sam 15 juin 2024 - 09:06

Ludwig Wittgenstein et l’éthique – au-delà des mots l’indicible et l’incompréhensible face à l’absurde

« Ce qui fait passer une chose du néant à l’être, non seulement doit avoir l’être par soi-même, mais encore une puissance infinie de le communiquer, car il y a une distance infinie depuis le néant jusqu’à l’existence ». (Fénelon)

Citer Fénelon pour illustrer la pensée de Ludwig Josef Johann Wittgenstein (1889-1951) est un peu audacieux, mais je suis persuadé que cette audace plairait fort au personnage avide d’originalité qu’était le célèbre philosophe britannique d’origine autrichienne. D’ailleurs, je ne résisterai pas au plaisir de vous conter deux anecdotes le concernant. La première concerne « Mein Kampf » où Hitler y raconte qu’à l’école, il fut confronté à des enfants juifs, issus de la très grande bourgeoisie viennoise et ce qui avait déclenché chez lui un sentiment de haine, face à leur supposée arrogance. Ce n’est qu’à la fin de la guerre, dans les archives, que l’on retrouva une photo de groupe scolaire où figuraient, sur la même photo, le jeune Ludwig Wittgenstein, rejeton d’une famille juive viennoise, très riche et cultivée et le jeune Adolf Hitler, fils d’un douanier de Brunau-am-Inn ! La seconde anecdote concerne le grand philosophe anglais Bertrand Arhur Willial Russel (1872-1970) qui fera entrer Wittgenstein à Cambridge comme enseignant en philosophe des mathémathiques. Au bout d’un certain temps, l’auteur du « Tractatus Logico-Philosophicus » demandera à son ami si son enseignement était bien reçu par les étudiants. Bertrand Russel, avec un grand éclat de rire, lui répondra : « Vous êtes adoré par les étudiants Ludwig, même s’ils n’y comprennent rien ! ». L’amour des personnages originaux en Grande-Bretagne, passe toujours avant l’intellectualisme du continent !

Par jeu et par intérêt intellectuel, Wittgenstein va se lancer dans la logique sur le thème des fondements des mathématiques et de la philosophie du langage. Il était bien connu qu’il détestait enseigner ou intervenir en public pour donner une conférence et n’en donnera qu’une de toute sa vie : elle concernait l’éthique, sujet qui le passionnait et qu’il associait à la philosophie du langage. Deux barrages mis en place contre l’absurde toujours présent et un indicible sur lequel on refuse de mettre le nom de Dieu. Peut-il exister d’ailleurs une éthique sans « Lui » ? Il va alors tenter d’aller au-delà des mots et de rejoindre ce qui se rapprocherait d’une culture orientale, telle que nous la définit le philosophe Eliot Deutsch (1) : « Les qualificatifs ne sont que des conventions et des sons. Refuser tous les termes de désignation au profit d’une intuition qui pénètre directement au cœur des choses, cela signifie non seulement admettre que l’on n’est « rien » mais également accéder au silence, au « Tout » qui seul existe ».

C’est de cette unique conférence prononcée à Cambridge, entre septembre et décembre 1929, devant la société dite « The Heretics » et qui sera publiée pour la première fois dans la « Philosophical Review » dans le n° 1 de janvier 1965 que notre réflexion s’inscrit et pourrait avoir comme intitulé : « L’éthique peut-elle s’articuler sur le langage et me sauver de l’Indicible et de l’absurde si je ne crois pas à un Principe qui fait sens dans ma vie ? » Réflexion qui nous est propre en Maçonnerie naturellement ! Ce qui nous amène naturellement à redéfinir ce qu’il en est des buts de l’éthique qui ne peut être un vague ressenti mais, avant-tout, une action tendue vers la réalisation d’un sujet vers l’autre, « Soi-même comme un autre » dirait Paul Ricoeur. L’acte de la réflexion éthique se situe au coeur même de l’existence ordinaire, quelle qu’elle soit, et la base de cette recherche est l’insatisfaction de la distance entre le désir et sa réalisation. Cette insatisfaction va dans un sens positif car elle crée le mouvement éthique chez quelqu’un qui est trop satisfait de lui-même ! C’est une prise de conscience par rapport à un réel que l’on tente de coordonner quant à sa valeur, en le confortant à une autre réalité possible qui comblerait le désir vivant du sujet et ses exigences les plus profondes, car le désir est plus exigeant que tout théoricien ! Mais le désir est souvent contradictoire et l’éthique est d’abord de vivre le déchirement du choix pour accéder à la plénitude.

L’éthique se dessine à-travers le choix préférentiel, l’alternative ou le conflit, avec en toile de fond l’ambivalence des sentiments et l’être de l’apparence. Nous sommes là dans le domaine des apories, le domaine sans fin entre réel et imaginaire, l’opposition entre individu et totalité (La « séparation ontologique » des philosophes), et l’insoluble question du mal. Nous sommes là, dans cet indicible et cet absurde dont parle Wittgenstein. L’éthique ne constitue seulement la vertu que lorsque la conscience déplace sa volonté comme amour. Nous sommes responsables de notre éthique, alors que nous ne le sommes pas de notre morale qui est le plus souvent l’héritage de notre milieu, d’un « surmoi », comme l’évoque Freud.

