mer 24 juillet 2024 - 22:07

Interview : Le chanteur Laurent Voulzy se déclare fasciné par l’invisible et l’ésotérisme

De notre confrère suisse illustre.ch

Pourquoi les cathédrales, même sous obédience protestante, ne pourraient-elles pas être parfois remplies par de séculiers messages de fraternité et d’amour, par des rythmes et des musiques profanes? Ce pari, Laurent Voulzy le relève depuis cinq ans, du Mont-Saint-Michel à Chartres, en passant par Beauvais. Et la Romandie aussi aura droit à ces laïques cantiques. 

Alléluia! Voulzy viendra chanter à la cathédrale Saint-Pierre de Genève en octobre. Il est même possible qu’il fasse aussi un crochet par la cathédrale de Lausanne. Les réservations ont démarré de manière fracassante. Car Voulzy et ses chansons, on ne peut qu’adorer. L’artiste est aussi modeste que talentueux, ses couplets aussi mélodieux que thérapeutiques. Rencontre dans la Vieille-Ville de Genève avec un éternel ado de 74 ans, passionné d’ésotérisme et de Moyen Age, dont les airs alchimiques transforment tout en or durant quelques minutes. 

– «Le cœur grenadine», «Belle-Ile-en-Mer», «Rockollection», «Karin Redinger», «Le soleil donne», «Désir, désir», «Les nuits sans Kim Wilde», «My Song of You», «Le pouvoir des fleurs», «Bubble Star», «La fille d’avril»… En on ne cite pas les tubes d’Alain Souchon dont vous avez composé la musique. Une de vos chansons sur dix au moins est à jamais inscrite dans la mémoire musicale collective. Quel est le secret de votre effarante efficacité?
– Laurent Voulzy: Je n’en sais rien. Mais ce n’est en tout cas pas grâce aux progrès de l’intelligence artificielle, car j’ai commencé bien avant. Cela dit, j’ai écouté cette chanson «à la manière Beatles» entièrement composée par un programme d’intelligence artificielle et qui a fait le buzz. J’ai trouvé ça plutôt marrant, pas nul du tout. Mais bon, pour en revenir à mon travail, je n’ai pas de recette ni d’explication sur le succès de certaines de mes chansons. 

– Le plus important, dans une chanson, c’est la mélodie, les harmonies, les arrangements ou les paroles?
– Même avec des paroles un petit peu insipides, même avec des mots racontant des banalités, du genre «on marchait dans la rue…», il est possible de créer une belle chanson. En revanche, un très beau poème d’un très grand auteur mis en musique sans grand talent, cela ne peut pas devenir une chanson séduisant un large public. La musique est donc primordiale dans la chanson. Mais la qualité des paroles est bien sûr essentielle pour qu’une belle chanson devienne une grande chanson.

– Vous avez attendu quelques années avant de rencontrer le succès. Ces premières années ont-elles été formatrices?
– Oui, je pourrais dire ça comme ça. J’avais 29 ans, en 1977, quand j’ai connu mon premier succès avec «Rockollection». J’avais déjà sorti cinq autres 45 tours, un par année, depuis 1972, qui étaient tous passés inaperçus. Mais avant «Rockollection», j’avais déjà signé trois tubes avec et pour Alain Souchon: «J’ai dix ans», «Bidon», «Y’a d’la rumba dans l’air». J’étais déjà très content d’entendre mes musiques à la radio.

– C’est cette rencontre en 1974 avec Alain Souchon qui a tout changé?
– Oui. On a eu de la chance. En fait, c’est même un miracle de s’être connus. Des fois, Alain m’appelle et me dit: «On a eu du bol de se rencontrer», et il raccroche.

– Et cinquante ans d’amitié et de collaboration sans le moindre nuage?
– On s’est disputés une fois durant quinze secondes et on s’est bouclé le téléphone au nez. C’est tout. Quinze secondes de fâcherie en un demi-siècle, c’est raisonnable.

