arrêter ce non sens de la vie? bises…

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Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

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