C’est par une conversion réflexive, non religieuse, que l’éthique peut transformer le désir de telle manière qu’il accède au sens et à la félicité, et non pas au malheur et au non-sens. La première tâche de l’éthique est de réaliser une conversion du sujet, c’est-à-dire une rupture avec une antériorité, un changement radical d’attitude. La conversion est à la fois spéculaire et réciproque : travail sur soi et saisissement de l’autre comme étant concerné par son altérité même.

Ludwig Wittgenstein, en suivant un autre développement arrive aux mêmes conclusions. Il se rallie, en premier, à Moore dans ses « Principia Ethica » qui définit l’éthique comme « l’investigation de tout ce qui est bien », en le mettant en parallèle avec l’esthétique. Elle est l’investigation du sens de la vie, mais en pensant, comme le dit Hamlet : « Rien n’est bon, rien n’est mauvais, c’est la pensée qui crée le bon ou le mauvais ». C’est-à- dire qu’un état d’esprit, forcément limité dans le temps, n’est ni bon, ni mauvais, dans un sens éthique. L’éthique, si elle existe, est surnaturelle, alors que notre langage ne veut et ne peut qu’exprimer des faits. Cela nous fait prendre conscience de l’insuffisance, voire de l’infirmité des mots (« Je ne sais ni lire ni écrire, je ne sais qu’épeler » !).

Nous ne pouvons pas exprimer ce que nous voulons exprimer et tout ce que nous disons du miraculeux absolu demeure du non-sens. Wittgenstein déclare (2) : « Je vois maintenant que si ces expressions n’avaient pas de sens, ce n’est pas parce que les expressions que j’avais trouvées n’étaient pas correctes, mais parce que leur essence même était de ne pas avoir de sens. En effet, tout ce à quoi je voulais arriver avec elles, c’était d’aller au-delà du monde, c’est-à-dire au-delà du langage signifiant ». Le philosophe nous dit que parler de l’éthique, c’est affronter les bornes du langage et donc donner du front contre les murs de notre cage. Dans la mesure où l’éthique naît du désir de dire quelque chose de la signification ultime de la vie, du bien absolu, elle ne peut pas être une science. Mais, se buter aux bornes du langage, c’est peut-être çà l’éthique, nous suggère Wittgenstein ? On fait toujours l’essai de dire quelque chose (sans pouvoir l’enseigner, car cela se vit essentiellement), et qui n’atteint pas l’essence de ce qui est en question et ne peut pas l’atteindre quoi que l’on fasse. L’éthique, c’est aller au-delà des « Sitten und Gebräuche » (Moeurs et coutumes), c’est-à-dire aller au-delà du langage qui a un sens. Sinon, nous voilà dans l’errance d’Ulysse, loin d’Ithaque, sur les mers de l’indicible, de l’incompréhensible et de l’absurde.

Peut-être que la Franc-Maçonnerie nous donne la boussole éthique qui nous permet, contre les vents et les marées de nos vies, d’éviter les naufrages et de nous reconduire à Ithaque et retrouver la sage Pénélope !

 NOTES

– (1) Deutsch Eliot : Qu’est que l’Advaita-Vedânta ? Paris. Editions Les Deux Océans. 1980 (Page 56).

– (2) Wittgenstein Ludwig : Leçons et conversations- Suivies de « Conférence sur l’éthique ». Paris. Editions Gallimard. 1971 (Page 154).

 BIBLIOGRAPHIE

– Aristote : L’éthique à Nicomaque. Paris. Librairie Générale d’Edition. 1992.

– Epictète : Ce qui dépend de nous. Paris. Ed. Arléa 1995.

– Hadot Pierre : Wittgenstein et les limites du Langage. Paris. Ed. Vrin. 2004.

– Lacan Jacques : L’éthique de la psychanalyse. Le Séminaire. Livre VII. Paris. Ed. Du Seuil. 1986.

– Marion Mathieu : Introduction au Tractatus Logico-Philosophicus. Paris. PUF. 2004.

– Ricoeur Paul : Sois-même comme un autre. Paris. Ed. Du Seuil. 1990.

– Russel Bertrand : Histoire de mes idées philosophiques. Paris. Ed. Gallimard. 1961.

– Schopenhauer Arthur : Contre la philosophie universitaire. Paris. Ed. Rivages. 1994.

– Schopenhauer Arthur : Le monde comme volonté et comme représentation. Paris. PUF. 1966.

– Spinoza Baruch : L’éthique. Paris. Ed. Du Rocher. 1974.

– Williams Bernard : L’éthique et les limites de la philosophie. Paris. Ed. Gallimard. 1971.

– Wittegenstein Ludwig : Tractatus Logico-Philosophicus. Paris. Ed. Gallimard. 2001.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

Abonnez-vous à la Newsletter

DERNIERS ARTICLES