mer 28 février 2024 - 06:02

Les agapes et l’école de Salerne

Après ces fêtes de fin d’année où le seul conseil à donner était « surtout, ne vous pesez pas ! », il est temps de veiller à sa santé, petit mensonge pour ne pas reconnaître qu’on ne rentre plus dans sa robe ou son pantalon. Pour vous aider dans vos bonnes résolutions, voici quelques conseils donnés au XIIe siècle par la fameuse École de Salerne…

Capitale d’une principauté jusqu’au onzième siècle, Salerne était un pont entre l’Occident chrétien et le monde musulman dont faisait alors partie la Sicile toute proche. C’était une ville prospère qui battait monnaie.

Pièce d’or datant du règne du prince Siconolf de Salerne (839-849).

En 1077 la Sicile est conquise par les Normands avec Robert Guiscard à leur tête. L’émir, Yousouf Ibn Abdallah, est destitué et, en 1130 la capitale de l’Italie du sud est transférée à Palerme. Pour éviter le déclin, Salerne renforce alors son orientation médicale. Forte d’une légende prétendant que son École de médecine, avait été fondée en 802 par quatre savants : un juif Helinus, un grec Pontus, un arabe Adela et un latin Salernus dont elle portait le nom, Salerne s’emploie à attirer les médecins les plus prestigieux de l’époque, quelle qu’en soit l’origine et la religion. La ville devient ainsi, aux XIIe et XIIIe siècles, le centre d’enseignement médical de l’occident.

Conjuguant les savoirs du monde arabe et byzantin à l’étude d’Hippocrate et de Galien, s’appuyant sur l’observation et pratiquant même les essais thérapeutiques sur les animaux avant d’administrer les traitements à l’homme, l’École de Salerne diffuse dans les grandes villes européennes une collection de 103 aphorismes en vers intitulée « Regimen Sanitatis Salernitanum », un ensemble de conseils destinés à rester en bonne santé. C’était là une proposition révolutionnaire car la médecine, avec ses vrais soignants et ses charlatans, ne prétendait qu’à soigner les malades, pas à garder en santé les bien-portants.

Ses avancées font considérer aujourd’hui l’École de médecine de Salerne comme l’ancêtre de l’université. De plus, et ce n’est pas rien, ce fut la première institution européenne où les femmes ont bénéficié des mêmes droits que les hommes. La plus célèbre des, mulieres Salernitanae, est sans conteste Trotula de Ruggiero, première femme à pratiquer et enseigner la médecine et à écrire des traités de pharmacologie clinique. La médecine n’était pas un art libéral, elle était considérée comme une branche de la physique relevant de la philosophie, et se divisait en médecine théorique et médecine pratique. Ces deux approches étaient également fondées sur la réflexion et le raisonnement, mais la seconde, pour bien cibler les soins à prodiguer, classait les maladies selon leur origine interne ou externe – la saison, le climat, un traumatisme, etc. –, tandis que la première traitait de la santé en soi, selon le principe aristotélicien de la correspondance entre le macrocosme qu’est l’univers et le microcosme humain, principe que l’on retrouve en alchimie avec la fameuse « Table d’émeraude » d’Hermès Trismégiste : « Ce qui est en bas, est comme ce qui est en haut & ce qui est en haut, est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose ».

Hippocrate

Hippocrate y avait ajouté l’observation du malade et avait cherché à définir les raisons de la santé. Ainsi avait-il déterminé qu’elle était liée aux quatre éléments (feu, air, eau, terre), aux qualités premières (chaud, froid, humide, sec), aux qualités accidentelles et aux modalités du mouvement. Dans chaque individu, la santé se définissait donc par l’équilibre interne entre ces facteurs : aux sens externes correspondaient les « sens internes » de l’âme localisés dans le cerveau, tandis que la circulation des « esprits » assurait la liaison entre l’âme et le corps.

L’un des professeurs de médecine, Archimateus, nous fait part des conceptions médicales de l’école : « Les connaissances – écrit-il – ne suffisent pas. Le succès de la thérapie dépend beaucoup de la conduite du médecin envers le malade et de l’impression qu’il produit sur lui. » A ce facteur psychologique, il ajoute une réflexion éthique. Ainsi à la question « faut-il révéler au malade la gravité de son état ? » et il répond « non », en bon disciple de Galien, alors que la plupart des casuistes l’exigeaient. En revanche, pour ce qui est des honoraires, non seulement il donne comme précepte exige dum dolor est, réclame ton argent tant que la douleur se fait sentir, mais il ajoute même, avec quelque malice, qu’il ne faut pas hésiter, le cas échéant, à relancer adroitement le mal pour que le patient sente bien que sa santé dépend du médecin !

Aphorismes d’Hippocrate

Les Aphorismes et Conseils de Salerne, écrits en latin, ont eu un tel succès qu’ils ont été traduits en français, en 1749 par Bleusen de la Martinière (Dieppe 1683 – La Haye 1749). Ils sont particulièrement adaptés aux Sœurs et aux Frères qui, outre les fêtes carillonnées par la publicité commerciale qui les ont conduits à des excès de table, sont pratiquement obligés de participer aux agapes de leur Atelier en dépit du souci de leur silhouette et de l’heure tardive.

