mer 24 juillet 2024 - 23:07

Pardon originel ?

 (Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Dans l’essai qu’il a fait paraître, ce mois-ci, chez Grasset, sous le titre : Le labyrinthe des égarés, précisément sous-titré : L’Occident et ses adversaires, Amin Maalouf, le nouveau Secrétaire perpétuel de l’Académie française, dresse un terrible constat : « Nous marchons comme des somnambules vers un affrontement planétaire. » Pourtant, si l’Ukraine était déjà, depuis de longs mois, rongé, sur son flanc sud-est, par les venimeuses morsures de la Russie, le Hamas à Gaza n’avait pas encore embrasé, au moment de cette prédiction, le pourtour sud-ouest d’Israël, déclenchant de furieuses ripostes.

Mais Taïwan, pacifique démocratie insulaire dotée d’une industrieuse et ingénieuse population de 24 millions d’âmes à moins de cent milles nautiques de l’implacable géant chinois, continuait, déjà depuis longtemps, à vivre dans les affres d’une résistance héroïque, face au mauvais remake de David et Goliath dont le menace constamment son titanesque voisin.

Et l’on voudrait, au milieu de toutes ces guerres et de toutes ces convulsions (je vous épargne les violents affrontements qui déchirent, depuis près de 30 ans, l’Est de la République démocratique du Congo, la guerre absurde d’Érythrée, le long et complexe conflit soudanais, la crise du Mali avec Boko Haram qui embrase plus largement la région, la guerre civile larvée qui fracture le Venezuela, la répression des Ouïghours par le régime chinois, la Birmanie qui, à la botte des militaires, se fait désormais appeler le Myanmar, jusqu’à la dérive nationaliste de l’Inde qui pourrait prochainement devenir le « Bharat », ces nouvelles dénominations marquant indéniablement de leurs symboles l’évolution des temps…), et l’on voudrait donc que les signaux passent au vert ? Quand je dis : « au vert », entendons-nous bien, c’est en raison d’autres dérèglements, ceux-là climatiques et plus largement naturels, mais toujours causés par la folie des hommes, n’en troublant pas moins dangereusement les mécaniques terrestres.

Alors, dans ce sinistre contexte que, du reste, je viens à peine d’effleurer (car l’on assiste, un peu partout, à la montée de bien d’autres tensions mortifères, sans compter de redoutables penchants persistants à l’autoritarisme voire à la dictature), quand je philosophe à ma table, il me revient – non sans ironie – cette observation de Descartes, dans son Discours de la méthode : « Je demeurais tout le jour seul, enfermé dans un poêle, où j’avais tout loisir de m’entretenir de mes pensées. » A priori, cette idée pourrait légitimement résonner en moi comme un reproche, avec ce remugle d’imposture qu’il y aurait à rester tranquillement chez soi, à l’écart du fracas du monde. Quoique Blaise Pascal ait pu relever que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre » !

En vérité, les méditations dans lesquelles je me plonge sont bien souvent orientées par l’actualité, mais sous un angle qui évite d’être purement réactionnel, sachant que l’on ne saurait se dispenser de réfléchir pour décider comme pour bien agir. Voilà un prétexte tout trouvé pour vous présenter mon dernier « jus de crâne » et ne m’en voulez pas de céder, avec une ardeur juvénile qui ne se retrouve plus guère que sous ma plume, à ce petit morceau de bravoure. Il portait sur la haine et la vengeance.

La haine sourd, ondoie, enfle, éclate, se cristallise en cris comme en raisonnements enflammés. La haine dérive vite, elle vibre au premier soupçon, elle a la colère comme meilleure alliée et se déchaîne sans frein en mille coups et en mille violences. On a l’impression que, plus elle s’assouvit, moins elle se rassasie. Elle bondit aux moindres incidents. Certes, elle se nourrit souvent des injustices subies mais pas moins, non plus, de celles qu’elle provoque. C’est une compagne facile et vorace, pas très regardante, qui a d’obscures accointances avec l’outrance et le mensonge. Si elle trouve de complaisants abris dans des dogmes religieux ou politiques, elle sait néanmoins se métamorphoser pour se maintenir. « Dieu merci », son règne ne saurait être perpétuel car elle s’épuise sans solution.

Quant à la vengeance, c’est un engrenage sans fin. Je songe au chanteur belge Julos Beaucarne[1] dont la compagne Loulou, qu’il avait rencontrée en France, fut tuée par un déséquilibré, à la Chandeleur, le 2 février 1975. Je me souviens d’un entretien qu’il avait alors accordé à Télérama où il avait immédiatement pardonné au meurtrier, dans le simple espoir de lui faire comprendre à quelle vie merveilleuse il avait effroyablement mis fin. Je cite ce témoignage bouleversant car il me place face à moi-même. Il me coince dans les cordes.

C’est une question qui se pose en de très nombreuses circonstances, aujourd’hui. Notamment, dans les zones de conflit que j’évoquais un peu plus qu’en préambule. Ou plutôt c’est une question qu’on aimerait pouvoir poser, toute inaudible qu’elle soit dans les vacarmes de l’Histoire, comme bien souvent par les cœurs meurtris. Sans doute est-ce une question trop audacieuse et, par suite, assez durablement inopérante ; cependant, ne croyez-vous pas qu’elle mérite d’être inscrite, sans être à même de constituer un prompt commandement, au premier rang de toutes celles qui figurent nécessairement en arrière-plan, comme une épingle de lumière dans la nuit des consciences ? Pour ma part, à mon petit niveau, je vous avouerai que j’ignore, en reprenant le titre d’un livre fameux de Lytta Basset[2] dépassant la lecture classique de la Bible fondée sur la faute originelle, si je serais vraiment capable d’un… pardon originel.


[1] Conteur, poète, comédien, écrivain, chanteur et sculpteur, Julos Beaucarne est mort, dans son pays de naissance, le 18 septembre 2021, à l’âge de 85 ans. Que la terre lui soit légère ! 

[2] Lytta Basset, Le pardon originel. De l’abîme du mal au pouvoir de pardonner, 1ère éd. (coll. : Lieux théologiques, 24), Genève, Labor et Fides, 1994, 500 p. Il s’agit de la thèse de doctorat de cette philosophe et théologienne protestante suisse  qui a beaucoup publié, depuis lors. On peut lire un compte rendu de l’ouvrage cité, en cliquant ici, sachant qu’une reprise entièrement refondue en édition de poche en est disponible chez Albin Michel, en deux volumes respectivement intitulés : Le pouvoir de pardonner et Guérir du malheur.

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Christian Roblin
Christian Roblin
Christian Roblin est le directeur d'édition de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir bénévolement dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant les Académies maçonniques et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.

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