jeu 29 février 2024 - 13:02

Un jour de plus pour se purifier

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Février était le dernier mois de l’année dans le calendrier romain. On la clôturait ainsi, en rendant hommage aux morts par des fêtes dites februales, en hommage à Junon, déesse dont c’était le surnom : Februa. On y faisait ses expiations, februarius dérivant du verbe februare qui signifie «purifier». Février était donc le mois des purifications[1]

Si, dans une conception ordinaire, l’initiation maçonnique vise, en quelque sorte, à la purification et à l’amélioration de ses adeptes, notamment par la vertu de la fraternité, février pourrait constituer un temps de méditation et d’action servant à corriger les erreurs. Si le franc-maçon n’accomplit pas à proprement parler de « lustration », c’est-à-dire de cérémonie purificatoire, il n’en reste pas moins que ses rituels n’ont d’autre but que de l’installer dans des pensées et des actions justes qu’un exercice continu de raison pratique encourage assidument, tant il repose sur un précepte unique et formel : faire le bien et éviter le mal.

Tout est là. Tout est lâché, à ceci près que, dans le confort relatif de nos sociétés, tout risque d’être relâché. En effet, que sommes-nous prêts à sacrifier, que nous symbolisons volontiers en portant à nos lèvres un verre de vin, néanmoins destiné à réchauffer notre gosier ? De quels changements sommes-nous capables, au-delà des modestes efforts que, de longue date et comme un seul homme, nous avons pris l’habitude de déléguer aux services publics ?

Voyons le monde ! Que mettons-nous de nous-mêmes dans la balance, quand il s’agit de défendre notre liberté contre d’éventuelles agressions extérieures à nos portes ? Quand il s’agit de rétablir des équilibres fondamentaux dans la Nature pour sauvegarder voire plus encore restaurer nos « environnements », c’est-à-dire les écosystèmes auxquels nous appartenons inextricablement ? Quand il s’agit de réduire les « fractures » sociales dans nos pays comme à l’échelle de la planète ? Nous avons bien conscience que nos économies fondées sur la prédation des ressources et la surenchère des inégalités ne se perpétuent qu’en aggravant des risques majeurs, toutes tensions bouillonnant également dans nos propres conflits. Or nous continuons à regarder les choses petitement, tétanisés par la peur de perdre de menus avantages à des horizons rapprochés, atterrés par les violences qui se déchaînent sous nos fenêtres ou sur nos fenestrons électroniques.

Junon, déesse des femmes en parturition et des hommes en perdition, en quelque sorte, c’est-à-dire des êtres en partance à la fois pour la vie et pour la mort, Junon nous rappelle en creux que, pour vivre, il faut avoir les épaules et que, pour avoir les épaules, il faut avoir la tête. Car nous sommes dans cet entre-deux qui nous mène du berceau à la tombe : from womb to tomb, selon la célèbre allitération anglaise – commis d’aménager les étapes de notre séjour terrestre.

Brandissant un idéal de justice non point à la face de nos dieux respectifs (qui ne nous connaissent que trop) mais à celle de nos enfants communs (qui s’illusionnent encore sur nous), nous devons apprendre à être des « hommes debout », hommes ou femmes aussi bien, décidés à nous redresser entre nos positions initiale et finale et donc, en un sens qui fait une part égale à la liberté et à la responsabilité, à marcher droit… non par une obéissance aveugle mais dans la fidélité à un jugement éclairé. Lourde tâche que d’éliminer les scories et les entraves.

Heureusement, 2024 est une année bissextile : il n’y aura pas trop d’un jour de plus pour se purifier.


[1] Parmi les articles de Solange Sudarskis sur ce site, on peut utilement poursuivre ses interrogations sur la notion de pureté dans la tradition maçonnique, en cliquant ici.

2 Commentaires

    • C’est un objet de méditation auquel nous renvoie notre calendrier, dans sa tradition latine. Tout est bon à prendre, en l’espèce. C’est également ce que j’ai pensé. Merci, Ma Très Chère Sœur Marianne, de ta fidélité.

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Christian Roblin
Christian Roblin
Christian Roblin est le directeur d'édition de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir bénévolement dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant les Académies maçonniques et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.

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