jeu 29 février 2024 - 00:02

Descartes, Hegel, Goethe, penseurs libres

On se souvient que pour Hegel la fin n’est telle que parce qu’elle est en même temps le commencement ! Éternel recommencement des histoires humaines à partir d’assises solides : l’enracinement dynamique. Autre manière de dire l’efficace de la tradition ; celle de la concaténation des âges successifs. Ce qui permet de comprendre que puisse reprendre force et vigueur tel élément essentiel de la nature humaine qui était tombé en désuétude.

 Esprits libres et tolérants. C’est cela, pour reprendre une expression favorite du philosophe, qui permet de « faire époque ». Ce qui toujours nécessite que l’on sache vivre et penser en-dehors des routines intellectuelles, incite également à ne pas marcher en rang, à pas cadencés, en fonction des injonctions éditées par la bien-pensance du moment. C’est ainsi que l’on peut s’accorder à ce qui meut, en profondeur, l’inconscient collectif.

            Les historiens de la philosophie rapportent, justement, que la fin-commencement de Hegel, ses obsèques, présentent des aspects énigmatiques. En la matière le discours prononcé par un de ses amis, Frédéric Förster. Il le qualifie de « cèdre du Liban », parle de « couronne de lauriers » ou encore de « l’étoile du système solaire de l’esprit mondial ». Toutes allusions à des grades précis du Rite maçonnique Ancien et Accepté auquel était affiliée la Grande Loge de Berlin. Qui était, également, celle à laquelle appartenait Fichte !

            Hegel, « franc-maçon dévoilé » (Jacques d’Hondt : « Hegel secret », 1986), voilà qui pourrait n’être qu’anecdotique si ce n’est que pour lui « faire époque » consiste à rappeler ces éléments cardinaux de toute démarche initiatique. D’une part, l’irréfragable liberté de penser en lutte constante contre tous les dogmatismes. Ce qui est le souffle vivant de la tolérance. D’autre part, cette manière subreptice, qui lui fut justement reprochée, d’identifier l’homme à Dieu ; fondement de tout humanisme digne de ce nom.

            Voilà bien une audace de pensée qui, quoique les protagonistes n’en soient pas toujours, ou avec plénitude, conscients, constitue le fondement essentiel de la tradition maçonnique. Trésor secret où se cristallise un savoir immémorial. Celui de l’unicité de toutes choses. Ce que Goethe, autre franc-maçon notoire, résumait bellement : « ne rien gâter, ne rien détruire ».

            Audace que l’on trouvait, déjà, chez cette autre figure de proue qu’est Descartes. Peu importe qu’il fût ou non Rose-Croix. Il a reconnu les avoir cherchés et son nomadisme : vallée du Rhin, Ulm, Pays-Bas, Italie, le faisait suspecter de faire partie de ces « invisibles » que l’on créditait d’un mystérieux savoir unissant méditation et action pour un mieux-être humain. Son intérêt reposait sur ce qui était son exigence essentielle : être toujours à la recherche de ce qui valait « la peine d’être su » ; une méthode permettant la réforme universelle du monde en son entier, par l’Esprit de Vérité.

            Se référer à Hegel, Descartes ou Goethe n’est pas faire une simple captatio benevolentiae, mais bien rappeler, aux francs-maçons, et, aussi, à leurs contempteurs, que ce qui est en œuvre dans la démarche initiatique est une vigilance de tous les instants contre les routines intellectuelles. Ce qui aboutit à une pensée éveillée, toujours en éveil, celle du questionnement. Et les esprits aigus ne s’y trompent pas ! L’égrégore, comme le rappelle mon maître et ami Gilbert Durand (Les Mythes fondateurs de la Franc-Maçonnerie, ed.Dervy, 2024) , est, tout simplement, une autre manière de nommer la qualité des éveillés.

            Savoir poser les questions, début d’un chemin de pensée s’éloignant des facilités de l’opinion, nécessite le discernement. Ce qui est, d’antique sagesse, le fondement même de ce mixte typiquement humain, ce que Joseph de Maistre nommait « le bon sens et la droite raison réunis ». Le discernement, c’est ainsi que l’on a traduit une notion essentielle de la philosophie médiévale : « discretio ».

            Le discernement (penser avec justesse ce qu’il en est des choses de la vie) sait être, doit être discret ! Le rapport entre le discernement et le secret est ainsi évident. En donnant à ce terme son sens le plus strict, c’est-à-dire en le débarrassant de toutes les élucubrations subalternes, c’est l’ésotérique qui permet qu’il y ait de l’exotérique. Interaction du fond et de la forme, de l’invisible et du visible, en un mot, de la germination et de l’éclosion. Voilà ce qui est le cœur battant de ce que j’ai nommé L’ordre des choses (CNRS Éditions, 2014).

            Discernement, discrétion. Voilà l’enracinement d’un authentique humanisme. En un temps où l’imbécillité ambiante, j’entends, celle qui cahote sans l’aide du bâton (« bacillus ») de la raison sensible, cette imbécillité qui procédant sans la prudence du discernement, blablate sur la nécessité de la transparence, la Tradition maçonnique rappelle, avec justesse, ce qui est le clair-obscur de l’existence. Justifiant, ainsi, le rapprochement sémantique qu’il faut dire et redire entre humus et humain. Ce qui a pour corollaire l’humilité et l’humour.

