mar 23 avril 2024 - 17:04

Tout m’est égal

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Un peu avant Noël, j’ai croisé un ami et « néanmoins » frère (en maçonnerie, on est d’abord frère, avant de devenir éventuellement ami). Il me fait l’honneur de lire régulièrement mes éditos, ce qui l’a conduit à me taquiner sur mes belles impatiences en faveur de la liberté[1], qu’il aurait bien voulu voir doubler d’une aussi ardente révérence au principe d’égalité. Je lui ai dit que la liberté l’emportait d’elle-même. Permettez-moi de m’en expliquer.

C’est, au demeurant, bien simple : comment défendre la liberté dans sa plus large extension pacifique, sans réputer qu’elle s’asseye sur la capacité de tous à l’exercer, c’est-à-dire sur leur égalité. Certes, il ne s’agit là que d’une égalité de droit. Et, si ce droit souffre peu de conditions, il en est une qu’il pose en préalable : que chacun soit en mesure d’accéder sans entrave au sentiment, à l’expression et à la pratique de cette liberté. Je concède volontiers que, quand toutes sortes d’inégalités se creusent dans l’espace social, quand tant de handicaps sont placés sous la selle des plus humbles, les champions sortent de plus en plus du même moule, c’est-à-dire qu’on les retrouve principalement dans des classes aisées qui se reproduisent jalousement.

En fait, en matière d’ascension sociale, on agit exactement à l’inverse de ce que l’on fait pour les courses de chevaux où les petites plaques de plomb glissées dans les poches latérales du siège du cavalier visent à égaliser les chances des concurrents, tout cela pour rendre plus passionnantes les rivalités. On est, d’ailleurs, dans un tout autre contexte et ce n’est pas davantage ce qu’il faudrait faire, quoique cette tentation lancinante inspire bien des mesures prétendument correctrices dont la moindre semble être la discrimination positive[2] qui intervient, au reste, assez tard dans certaines filières de formation. On a, en fait, mauvaise conscience, quoique l’on porte aux nues une obsession de hiérarchie des savoirs et de classement des performances qui abîme toute entreprise réaliste de la progression de tous, tant il s’agirait, en définitive, pour le système, dans sa sublime conception fantasmatique, de culminer graduellement, d’un ressort à l’autre, vers le prix Nobel ou vers cette version locale, mondaine et abâtardie que l’on nomme l’Académie française.

D’une manière générale, convenons-en, dans le cursus scolaire qui semble pour le moins, désormais, avoir perdu de sa superbe, on met très tôt en place des modes de sélection qui favorisent les élèves en détenant originairement les codes, sans se soucier suffisamment, dans un tel modèle de réussite académique, d’accroître le potentiel des plus faibles… ce qui retentit mécaniquement sur des parcours professionnels valorisant hautement les marques initiales d’excellence. De ce côté-là, depuis les années 80, c’est un échec de nos politiques[3]. Il appartient donc au citoyen que je suis, comme à tout autre, de veiller, dans ses choix collectifs, à des garanties de rétablissement ou de réduction, selon l’expansion que l’on voudra donner au mot choisi.

Pour autant, placer l’égalité au sommet de toutes choses a toujours conduit à la dictature et dans un premier temps à celle des médiocres, c’est-à-dire à celle de ceux qui, à force de ne pas vouloir voir dépasser les têtes (sauf les leurs, il va de soi), ont tôt fait d’avoir la faiblesse de les couper. L’égalité est trop souvent l’excuse de la tyrannie, même si elle prend soin d’épargner les nomenklaturas. Elle est le prétexte aux condamnations sommaires, aux atteintes flagrantes à la liberté. Je ne vais pas ici céder à la facilité d’en citer mille exemples. Chacun, de bonne foi, les aura à l’esprit.