– Passons à votre tournée dans les cathédrales, que vous avez entamée en 2018, qui a été interrompue par le covid et qui vous amènera à Genève et peut-être à Lausanne dans trois mois. D’où est venue cette idée de se produire dans des édifices religieux?
– Depuis mon enfance, je suis attiré par l’histoire et le Moyen Age. J’ai toujours aimé les contes de fées et les légendes. Ensuite, à l’adolescence, s’est ajoutée une fascination pour l’invisible, l’ésotérisme, tout ça… Et, plus tard, j’ai lu un livre qui s’appelait « Les mystères de la cathédrale de Chartres ». Je me suis intéressé aux religions, à la spiritualité. Bon, attention! Pour éviter qu’on me colle une étiquette d’illuminé, je précise que j’aime plein d’autres choses, moins austères, comme les guitares électriques, l’amour, la plage… Mais cet intérêt pour le mysticisme, le Moyen Age, le gothique et les légendes m’a amené en 2011 à faire tout un album, «Lys & Love», là autour. Et, durant la tournée qui a suivi, j’ai joué dans trois églises et ça m’a marqué. L’ambiance était très différente de celle des salles. Alors quand, en 2017, un gars, qui m’avait entendu parler de ma passion pour l’architecture gothique, m’appelle pour me proposer une tournée dans les cathédrales, j’ai accepté avec enthousiasme.

– Une tournée dans les cathédrales et même un livre sur les cathédrales gothiques, en 2021, aux Editions Stock, écrit avec Laurent Joffrin, l’ex-directeur du journal «Libération». Vous vous reconvertissez peu à peu en médiéviste?
– Pas du tout. Ce livre, c’est le fruit du hasard, d’une rencontre avec une éditrice, Sylvie Delassus. Elle m’a poursuivi pendant deux ans pour que j’écrive ce livre. Il n’en était pas question, parce que je ne me sentais pas légitime dans cet exercice. Je suis un simple passionné d’architecture gothique, pas un spécialiste. Mais c’est justement ce qu’elle trouvait intéressant. Elle a fini par m’inviter à manger et me présenter son mari, le journaliste Laurent Joffrin. A la fin du repas, après quelques verres de vin, j’ai accepté l’idée d’un essai, pour voir si j’en étais capable. Avec Laurent Joffrin, nous sommes donc allés à la cathédrale de Sens, dans laquelle j’avais joué deux mois auparavant. Une semaine après, il avait écrit six pages, moi rien. Je me suis fait violence pour pondre en vitesse un texte. Et c’était parti. Lui, dans le livre, il parle du visible et moi, de l’invisible.

– Pour ces concerts, vous avez dû faire une sélection méticuleuse des chansons de votre répertoire? 
– Oui, sinon je n’aurais pas fait cette tournée. Certaines des chansons que je chante dans ce cadre sont particulièrement adaptées, comme « Jésus », «Jeanne», «Caché derrière», «Ta plage Beach Boy», puisqu’elles sont inspirées par la spiritualité. Il fallait interpréter des chansons appropriées à ces lieux, sinon l’aventure ne m’aurait pas intéressé. Pas question par exemple de faire « Rockollection » ou « Les nuits sans Kim Wilde » à fond la caisse. Je fais quand même vingt secondes de « Rockollection » seul à la guitare acoustique, mais c’est pour un petit intermède durant lequel j’évoque Alain [Souchon], qui trouve que le monde va très mal alors que moi, je conserve une lueur d’espoir. Dans ce sketch, je fais un petit medley avec ses chansons de déprime pour lui tailler un costard: « On est foutus on mange trop », «Bidon», «Ultra moderne solitude», «Le dégoût»… Et je finis avec vingt secondes de «Rockollection» pour démontrer ironiquement que moi, je suis un optimiste.

– Avant de vous produire dans ce haut lieu du protestantisme qu’est la cathédrale Saint-Pierre de Genève, quel rapport entretenez-vous avec la Suisse?
– J’avais depuis tout petit une conception fantasmatique de la Suisse. Quand j’avais 5 ans, je faisais du précathéchisme chez des bonnes sœurs. Elles avaient projeté un jour des diapositives de dessins de la Suisse. Ces images représentaient des paysages bucoliques avec des petites bergères. J’ai très longtemps conservé cette imagerie d’Epinal, ces clichés, ce côté paisible. Puis, vers 12 ans, ma mère, qui m’élevait seule et qui travaillait, me faisait garder par une famille dont le père et les enfants étaient très durs, mais dont la mère était très douce. Et cette femme était Suissesse. C’était comme une confirmation. Enfin, dès la fin des années 1970, je venais régulièrement à Genève participer à des émissions de télévision et j’adorais ça, car je n’y rencontrais que des gens sympas. J’adorais cette ambiance, si différente de Paris, et j’adorais aussi ce grand lac.

