jeu 20 juin 2024 - 13:06

Boire à la coupe d’amertume en Franc-maçonnerie

Au cours des épreuves du premier grade, un breuvage est bu par le postulant à une coupe dite « d’amertume » ou « coupe des libations[1] » ; l’émotion gustative crée un choc sensoriel qui se transformera en souvenir durable.

Les stricts rituels du RÉAA ne prévoient que deux coupes, la coupe des libations, insipide puis amère (avec un peu d’aloès), qui est présentée avant le premier voyage au moment du serment. Elle est le symbole de l’amertume et du remords que laisserait, dans le cœur du récipiendaire, le parjure qui aurait souillé ses lèvres, s’il manquait à sa parole solennellement donnée de garder le silence sur les épreuves qu’il va subir. Ainsi on trouve dans le Cahier des Rituels des trois degrés symboliques au Rite écossais ancien-accepté, p. 51, les précisions de la posture et du contenu verbal du serment des rituels pratiqués au XIXème Siècle.

Grande Loge  générale écossaise (1804) et Thuileur RÉAA de De Grasse-Tilly (1813)  
Guide des maçons écossais (vers 1806-1811, publié vers 1816-1821)  

Rituel des trois premiers degrés selon les anciens cahiers (1829)  
Au bas des  degrés de l’autel,  sur une coupe  sacrée. Boire  une coupe d’eau, puis une eau amère.   Je m’engage au silence le plus absolu sur  tous les genres  d’épreuves auxquels sera livré  mon courage ;  si je dois fausser  mon Serment et  manquer à mes  devoirs, si l’esprit de curiosité  me conduit ici,  je consens que  la douceur de  ce breuvage se  change en amertume et que son  effet salutaire  tourne contre  moi en poison subtil.  À genoux au  bas des degrés  de l’autel. Boire  dans la coupe  sacrée un peu d’eau puis d’eau  additionnée de  bitter. Je m’engage  au silence le  plus absolu sur tous les genres  d’épreuves auxquels sera livré  mon courage.  Agenouillé au  pied de l’autel. Boire une coupe  d’eau douce,  puis une coupe  de mixtion  amère. Je m’engage  sur l’honneur  au silence le  plus absolu sur  tous les genres  d’épreuves auxquelles  on pourra  soumettre mon courage.  

Au RÉAA, pratiqué notamment au DH, lors de la cérémonie d’initiation au premier degré, le récipiendaire, encore sous le bandeau, boit successivement à trois coupes différentes dans lesquelles a été versé un breuvage qui, de doux d’abord devient très amer, puis redevient encore plus doux. Par analogie, le breuvage amer rappelle la difficulté que présente le chemin de la vertu ; l’initié doit montrer qu’en surmontant son dégoût sa persévérance dans l’effort lui permettra de trouver la sérénité de l’adepte. Cette coupe est emblématique : l’amertume de ce breuvage symbolise la difficulté que l’on a à quitter les mauvaises habitudes que l’on a contractées. Comme il est rapporté par J.-é. Marconis de Nègre  dans Le Rameau d’Or d’Éleusis[2](p.86) : « Suivez avec courage le chemin de la vertu, et ne vous laissez jamais rebuter par les contrariétés que les passions pourront vous opposer. »

La coupe présentée au Rite Opératif de Salomon est appelée « coupe sacrée ».

