ven 24 mai 2024 - 18:05

Quoi de mieux qu’une échelle ou un escalier pour s’élever en Franc-maçonnerie ?

« Lorsque nous sommes aptes à monter à l’aide de l’échelle naturelle vers quelque sommet initiant, nous laissons en bas les échelons du bas ; mais quand nous redescendons, nous faisons glisser avec nous tous les échelons du sommet. Nous enfouissons ce pinacle dans notre fonds le plus rare et le mieux défendu, au-dessous de l’échelon dernier, mais avec plus d’acquisitions et de richesses encore que notre aventure n’en avait rapporté de l’extrémité de la tremblante échelle. » (René Char)

L’échelle rend compte de l’Unité vers laquelle ramène toute ascension. Quand le supérieur descend à l’inférieur, il devient comme lui. Et également, quand l’inférieur s’élève au supérieur, il devient comme lui.

Sur de nombreux anciens tracés de tableau de loge, la clef est montrée suspendue à l’échelle de Jacob. Cela l’associe clairement avec les vertus de la Franc-maçonnerie représentées par les échelons : «Et voici, une échelle était appuyée sur la terre, et son sommet touchait au ciel. Et voici, les anges de Dieu montaient et descendaient par cette échelle. Et voici, l’Éternel se tenait au-dessus d’elle; et il dit: Je suis l’Éternel  le Dieu d’Abraham, ton père, et le Dieu d’Isaac» (Genèse ; 28,10 et suivants).

On trouve de nombreuses échelles polymorphes (simple, avec une volée appuyée sur un ou deux supports, avec deux volées dont une muette, avec deux volées parlantes, …) dans les philosophies et les systèmes mystiques, qui toutes étaient, et quelques-unes le sont encore, utilisées dans les mystères respectifs de nombreuses nations. L’échelle brâhmanique symbolise les sept mondes ou Sapta loka ; l’échelle cabalistique, les sept Séphiroth inférieures ; on parle de l’échelle de Jacob dans la Bible ; l’échelle de Mithra est aussi l’échelle mystérieuse. On trouve l’échelle rosicrucienne, scandinave et celle de Borsippa, etc.

L’échelle théologique,  d’après le frère Kenneth Mackenzie, se compose des quatre vertus cardinales et des trois vertus théologales ; axe sur lequel s’accomplirait incessamment un mouvement ascendant et descendant et permettant  au mouvement alternatif de montée et descente de s’effectuer dans toute son ampleur et son étendue.

Par ses deux montants verticaux, l’échelle symbolise la double nature de  l’Arbre de la science, ou bien encore les deux colonnes de l’Arbre séphirotique unifiées par les échelons, que l’on peut comparer à la colonne du milieu. Éric Daniel El-Baze en dit : «en hébreu, échelle se dit soulam סולם ; sa valeur numérique 136 est celle de Kol, קול, la voix. Suivant la Kabbale, les échelons de l’échelle de Jacob dessinent symboliquement les traces laissées par l’âme lors de sa descente dans notre monde. Ce chemin tracé par l’âme est appelé Dérékh Ha Réchimot ; le chemin des empreintes».

L’Échelle doit être vue comme l’image du cheminement métaphysique, de la quête et de l’accession aux mondes supérieurs  C’est pourquoi, figurant déjà en  bonne place dans les symboles de  nombreux rites antiques, elle avait  aussi une grande place dans les éléments visuels du parcours monastique médiéval, et se retrouve naturellement présentée à la méditation et à la réflexion des adeptes dans les structures initiatiques traditionnelles.

Alice Joly, dans Un mystique lyonnais et les mystères de la Franc-maçonnerie, évoque Meunier de Précourt, Vénérable d’une loge de Metz [d’obédience templière], en affaire avec Jean-Baptiste Willermoz, qui lui explique dans un courrier la devinette que les Messins envoyaient à leurs correspondants pour les éprouver : le dessin d’une échelle mystérieuse à 7 échelons «que tout chevalier doit connaître»: “L’échelle mystérieuse que devait gravir le postulant au grade de Grand Inspecteur Grand élu symbolisait les sept conditions que Philippe le Bel aurait imposées à Bertrand de Got, pour le faire pape“. Willermoz annota cette lettre car pour lui ” l’échelle était présentée comme un symbole moral représentant les vertus que devait acquérir le parfait maçon. La vengeance que l’on devait exercer n’était dirigée que contre un ennemi : le pêché“.

