mer 17 avril 2024 - 15:04

« Lapidarium Latomorum », quand un trésor tient en un seul livre…

La première question que nous nous sommes posés était de savoir qui était l’auteur afin de mieux comprendre son titre principal Lapidarium Latomorum et son sous-titre Thrésor hermétique de la Maçonnerie Gallique.

 Si Lapidarium se traduit généralement par lapidaire qui peut se définir, au Moyen Âge, comme un traité sur les propriétés des pierres précieuses ou dans notre époque moderne quelqu’un qui taille et polit les pierres précieuses, mais c’est surtout métaphoriquement que nous l’entendons : un artiste ciseleur du mot, du fond et de la forme d’une œuvre littéraire !

Et Latomorum, dérivé aussi du latin, signifiant probablement ‘’des tailleurs de pierre ou ‘’des maçons’’.

Et pourquoi écrire ‘’thrésor’’ de la sorte, avec un ‘’h’’? S’il est vrai qu’en ancien français l’orthographe des mots n’était pas standardisée et variait souvent en fonction de l’époque, de la région, et même de l’auteur, le mot ‘’trésor’’, du latin thesaurus, signifie un stock ou un entrepôt (et par extension, un lieu où l’on conserve des choses précieuses) mais aussi un lexique de philologie ou un dictionnaire renfermant un vocabulaire aussi complet que possible d’une langue ancienne.

Alors, ‘’thrésor’’ pourrait refléter une tentative d’imiter cette ancienne pratique d’orthographe ou de donner un air vieilli et donc plus solennel ou sérieux à un texte…

Après le titre, l’auteur donc. L’éditeur nous le dit : « Fidèle à l’anonymat hermétique, Eugène Hortulain se présente ici sous le masque d’un « jardinier ». Qu’il fût, au civil, connu ou non, historien, anthropologue ou artisan boulanger, seul compte pour lui de réveiller les graines endormies de la Maçonnerie originelle, française (« gallique ») avant d’être britannique… »

Après plusieurs tentatives de savoir, en jouant avec de multiples anagrammes sans succès, qui pouvait se cacher derrière ce nom, nous nous sommes intéressés à la notion de jardinier en matière hermétique et à son blason comportant un quatre de chiffre.

Source Facebook : le jardinier mystique.

Osons cependant un ‘’Hortulain ‘’ qui pourrait devenir ‘’L’Unir Hota’’, qui, dans la langue des oiseaux, pourrait symboliser l’union (l’unir) avec le feu sacré (hota, une déformation possible de “haute”, faisant allusion au feu ou à une chaleur élevée). Une approche toue subjective…

Dans un contexte de la spiritualité ou de l’hermétisme, un ‘’jardinier’’ peut être une métaphore pour désigner une personne qui cultive et entretient son jardin intérieur, c’est-à-dire son âme ou son développement spirituel. De même que le jardinier prend soin de son jardin en le désherbant, en l’arrosant et en s’assurant que les plantes reçoivent suffisamment de soleil, le pratiquant – en spiritualité et/ou hermétisme – prend soin de sa croissance intérieure en pratiquant la méditation, l’étude, et d’autres exercices spirituels. Et pourquoi pas aussi un enseignant, un guide, un maître qui aide les autres dans leur croissance spirituelle…

Monogramme d’Eugène Hortulain.

Quant au monogramme avec le quatre de chiffre, il reste sans doute plus mystérieux – le quatre évoque les éléments (terre, air, feu, eau), les points cardinaux, les saisons, les vertus cardinales (prudence, justice, tempérance, force), etc. – qu’il ne révèle une voie vers une meilleure connaissance d’Eugène Hortulain. Dans la tradition hermétique, le quatre symbolise l’ordre et la stabilité, évoquant l’harmonie nécessaire à la manifestation et à la concrétisation des idées. Il est également lié à la réalisation et à l’incarnation dans le monde matériel, car il représente la structure qui permet à l’esprit de se manifester dans la matière. C’est, aussi et surtout, un signe était commun à un grand nombre de corporations, qui se retrouve, plus particulièrement, dans moult marques d’imprimeurs, de tailleurs de pierres, de peintres de vitraux, etc. Ce signe était en relation directe avec les initiations du métier. Le quatre de chiffre étant un symbole courant au XVe siècle.