Car, osons l’avouer, les travaux auxquels les francs-maçons sont le plus assidus et consacrent le plus d’ardeur, ce sont… les agapes ! Il est vrai que la Franc-maçonnerie est née dans une auberge et l’on peut se demander si le rituel n’était pas un prélude aux « travaux de table » qui prolongeaient la tenue, au demeurant bien plus brève qu’aujourd’hui… On en parle pourtant peu, sauf pour quelque banalité sur la convivialité, ou, pire, pour faire remonter à Napoléon le Banquet d’Ordre, avec ses « chargez et alignez », et ses folkloriques « canons », « drapeaux », « poudre noire ou blanche » et autres « feu ! », alors qu’on trouve ce vocabulaire d’artilleurs dans des rituels bien antérieurs.

Mais on ne dit rien sur le contenu de ces agapes. Que fallait-il manger et boire ? Certains rituels précisent qu’il s’agit d’un repas « frugal » et Anderson incitait lui aussi à la modération. On trouve ainsi, dans le chapitre « De la Tenue » des Constitutions de 1723, à l’article Quand la LOGE est fermée et que les Frères ne sont pas partis : « On peut s’amuser d’une Gaieté innocente en se traitant mutuellement selon ses Moyens ; mais il faut éviter tous Excès, ne forcer aucun Frère à manger ou à boire au-delà de son Goût […] : cela détruirait notre Harmonie, et ferait échouer nos louables Desseins. »

Voici donc quelques préceptes, tels qu’ils furent traduits en français rimé par Bleusen de la Martinière en ce début du XVIIIe siècle où la Maçonnerie entre dans le royaume de France.

Préceptes généraux de la santé

Au Roi d’Angleterre, Salut.

Toute l’École de Salerne

En ce court écrit a pour but

De lui tracer comment il faut qu’il se gouverne

S’il veut se garantir de toute infirmité,

Et vivre en parfaite santé.

Buvez peu de vin pur ; le soir ne mangez guère ;

Faites de l’exercice après chaque repas.

Dormir sur le dîner, c’est l’usage ordinaire,

Toutefois ne le suivez pas.

Quand vous sentez que la Nature

Veut vous débarrasser d’une matière impure,

Écoutez ses Conseils ; secondez ses Efforts :

Loin de vous retenir, vite de cette ordure,

Le plus tôt qu’il se peut, délivrez votre Corps.

Fuyez les soins fâcheux, par eux le sang s’altère ;

Comme un poison funeste évitez la colère.

En observant ces points, comptez que de vos jours

Un régime prudent prolongera le cours.

Cette adresse au Roi d’Angleterre, peut nous faire penser que les membres de la Royal Society, dont Desaguliers, connurent ces préceptes lorsqu’ils rédigèrent leurs Constitutions. Voici le conseil suivant :

Moyens de se passer de médecin

S’il n’est nul Médecin près de votre Personne,

Qui dans l’occasion puisse être consulté ;

En voici trois que l’on vous donne :

Un fonds de Belle-Humeur, un Repos limité,

Et surtout la sobriété.

Concernant la boisson, précisément, les choses sont moins simples.

Quant au Vin ; sur le choix, voici notre doctrine :

Buvez-en peu ; mais qu’il soit bon.

Le bon Vin sert de Médecine,

Le mauvais vin est un poison.

Point de Vins frelatés, ils gâtent la poitrine :

Un Vin frais, naturel, pétillant, gracieux,

Doit flatter le palais, l’odorat et les yeux.

            Et l’auteur d’ajouter :

Le Vin bourru chatouille, on le boit avec joie ;

Il engraisse, il est nourrissant.

Mais craignez qu’il n’opile ou la rate ou le foie,

Par le trop long séjour qu’il y fait en passant.

D’un Vin blanc, clair, fin, le mérite

Consiste en ce qu’il passe vite.

Beaucoup plus lent en ses progrès,

            Le Vin rouge bu par excès,

Porte un suc astringent au ventre qu’il resserre ;

Il le rend dur comme la pierre ;

Et c’est de toutes les boissons

Celle qui d’une voix gâte plutôt les sons.

Et un dernier Aphorisme qui se passe de commentaires :

Remède pour ceux qui ont trop bu de vin au souper.

Si, pour avoir trop bu la veille,

Votre estomac est dérangé,

Ayez dès le matin recours à la bouteille,

Vous serez bientôt soulagé ;

Par ce remède bien purgé,

Aux maux de cœur, aux maux de tête,

Vous donnerez un prompt congé, En prenant du poil de la bête.

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Jean François Maury
Jean François Maury
Agrégé d'Espagnol, concours externe (1969). Inspecteur d'Académie (depuis le 01/06/1977), hors-classe.Inspection Générale de l’Éducation Nationale. Parcours maçonnique sommaire : 5e Ordre du Rite Français, 33e Degré du REAA Initié à la GLNF en 1985 au Rite Français (R⸫L⸫ Charles d’Orléans N°250 à l’O⸫ d’Orléans). - 33e degré du R⸫E⸫A⸫A⸫ - Grand Orateur Provincial de 3 Provinces de la GLNF : Val-de-Loire, Grande Couronne, Paris. Rédacteur en Chef : Cahiers de Villard de Honnecourt ; Initiations Magazine ; Points de vue Initiatiques (P.V.I). conférences en France (Cercle Condorcet-Brossolette, Royaumont, Lyon, Lille, Grenoble, etc.) et à l’étranger (2 en Suisse invité par le Groupe de Recherche Alpina). Membre de la GLCS (Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité), Obédience Mixte, Laïque et Théiste qui travaille au REAA du 1er au 33e degrés, et qui se caractérise par son esprit de bienveillance.

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