Donc, prenons garde que la liberté, en faisant les frais d’une égalité qui s’époumone, ne[4] se noie dans une bien-pensance aussi bien réactionnaire que révolutionnaire. « En même temps », comme j’ai cru pouvoir le montrer, cette crainte ne doit pas être répulsive au point de faire l’impasse sur une saine exigence d’égalité, qui, non seulement gît au cœur de notre devise républicaine (comme au sein du Rite Écossais, Ancien et Accepté), mais gouverne l’équilibre et l’avenir de nos sociétés. Cette égalité est, d’ailleurs, le fruit naturel du troisième terme de notre triade sacrée : la fraternité. C’est cette fraternité qui en est l’agent heureux et résolu car elle en est à la fois l’aliment et la dimension.

C’est pourquoi, je persiste à le proclamer, la liberté est toujours le thermomètre de la santé du corps social. Que vous la preniez par n’importe quel bout, la liberté reste la signature éclatante du respect de l’Homme. Sans réduction des inégalités, sans diversité des propositions d’accomplissement, les sociétés ne peuvent être qu’en crise. On le voit : elles couvent comme des volcans. Il faut donc veiller à offrir, à la liberté, de multiples champs d’épanouissement, pour qu’elle ne soit pas plus une manifestation distinctive réservée à quelques-uns  qu’un symptôme vacillant chez tous les autres. C’est alors que chacun, rendu à sa liberté, pourra s’écrier, non avec mépris, mais avec fierté : « Tout m’est égal ! »


[1] V. mon édito du 15 décembre 2023 : « Un front uni vers elle : la liberté ».

[2] La « discrimination positive » consiste à traiter de manière préférentielle certaines catégories de population pour améliorer l’égalité des chances.

[3] Et même Les Échos s’en font l’écho.

[4]  Petit clin d’œil à mon Très Cher Frère Gilles, adepte de la nuance, dont la réputation de finesse n’est plus à faire et qui a découvert avec délice la thèse d’une jeune chercheuse en linguistique, Chloé Tahar : La négation explétive : des impératifs aux connecteurs : approche diachronique et formelle. Soyons plus explicite encore, le Gilles en cause n’est autre que Gilles Saulière, érudit et surprenant mélomane, connu pour être l’infatigable animateur de la « sympathique » radio web, RadioDelta, dont ce Journal fait fraternellement la promotion.

3 Commentaires

  1. Autrement dit, en cas de conflit entre Laïcité et Liberté, la liberté serait prévalente ? Comment concilier le “vivre ensemble” (le collectif) avec les libertés personnelles sans une organisation de la société par une loi les restreignant ?

    • Chère Solange,
      Il ne peut y avoir de conflit entre :
      – la laïcité qui est un concept politique et qui énonce pour l’Etat le cadre juridique qui garantit sa neutralité religieuse et son indépendance vis-à-vis des Églises et des autres confessions ou convictions et leur assure sa protection et
      – la liberté qui est une notion philosophique et qui, dans le cadre précédemment défini, reconnaît à chacun, individuellement ou en groupe, le pouvoir d’opérer ses choix ou d’exercer sa volonté.
      Laïcité et liberté se situent sur des plans différents, la première assurant sa capacité d’expansion à la seconde.
      Un souci sincère de laïcité ne peut donc que favoriser l’expression de toute liberté ne limitant l’essor d’aucune autre, dans le respect mutuel des différences et l’exercice de la vie démocratique.
      Il me semble que le cadre républicain actuel permet d’affirmer ces principes… à condition que chacun s’y attache et s’y applique !
      Au fond, c’est nous-mêmes qui ne veillons pas suffisamment ensemble à la mise en œuvre attentive, quotidienne et étendue des libertés individuelles et collectives, comme devrait le faire tout citoyen laïc scrupuleux, car, dans un Etat laïc, précisément, chacun est le gardien de la liberté de l’autre. Et c’est à la dimension de nos tolérances mutuelles et de nos intérêts réciproques que se mesure notre compréhension réelle de la laïcité.
      Une pleine vigilance plus largement partagée à cet égard nous conduirait sans doute à une moindre tendance à la restriction des libertés mais aussi à une reconnaissance active et tranquille de nos singularités. Veillons à éduquer nos enfants dans cet esprit.
      Interrogeons-nous d’abord sur nos pratiques avant d’incriminer le “système” !

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Christian Roblin
Christian Roblin
Christian Roblin est le directeur d'édition de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir bénévolement dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant les Académies maçonniques et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.

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