Quant aux trois couleurs – noir, blanc et rouge – employées sur la première de couverture, elles détiennent une signification profonde dans la symbolique occidentale, souvent liée à l’alchimie et à l’hermétisme. En alchimie, elles représentent les trois phases de la transformation spirituelle et matérielle : Noir (Nigredo), cette première phase symbolise la décomposition ou la mort. C’est un moment de purification et de préparation pour la transformation, souvent associé à la prise de conscience de son ombre intérieure ; Blanc (Albedo), cette deuxième phase représente la purification et la clarification et fait suite à la phase de nigredo et symbolise l’éveil spirituel et la renaissance de l’âme purifiée ; Rouge (Rubedo), phase finale qui est celle de la coagulation, où l’œuvre alchimique atteint sa perfection. Pour mémoire, le rouge symbolise la sagesse et l’amour, indiquant l’union des opposés et la réalisation de l’œuvre au grand complet. Bien évidemment, ces couleurs sont également présentes dans d’autres traditions ésotériques…

Ysaïs (collection particulière).

Avec une représentation d’Ysaïs, qui semble tout droit tiré du Monstres des hommes ou trente-sept pages et quarante-huit images pour rendre la voix des subalternes du XIIIe siècle, elle reste très énigmatique…

Dans son Latomorum – Thrésor hermétique de la Maçonnerie Gallique, Eugène Hortulain

aborde des thèmes liés à l’hermétisme, à l’ésotérisme chrétien, et aux traditions des métiers dans la symbolique et l’histoire des pratiques maçonniques. Il est décrit comme une œuvre poétique et érudite, offrant une nouvelle approche de ces sujets.

Mais quelle est cette Maçonnerie Gallique dont l’auteur nous entretient ?

Elle fait référence à une forme ou à une tradition de la Franc-maçonnerie qui a pris racine ou qui a été pratiquée en France. Rappelons que gallique fait référence à tout ce qui est relatif à la Gaule, une région historique de l’Europe occidentale qui couvrait des zones aujourd’hui situées en France, Luxembourg, Belgique, la plupart de la Suisse, le Nord de l’Italie, ainsi que des parties des Pays-Bas et de l’Allemagne. Historiquement, la franc-maçonnerie, mais ce n’est pas à nos fidèles lecteurs que je vais l’apprendre, est une fraternité qui s’est développée à partir des loges de maçons du XVIe au XVIIe siècle en Europe et qui a par la suite adopté des idéaux de la philosophie des Lumières, comme la fraternité, l’égalité et la liberté. D’ailleurs, dans son chapitre « Gallique » Eugène Hortulain nous dit tout le bien qu’il pense de cet écrivain humaniste François Rabelais « qui hante ces pages » et dont l’œuvre la plus célèbre, Gargantua et Pantagruel, est riche en jeux de mots, satire et allégories, certains interprètes voyant des éléments d’ésotérisme et des allusions à des pratiques alchimiques, soulignant une possible influence de la pensée hermétique.

Illustration Facebook.

Bien sûr que l’auteur aborde en profondeur la franc-maçonnerie et ses symboles qui font référence à l’alchimie avec « piège et vérité » – Cabinet de Réflexion, VITRIOL,  phase de l’œuvre – dénonçant, du moins nous semble-t-il – « un hermétisme d’érudition et de salon ». Et pourtant écrit-il : « L’affaire semble claire : franc-Maçonnerie et Alchimie seraient liés par la dimension du Secret ; secret bien gardé et dissimulé, dispersé, sous le voile des allégories et des symboles… »

Eugène Hortulain entre dans les heurs de « travail, de l’œuvre, ou plutôt de l’Opération mystérieuse… » avec son chapitre « De ’’Midi’’ à Minuit’’ » s’appuyant, en épigraphe, sur le Livre de la Sagesse (appelé en grec Sagesse de Salomon) figurant dans l’Ancien Testament de l’Église catholique.