L’échelle est un des symboles des plus importants au 30ème grade du REAA, le Chevalier Kadosh. Oheb Eloah et Oheb Kerabak, respectivement traduits par Amour de Dieu et Amour du Prochain, sont les deux montants de l’échelle à 7 degrés du 30e degré du REAA, le Chevalier Kadosh (Écouter la table ronde L’échelle du Kadosh dans tous ses états – Esquisse d’une typologie de sa représentation dans une quarantaine de rituels, entre 1750 et 1805 :

Pour compléter l’approche du sujet, lire dans la Revue Initiation Quelques échelles spirituelles d’Occident par Patrick Négrier – p.8 du N°1, 2007 

L’idée de l’ascension progressive du perfectionnement est exprimée par le symbolisme de l’escalier qui, dans les rites de certains systèmes maçonniques, doit être effectivement gravi au cours de l’initiation ; symbole de ce qui relie par paliers successifs la terre au ciel, pont graduel du bas vers le haut, moyen de communication entre l’être et le transcendant. Les degrés représentent le cheminement d’une quête de l’esprit, avec les labeurs et les travaux de l’intellect, la préparation et l’acquisition de toutes les sciences humaines, en tant que préliminaire, étapes vers la vérité, qui, faut-il le rappeler, est très souvent symbolisée en Maçonnerie par le “MOT”.

Le symbole de l’escalier ne se fait pas d’un mouvement continu, mais par degrés ou paliers successifs, séparés par des temps d’arrêt. Il rappelle le parcours ardu de l’aspirant à la Connaissance, sa montée du bas vers le haut . Ce symbole d’ascension par paliers représente le passage d’un plan à un autre, un itinéraire spirituel comportant divers états de conscience. L’Escalier à 3, 5, 7 marches en est l’exemple.

« J’ai le plaisir de vous présenter le Frère …. qui a symboliquement franchi un porche, monté la volée d’un escalier tournant composé de trois, cinq et sept marches, est passé par une porte extérieure et une porte intérieure, pour parvenir en un lieu représentant la Chambre du Milieu du temple du Roi Salomon, et attend maintenant votre bon plaisir. »

La Bible atteste que la Chambre du Milieu était située à l’étage du Temple, et non en son rez-de-chaussée, comme on  le répète souvent. « L’entrée de la chambre latérale du milieu se trouvait dans l’aile droite du Temple; de là on montait, par un escalier en hélice, à l’étage du milieu, et de celui-ci au troisième »  (I Roi, 6, 8).

Mais surtout cela peut évoquer les quinze marches devant la porte du second Temple de Jérusalem lui donnant accès depuis l’esplanade. Quinze était un sacré nombre parmi les hébreux, parce que les lettres du saint nom JAH (iod, hé), placée sur la séphira Hochmah, valent quinze en numération guématrique. Les quinze pas dans le sinueux escalier seraient aussi symboliques d’un des noms de Dieu.

D’ où une figure du carré magique 3×3 dans laquelle les neuf chiffres étaient disposés de manière à faire quinze  de toute façon lorsqu’ils sont additionnés perpendiculairement, horizontalement ou en diagonale, constitué l’un de leurs plus sacrés talismans.

L’escalier maçonnique est de Trois, plus cinq, plus sept marches.

Cité par Conder dans un magazine de 1818 à propos de la Chapelle du roi Henri VI d’Angleterre XVe siècle : One thing, however, I shall mention, which has often been observed, that in the South Porch of the Chapel there are THREE steps; at the West door FIVE; and in the North Porch SEVEN. Those are numbers, with the mystery or at least with the sound of which Free-Masons are said to be particularly well acquainted. (Une chose, cependant, je mentionnerai, ce qui a souvent été observé, que dans le porche sud de la Chapelle il y a TROIS marches; à la porte Ouest CINQ; et en le porche nord SEPT. Ce sont des nombres, avec le mystère ou du moins avec le son  [les mots ou les coups de maillet ?] dont on dit qu’ils sont bien connus par les francs-maçons) p.278.

Cet escalier indique aussi qu’il faut trois ans pour faire un apprenti, cinq pour un compagnon et sept pour un maître. Sur les tableaux de loge, Trois marches pour le compas, l’équerre et la perpendiculaire; cinq marches évoquant souvent les cinq ordres architecturaux. Les sept dernières marches, dont la correspondance habituelle est celle avec les arts libéraux, représentent aussi les sept divisions de la vie humaine : naissance, enfance, adolescence, virilité, maturité, vieillesse, mort. Le maître nouvellement consacré doit avoir acquis la juste compréhension des expériences de sa vie ainsi que de celle d’autrui ; et c’est cette compréhension qui lui donne le droit de sonder les derniers arcanes. Compagnon, il n’avait connu que les cinq premières parties de l’existence, devenu maître, il comprendra désormais tout le sens de la vieillesse, de ses défaillances, de ses faiblesses  et de ses renoncements ; il comprendra celui de la mort qui clôt, inéluctable, le cycle de la vie.