Sagesse « écosophique » reconnaissant la nécessité de l’enfouissement préalable à l’efflorescence. Sagesse traditionnelle postulant l’importance des racines pour l’émergence de la vie. Sens commun rappelant que les fondations profondes assurent la solidité des constructions. Et il n’est pas paradoxal de voir là la dialogie à l’œuvre entre l’humanisme et les sociétés secrètes qui en sont les vecteurs essentiels.

Voilà bien, au-delà d’un rationalisme tout à la fois arrogant et paranoïaque, rationalisme dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences dans la dévastation du monde contemporain, ce que peut être la fécondité d’une raison sensible. Raison vitaliste sachant, de savoir incorporé, que la vérité, ainsi que le rappelle Heidegger, est un dé-voilement toujours et à nouveau renouvelé. Mais c’est parce qu’il y a du retrait qu’il y a la révélation.

Ainsi le secret maçonnique, autre manière de dire son fondement essentiel, peut ainsi être considéré comme une « réserve de l’être » qu’il faut, avec patience, discrétion, dé-couvrir. Tel est le point nodal de la « philosophie progressive » : l’homme perpétuel apprenti. Cela peut prendre des noms divers. Mais cette quête du Graal peut être considérée comme une structure anthropologique qui tel un palimpseste redit, en couches superposées, se complétant et se corrigeant, que l’archaïque est au fondement, qu’il est premier, et que c’est lui qui se donne les assises intangibles à tout développement futur.

            Il s’agit là du principe maçonnique essentiel que, confondant progressisme et progressivité, certains maçons ont tendance à oublier, voire à dénier. C’est pourtant ce que disent leurs légendes et leurs rituels rappelant, sous formes imagées, que c’est le secret partagé qui assure la perdurance de l’être collectif. C’est lui qui rend visible la force invisible de tout-être ensemble.

            Hegel et Descartes, chacun à sa manière, ainsi que je l’ai signalé, insistaient sur le lent et laborieux cheminement de toute existence humaine et de la Science, la Science de l’homme, permettant et légitimant celle-ci. L’œuvre du premier est, pour partie, ésotérique. Le second conseillait d’avancer « masqué » (« larvatus prodeo »). Ce qui ne nuisit en rien à leurs rayonnements ultérieurs. Bien au contraire. C’est donc sous leur égide que l’on peut mettre la pertinence de la démarche maçonnique : archaïque et pourtant actuelle, secrète et non moins évidente, traditionnelle tout en restant on ne peut plus contemporaine.

            Société secrète parce que discrète : discretio, c’est à dire capable de discernement. En la matière sachant discriminer ce qui est essentiel : la pensée incarnée, la philosophie « progressive », de ce qui est adventice : la doxa toute pétrie de préjugés. « Opinion » dont la forme caricaturale est la bienpensance propre aux préoccupations « sociétales ».

L’injonction de « déposer ses métaux » à l’entrée du temple est une belle métaphore d’une telle liberté d’esprit. La force du silence, le silence imposé à l’apprenti en témoigne, ce qui est secret et discret est un bon antidote à l’assourdissant tapage médiatique des batteurs d’estrade.

            Le thème de la « circulation des élites » de ce bon connaisseur de la Franc-Maçonnerie qu’était Vilfredo Pareto repose sur la différence qu’il établit entre ce qui est essentiel : les « résidus », et ce qui varie : les « dérivations ». Ce qui est la pierre de touche du questionnement qui nous occupe est bien de s’attacher à l’invariant. Ou plutôt de mesurer ce qui passe à l’aune de ce qui est intemporel., donc éternel. Par exemple le progressisme, cause et effet d’une époque donnée, est tributaire de la « progressivité » qui, elle, est au cœur même de l’évolution de l’espèce humaine.            

En bref, il n’y a de vie que par et grâce au mystère. Le mystère étant, rappelons-le, ce qui unit des initiés entre eux. C’est-à-dire ceux qui partagent des mythes et qui, donc, sont muets vis-à-vis de ceux qui sont incapables de comprendre les arcanes propres au labyrinthe du vécu. Le repliement est nécessaire pour pouvoir se déployer.

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Michel Maffesoli
Michel Maffesoli
Michel Maffesoli, né le 14 novembre 1944 à Graissessac, est un sociologue français. Ancien élève de Gilbert Durand et de Julien Freund, professeur émérite à l'université Paris-Descartes, Michel Maffesoli a développé un travail autour de la question du lien social communautaire, de la prévalence de l'imaginaire et de la vie quotidienne dans les sociétés contemporaines, contribuant ainsi à l'approche du paradigme postmoderne. Ses travaux encouragent le développement des sociologies compréhensive et phénoménologique, en insistant notamment sur les apports de Georg Simmel, Alfred Schütz, Georges Bataille et Jean-Marie Guyau. Il est membre de l'Institut universitaire de France depuis septembre 2008. Il a été initié en 1972,au G:.O:. à Lyon : R:.L:. « Les chevaliers du temple et le parfait silence réunis »

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