Au Rite de Memphis-Misraïm, une première coupe est offerte à l’impétrant aux yeux bandés qui vient de passer par la porte basse et avant de lui faire faire les trois voyages. C’est le Breuvage de l’Oubli (recommandée par le rituel : une infusion froide d’aubépine) : « ce breuvage a pour but de vous dépersonnaliser. Quelques semaines après son ingestion inoffensive quant à la santé physique, votre personnalité passée se dissoudra lentement. Insensiblement, avec les jours, vous deviendrez un autre être. Lentement mais sûrement, l’égrégore qui anime et conduit notre antique Société vous pénétrera, substituera sa volonté à la vôtre et, au prochain anniversaire de votre Réception, il ne restera plus rien de l’homme (la femme) que vous êtes actuellement. » Puis une deuxième coupe est présentée au néophyte juste avant qu’il ne prête son serment, qu’il boit en trois fois. Il s’agit d’un breuvage amer (recommandée par le rituel : une infusion de gentiane), celui de mémoire, l’eau de Mnémosyne. « Tout à l’heure, vous avez bu le Breuvage de l’Oubli, destiné à vous dépersonnaliser, à vous enlever tout volonté propre. Voici une seconde coupe, celle du Breuvage de Mémoire, l’eau de Mnémosyne… Quand vous l’aurez absorbée, votre possession sera totale, absolue, l’Âme occulte de la Maçonnerie tout entière sera passée en vous. » Le choc de ce goût amer éveille en l’impétrant la mémoire d’un monde passé, d’une unité primordiale dont il ne reste que le souvenir dans les formes acquises par les vertus que l’initiation lui propose de pratiquer ; toute initiation a vocation à retrouver la mémoire des origines. Cette pratique le fera renaître à une vie plus spirituelle, dans laquelle il sera amené à gravir une échelle de valeurs autres et bien supérieures à celle de la simple existence profane. À chaque pas, le récipiendaire des mystères d’Éleusis était menacé de la Mort et ce n’est qu’en montrant qu’il était toujours prêt à la subir qu’il atteignait aux dernières révélations. Une des épreuves les plus terribles qu’il eût à supporter était la suivante : Deux verres étaient placés devant lui. Le grand prêtre lui disait : « Fils de la Terre, un de ces deux verres contient un poison terrible. Si vraiment tu crois à l’au-delà, si tu n’as pas peur de mourir, choisis un de ces verres et bois. Puissent les Dieux te protéger ! » En cas de refus, le récipiendaire était emprisonné jusqu’à sa mort. Les épreuves d’initiation à différents degrés étaient marquées par absorption de breuvage à retrouver dans Crata Repoa, ou initiations aux anciens mystères des prêtres d’Égypte.

Au ROPM, une troisième coupe, contenant du lait, est offerte au nouvel initié, juste avant qu’il n’effectue son premier travail sur la pierre brute, en lui expliquant que ce breuvage est « à la fois symbolique et sacramentel, il vous procurera la vitalité pour renaître à votre vie nouvelle, car il est, comme le sang qui bouillonnait dans le Saint Graal, la fermentation ignée de la vie ou de la mixtion génératrice, la nourriture des enfants et des dieux ; et par là même le divin sera en vous ». Sang Ra All, « le rayon vient du cosmos », nommé Gardal sur les bords ldu Nil, il est devenu Gradal… puis Graal. C’était dans ce Gardal que les prêtres conservaient le feu matériel, comme les prêtresses y conservaient le feu céleste de Ptah [note de bas de page du rituel d’initiation au ROPM].

Rappelons que l’on présentait au nouveau Prophète, c’est-à-dire à l’initié au septième et dernier grade de l’initiation des prêtres égyptiens, un breuvage nommé Oimellas (du vin et du miel), et on lui disait qu’il était parvenu au terme de toutes les épreuves. Il y a lieu de croire que le breuvage d’une liqueur douce et agréable que l’on présentait au nouveau Prophète était une allégorie qui devait signifier que, dorénavant, il n’aurait que les douceurs de la science à recueillir (p. 39 et Note de l’éditeur M, p.50 Crata Repoa, ou Initiations aux mystères des prêtres d’Égypte, 1821)

Dans les rituels anglo-saxons, il n’existe aucune coupe aux grades symboliques.


[1] Le terme « libation » renvoie au vocabulaire des anciens rites sacrificiels : il désigne l’action de répandre un liquide (du vin, de l’huile, du lait) en offrande à une divinité, sur le sol ou sur un autel.

[2]. Dont le titre complet est Le Rameau d’Or d’Éleusis, contenant: L’Histoire abrégée de la Maçonnerie, son origine, ses mystères, son action civilisatrice, son but et son introduction dans les divers pays du monde; l’origine de tous les rites et les noms de leurs fondateurs; le tableau de toutes les grandes Loges, le lieu où elles sont établies, l’année de leur fondation; le rite qu’elles professent, le nom de tous les grands maîtres qui les régissent; le nombre de celles qui en relèvent; les quatre-vingt-quinze Rituels de la Maçonnerie, renfermant toutes les connaissances des rites les l’lus universellement pratiqué’, l’explication de tous les symboles, emblèmes, allégories, hiéroglyphes, signes caractéristiques de tous les degrés, et le Calendrier perpétuel de tous les rites maçonniques; le Kadosh templier avec l’agape des anciens initiés; le grand Chapitre des Chevaliers de la Rose croissante; le Tuileur universel; les cinq Rituels de la Maçonnerie d’adoption pour les dames, avec le Tuileur complet, etc.

1 COMMENTAIRE

  1. Mes Salutations Fraternelles a tous . Je vous Remercie . Très Chers je voudrais juste vous demander si s’est possible Copier Certaines Enseignement Écrites dans ce journal afin de pouvoir bien lire et Relire pour ma Connaissance .. Sachez-le je retiendrai Notres politique de confidentialité . Écrit et Noté ..Merci Merci Merci

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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