D’après le Manuscrit dit de Trestournel, de 1802, ces nombres représentent les trois Maîtres qui édifièrent le Temple (Hiram de Tyr, Salomon et Hiram-Abif), les cinq sens et les sept Arts libéraux.

En Franc-maçonnerie anglo-saxonne, l’escalier en colimaçon a généralement 15 étapes. Albert G. Mackey écrit dans Encyclopedia of Freemasonry au mot Winding stairs: «Quant au nombre particulier des escaliers, celui-ci a varié selon les périodes. Des planches de traçage du siècle dernier ont été trouvées, dans lesquelles seulement cinq étapes sont délimitées, et d’autres dans lesquelles elles s’élèvent à sept Les étapes sont divisées en trois groupes de portée symbolique». Il y a trois étapes dans le premier groupe, comme il y a trois piliers, trois grandes lumières, trois joyaux immobiliers… Le deuxième groupe comprend cinq étapes, symbolisant le pentagramme de la fraternité de Pythagore, les cinq ordres d’architecture. Le dernier groupe comprend sept étapes, pour les sept arts libéraux ou les sept années de la construction du Temple de Salomon. »

Les marches sont à la fois des jalons spirituels et des degrés cognitifs.

Le compagnon doit les gravir pour s’approcher de la lumière de l’étoile flamboyante. L’escalier peut être à vis (RF, rites anglo-saxons), de cinq marches, ou de quinze en trois paliers de 3, 5, 7 marches (rites anglo-saxons qui rappellent les quinze marches donnant accès au Temple). Les marches sont présentes sur le tapis de loge du 2e degré.

ROS. À chacun de ses voyages, le devenant compagnon au cours de son entrée en cayenne, gravit une par une les 5 marches d’un escalier aux couleurs différentes, ornées de pots aux contenus particuliers. Leur signification est donnée par le rituel. La première marche sur laquelle le compagnon monte est, évidemment, noire, rappel du cabinet de réflexion. Pour atteindre la lumière sur la cinquième marche blanche, accessible après purification intégrale par les quatre éléments soumis à la lumière ramenés à l’unité de leur quintessence commune, il faut passer depuis la terre noire de la purification par la marche bleue, purification par l’air qui dégage le subtil de l’épais, puis par la marche verte, celle de la purification par l’eau pour laver le miroir mental, enfin par la marche rouge de la purification par le feu de tout envahissement trop frénétique de la personnalité. Sur chaque marche à gravir un vase, contenant les 5 aspects de la transmutation du grain de blé en germe, en tige, en épi et à nouveau en grain, atteste le cycle de l’initiation : mort et résurrection.

Contrairement à l’échelle qui monte directement vers les cieux (comme sur le Tableau de Loge), cet escalier est tournant (en colimaçon, à vis). L’escalier en «coli-maçon» est le symbole de la progression vers le savoir, de l’ascension vers la connaissance-lumière et de la transfiguration. Celui qui arrive au sommet a un regard inversé sur un horizon nouveau laissant apparaître la voie opposée qui vient d’être parcourue, ce qui donne la faculté de mieux voir, de mieux comprendre que tout est en Un.

Au RER, en haut de l’escalier tournant (The winding staircase) on ne trouve pas comme souvent en France, le Tétragramme, mais clairement la lettre G incluse ou non dans un pentagramme. L’auteur américain, Carl H. CLAUDY a écrit sur cette question : « Il faut plus de courage pour faire face à l’inconnu qu’au connu. Un escalier droit, une Échelle, ne cache ni secret ni mystère à son sommet. Les escaliers qui tournent, au contraire, cachent chaque marche à celui qui les gravit. Ce qui se trouve derrière est ignoré. L’escalier tournant de la vie nous mène à ce que nous ne savons pas… L’Ange de la Mort se tient, peut-être, l’épée tirée, sur la prochaine des marches. Cependant, l’homme monte »

L’Étoile flamboyante n’est allumée qu’après que le récipiendaire ait terminé son cinquième et dernier voyage ;  si on considère le fait que ces voyages représentent l’ascension d’un escalier en colimaçon où celui qui monte ne voit pas l’échelon suivant, alors cette étoile met de la lumière sur le chemin parcouru ou à explorer. La spirale de l’escalier permet de percevoir, pour celui qui se penche, le chemin accompli. L’élévation de tout être peut lui être associée. Cette anabase déploie un mouvement de pensée à même de s’inscrire au cœur de la philosophie maçonnique.