Il traite aussi de l’usage de la langue de Salomon dans l’art royal « qui reste un mystère à ciel ouvert qui n’a pas manqué d’alimenter les fantasmes des curieux et l’hostilité des imbéciles ».

Alchimie sur la table de l'alchimiste
Alchimie…

Et comme pour toute assertion, l’auteur détaille précisément ses écrits renforçant sa crédibilité – évitant ambiguïtés et malentendus –, éclairant le lecteur et enrichissant la narration.

Nous aimons les noms des chapitres comme « Introitus » (entrée), « Lapis », « D’Eau et de Feu », « Pierre fondamentale », « Devoir », « Gay Science », « Signes et Sceaux », etc., mais aussi leurs contenus que nous vous invitons à découvrir tellement ils sont riches de références utiles – Old Charges, empreint de la Kabbale judéo-chrétienne sur la Franc-maçonnerie, y compris la Maçonnerie Gallique, langue des oiseaux par exemple – aux cherchants.

Symbolisme, rituels, philosophie, mots de maçon, Temple de Jérusalem, recherche de Lumière, alchimie, tradition, tout cela peut être aussi développé en puisant dans la « Sélection et orientation bibliographique » proposé en fin d’ouvrage. Ce livre, à la croisée de la passion et de l’enrichissement intellectuel, offre au lecteur un voyage extraordinaire à travers un trésor hermétique. De quoi grandement élargir nos horizons de pensée, invitant à une profonde réflexion. Hautement recommandé à tous curieux de nature !

Lapidarium Latomorum-Thrésor hermétique de la Maçonnerie Gallique

Eugène Hortulain – Télètes, 2023, 226 pages, 24 €

3 Commentaires

  1. Le laboureur apparaît dans le fameux palindrome latin intitulé le “carré magique” puisqu’il ne de contente pas de pouvoir être lu de gauche à droite et de droite à gauche, comme tout palindrome (par exemple “été” ou le très connu “Ésope reste ici et se repose”), mais il peut être lu, en plus, de haut en bas :
    S A T O R
    A R E P O
    T E N E T
    O P E R A
    R O T A S
    Sator signifiant laboureur ou semeur peut avoir inspiré Hortelain.
    Mais il est plus probable que la source provienne de l’espagnol “Hortelano” terme qui signifie jardinier, un jardin de traduisant par huerto (le “o” bref a diphtongué en “ue”, comme souvent dans la langue parlée).

  2. L’ouvrage de ce pseudo Hortulain est un chef-d’œuvre. Trop peu de livres de cette qualité en ces temps de manque et trop de manques intellectuels et sensibles dans ceux qui ont prétendu traiter d’alchimie et de maçonnerie depuis longtemps, exception faite du dernier livre de Bernard Roger “Les Demeures de l’invisible”.
    L’écriture en est ciselée et s’il y a quelques fautes d’orthographe nous excuserons volontiers (exceptionnellement, soit !) le correcteur et l’éditeur tant la beauté jaillit dès la première page. Comparées à celles de nombre d’ouvrages publiés depuis quelques années c’est bien peu.
    À ce banquet de l’esprit, les références sont solides et tous les maçons en tireront joie et grain à moudre ou à semer car ici sont de vraies semences de l’esprit.

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti est directeur de la rédaction de 450.fm. Il a fait l’essentiel de sa carrière dans une grande banque ancrée dans nos territoires. Petit-fils du Compagnon de l’Union Compagnonnique des Compagnons du Tour de France des Devoirs Unis (UC) Pierre Reynal, dit « Corrézien la Fraternité », il s’est engagé depuis fort longtemps sur le sentier des sciences traditionnelles et des sociétés initiatiques. Chroniqueur littéraire, membre du bureau de l'Institut Maçonnique de France (IMF) et médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie (Musée de France), il collabore à de nombreux ouvrages liés à l’Art Royal et rédige des notes de lecture pour plusieurs revues obédientielles dont « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France et « Perspectives » de la Fédération française de l’Ordre Mixte International Le Droit Humain ou encore « Le Compagnonnage » de l’UC. Initiateur des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, il en a été le commissaire général. En 2023, il est fait membre d'honneur des Imaginales Maçonniques & Ésotériques d'Épinal (IM&EE).

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