– Mais vous n’avez pas pour autant choisi l’exil fiscal sur les rives du Léman comme beaucoup de vos compatriotes.
– Non, et si je m’étais exilé ici, ma motivation n’aurait pas été d’ordre fiscal. Je n’ai jamais été motivé par l’argent pour écrire des chansons. Ce qui me fait persévérer dans cet exercice, c’est la quête de ce petit bout de mélodie qui nous fait vibrer. Les deux seules choses qui auraient pu m’attirer en Suisse pour y vivre, c’est la paix ou l’amour, pas l’argent.

– Vous êtes décidément un saint!
– Oh non! J’ai beaucoup de défauts. Je suis lent. Je déteste devoir me presser. Et puis, à part dans la musique, où je peux être forcené pour obtenir un résultat, j’ai une tendance certaine à la paresse.

– Comment occupez-vous votre paresse quand vous lâchez votre guitare?
– Quand je vais en Guadeloupe, par exemple, je peux rester seul sur une plage déserte avec un petit casse-croûte, un ananas, un morceau de poulet boucané. Je me trempe dans l’eau, je sors, je me retrempe dans l’eau, je ressors, et ainsi de suite, pendant des heures. Et j’adore ça. Oui, je sais très bien ne rien foutre.

– S’il fallait remercier le Ciel de vous avoir inspiré une chanson, ce serait laquelle?
– Je remercie plutôt le Ciel de m’avoir accordé le don de trouver des mélodies qui font mouche. La musique a changé ma vie et je me le rappelle tous les jours. Il y a quand même deux chansons qui me font un effet bizarre: «Paradoxal système» et «Jeanne». Ces deux chansons m’inspirent une sorte de sentiment de transcendance.

– Et de manière générale, quel rapport entretenez-vous avec vos chansons? Vous êtes plutôt critique ou plutôt satisfait?
– Cela dépend des chansons. Pour une émission de Drucker, on nous avait demandé, à Alain et moi, de préparer un petit medley des titres que nous avions écrits ensemble. En redécouvrant certaines chansons, on s’était dit qu’il y en avait qui étaient pas mal du tout. Ce n’était pas de l’autosatisfaction, plutôt une bonne surprise. L’inverse est tout aussi vrai. Il m’arrive de faire une maquette d’une nouvelle chanson jusqu’à tard la nuit en me disant que c’est excellent, puis je l’écoute le lendemain au réveil et tout est en fait à jeter.

– Comme compositeur, avez-vous pleinement apprivoisé le développement gigantesque de la musique numérique? 
– Ah oui, c’est fabuleux, le confort de travail actuel offert par les technologies digitales. Il y a plus de cinquante ans, quand j’ai commencé à faire des maquettes, je n’avais qu’un métronome et un enregistreur quatre pistes. Je jouais d’abord la partie guitare, puis je faisais la batterie en tapant sur des bottins de téléphone et des coussins, puis la basse et, enfin, les voix. Maintenant, je dispose de milliers de sons sublimes de batterie, de basse, d’orchestre symphonique au bout des touches d’un clavier.

– Et qu’est-ce que vous écoutez comme musique aujourd’hui?
– Des chants médiévaux a cappella. Je suis un fan de la compositrice allemande Hildegarde de Bingen, une mystique, savante et sainte du XIIe siècle. C’est une musique austère, avec deux voix seulement, mais magnifique. J’en écoute matin et soir. Et entre deux, je prends ma guitare pour composer mes chansons.

Pour aller plus loin…

Lire l’article d’Europe 1 : Laurent Voulzy : “Ma vie est un mélange de guitare électrique et de mystique !”

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