L’escalier participe à la symbolique de l’Axis Mundi, de la verticalité, de la spirale.

Un axis mundi est un lieu où communiquent les trois niveaux cosmiques : ciel (le monde divin), terre (le monde des hommes), et monde inférieur (le monde des morts). Traditionnellement il est imaginé au centre du monde, plus exactement au centre du monde organisé. La Montagne Cosmique constitue un bon exemple d’axis mundi, que l’on retrouve dans de nombreuses mythologies. Elle relie la Terre au Ciel, elle touche le Ciel. Le territoire qui l’entoure est alors le plus haut, le plus proche du Ciel.

Notons que le pilier est souvent vu comme soutien du Ciel, mais aussi comme axis mundi. Il joue un rôle essentiel dans les rituels. Il est le symbole de la consécration du territoire ; le monde s’organise autour de lui ; il confère une structure cosmique à la maison. Il relie ce qui est en haut à ce qui est en bas. Mais comme tous les symboles de ce type, l’escalier revêt aussi un aspect négatif : la descente, la chute, le retour à la matérialité, le monde souterrain à l’ombre en soi. Notons que le mythe de Babel, s’il est un archétype d’axis mundi par sa forme, n’est cependant, du point de vue morale, que spécifiques des cultes monothéistes pour lesquels l’ascension est un pêché d’orgueil.

L’augmentation de salaire est en quelque sorte une récompense accordée à l’apprenti pour le développement de ses facultés intellectuelles, pour l’élévation morale et spirituelle de son caractère et pour son acquisition de connaissances. Or cela suppose une élévation, une ascension d’un degré inférieur à un degré supérieur, un passage de labeur et de difficultés symbolisé par l’escalier en colimaçon.

Le labyrinthe peut être vu comme un escalier à colimaçon spirituel .En effet, les espaces sacrés s’offrent sous deux perspectives, tantôt de profil (pyramide, montagne, axis mundi, ou toute verticalité spirituelle), tantôt comme variété planaire (temple, lieux saints, autel, ou toute enceinte réservée). Vue depuis le dessus, cette pénétration projette simplement en plan la montée vers le sacré ; l’espace croît en sacralité au fur et à mesure que l’on pénètre vers son centre.

L’escalier à 3, 5, 7 marches, se poursuivant en entrant dans le Temple, montre du «7 et plus».

En géométrie, l’échelle est le moyen de percevoir la notion de l’Un primordial contenu dans chacun des nombres entiers. Pour tracer l’échelle, prendre la diagonale du carré de côté = 1. La diagonale donne la mesure de la longueur du rectangle de dimension √2 sur 1. La diagonale du rectangle ainsi défini est la longueur du rectangle  de la marche suivante (reporter cette dimension avec le compas sur le côté), de dimension √3 sur 1. Reprendre la valeur de la diagonale de ce nouveau rectangle qui donne la longueur du rectangle de la marche suivante (sa hauteur sur l’échelle)… La suite de la répétition des opérations est infinie. Le carré de la diagonale de chaque marche a toujours pour valeur x + 1 avec x comme longueur du rectangle (hauteur sur l’échelle). La diagonale vaut donc √(x + 1). L’échelle progresse donc par valeurs successives des racines carrées. L’unité se déploie sur l’échelle dans une suite de nombres entiers (paliers) par un avancement de 3, 5, 7, … marches (√16 est égal à 4 et il y a 7 marches entre √9 et √16) qui sont la suite des nombres impairs. S’il y a un début, il n’y a pas de fin, et l’Unité se reproduit dans la suite des nombres entiers par 1, 3, 5, 7 et plus ! Cette échelle montre une forte analogie avec la définition qu’Euclide donnait des nombres impairs : ils font l’équerre autour du carré intérieur (gnomon) et reproduisent avec lui, indéfiniment, un carré extérieur évidemment semblable au premier. Sur l’échelle, le nombre de marches d’un palier (nombre entier) est le nombre impair qu’il faut ajouter au carré du palier précédent pour trouver le carré de ce palier.

L’ADN est une échelle tournante. Un tour de la double hélice d’ADN, mesure 34 angströms tandis que sa largeur est de 21 angströms. Le ratio 34/21 reflèterait-il une approximation (1,619) proche du nombre d’or Phi ?

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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