jeu 25 juillet 2024 - 18:07

Le Pèlerin se polarise sur : cartomancie, astrologie, magie et autres adeptes de l’ésotérisme

De notre confrère le lepelerin.com – Par Élodie Chermann

Cartomancie, astrologie, magie, mais aussi fantômes, sorcières… l’attrait pour l’occulte revient en force. Ses adeptes y voient une forme de vérité qu’ils ne semblent plus trouver dans la science et les grandes religions.

Cheffe d’entreprise en périphérie de Toulouse, Sandrine, 45 ans, n’en fait pas un secret. Depuis 2018, elle consulte une à deux fois par mois une sophro-analyste qui s’appuie sur l’astrologie. “J’adore son approche!” s’enthousiasme-t-elle. Elle ne me dit pas: “ fais ci, fais ça ”. Elle me demande pourquoi je fais comme ça, ce qui m’aide à mieux me comprendre et à avoir confiance en mes décisions.” À tel point qu’aujourd’hui Sandrine a décidé de se former elle-même à l’astrologie.

Dans une époque où l’avenir suscite plus de peur que d’enthousiasme, l’ésotérisme serait-il devenu notre nouveau refuge? Les chiffres parlent d’eux mêmes. D’après un sondage publié le 16 mars dernier par l’Ifop, 59 % des Français croient en au moins une science dite occulte – cartomancie, astrologie, magie, sorcellerie… On estime aujourd’hui à 100 000 le nombre de voyants dans l’Hexagone. Deux fois plus que le vivier de psychologues. Sur Internet, les spirites 2.0 prolifèrent. Une des plus célèbres, la française Anne Tuffigo, est suivie par 30 700 abonnés sur Instagram.

Jacques pourrait compter parmi ses aficionados. À 23 ans, alors qu’il roule sur une route enneigée en compagnie d’un collègue, cet ancien surveillant de lycée aperçoit la silhouette d’un vagabond. Intrigué, il fait alors demi tour, mais ne retrouve aucune trace de pas dans la neige. Aurait-il rêvé? “Michel qui était assis à mes côtés a eu exactement la même vision que moi, se défend le retraité, qui préside désormais le Cercle spirite Allan Kardec. On peut être halluciné tout seul mais pas à deux.” La preuve selon lui que les esprits existent bel et bien. Il n’est pas le seul à le penser. D’après l’Ifop, 43 % des Français croient aux miracles, tandis que 24 % valident l’existence des fantômes. Près du double par rapport aux années 2000… Pour limiter les abus, la Fédération des astrologues francophones, qui regroupe plus de 300 membres dont 120 professionnels, a même dû se doter d’un code de déontologie. C’est dire l’effervescence autour de ces croyances.

Ésotérisme

© Owen Gent

Un « idéal néopaïen »

Les maisons d’édition ont bien flairé le filon. Dans le sillage d’Exergue (groupe Trédaniel) ou de Jouvence éso, Hachette a ainsi lancé, en 2019, la marque Le Lotus et L’Éléphant, tandis que Larousse a créé le label Nouvelles Énergies. Et ça marche! Selon les données GfK, le secteur a progressé de près de 8 % en valeur entre octobre 2021 et septembre 2022.

Contrairement aux idées reçues, la déferlante touche toutes les catégories de population, y compris les plus diplômées. Si les femmes autour de la quarantaine constituent le plus gros des troupes, les jeunes, biberonnés à Harry Potter et au livre Le seigneur des anneaux, sont aussi de bons clients. Parmi leurs marottes favorites? La sorcellerie. “Très à la mode dans la culture pop comme dans le combat féministe, les sorcières, autrefois torturées, incarnent aujourd’hui un idéal néopaïen”, relève le père Jean Christophe Thibaut, prêtre du diocèse de Metz et auteur de l’ouvrage Les nouveaux visages de l’ésotérisme. Un nouveau courant spirituel où les femmes et la nature retrouvent une place centrale.

La cartomancie et l’astrologie, elles aussi cartonnent. Mais plus tout à fait pour les raisons classiques. Oubliés les horoscopes des magazines, qui vous prédisent de belles opportunités ou une sale journée. Place désormais à la philosophie du développement personnel. “Les gens veulent qu’on éclaire leur route, pas qu’on prenne le volant à leur place, résume l’astrologue Christine Haas. Ils cherchent à mieux se connaître pour savoir comment utiliser leur potentiel, vers quelle voie se diriger, qui aimer…” C’est particulièrement vrai chez les milléniaux.

Étudiante en licence d’espagnol, Garance, 23 ans, est très sensible aux énergies depuis son plus jeune âge. Un héritage de sa culture familiale, explique-t-elle. Magnétiseuse, sa grand-mère lisait dans les paumes de la main et le marc de café, tandis que son oncle pratiquait les techniques de reiki – une méthode de relaxation méditative japonaise. Ces dernières années, Garance a élargi le spectre: cartomancie, tarologie, astrologie, lithothérapie – comprenez thérapie par les pierres. Un moyen, pour elle, de s’apaiser dans les moments difficiles. “Ces techniques sont aussi d’excellents guides quand le doute ou la peur m’assaille.”

Des questions existentielles

Au pays de Descartes, les parasciences ont toujours suscité par réaction un vif intérêt. Mais l’engouement s’est fortement amplifié ces dernières années. Entre la crise de confiance politique et le réchauffement climatique, beaucoup ont le sentiment que le monde leur échappe. La pandémie de Covid19 n’a évidemment rien arrangé. Assignés à résidence, les Français se sont retrouvés, du jour au lendemain, prisonniers d’eux-mêmes, avec des questions existentielles plein la tête: pourquoi sommes-nous sur Terre? Avons-nous fait les bons choix? Est-ce que tout cela vaut vraiment le coup? Il a alors fallu trouver des moyens pour se rassurer et des solutions pour reprendre le contrôle.

L’univers scientifique? On s’en méfie. D’après l’Institut Sapiens, la moitié des Français estime que la science et les innovations technologiques ont de plus en plus d’effets négatifs sur notre environnement et notre santé. La parole des savants, souvent trafiquée et sortie de son contexte sur Internet, a aussi perdu de sa valeur dans l’opinion. Pour se renseigner sur les enjeux complexes, on accorde aujourd’hui davantage de crédit à ses proches (67 %) qu’à la parole des experts (62 %).

“Au XIXe siècle, on pensait que la médecine nous sauverait de toutes les maladies”, rappelle le père Thibaut. L’arrivée du Sida au début des années 1980 a balayé toutes nos illusions. Quant à Dieu, nous sommes de moins en moins nombreux à y croire: à peine 49 % en 2021, toutes religions confondues, d’après l’Ifop, contre 66 % au sortir de la Seconde Guerre mondiale. “Lorsque la foi est en perte de vitesse, les parasciences reviennent en force”, souligne le père Jean Christophe Thibaut. Ce fut le cas lors de l’effondrement de la religion romaine entre le Ier et le IIIe siècle, à la Renaissance durant la crise de la scolastique ou bien après la Révolution française. Rebelote aujourd’hui. Les siècles passent, mais les peurs demeurent.

Trois questions à Damien Karbovnik, enseignant-chercheur en histoire des religions à l’université de Strasbourg

Plusieurs enquêtes ont mis en lumière une corrélation entre la croyance dans les parasciences et l’adhésion aux thèses complotistes. Existe-t-il vraiment un lien?
On constate indiscutablement une porosité entre les deux, que certains chercheurs désignent par le terme de “conspiritualité”. Cela ne veut pas dire que les astrologues sont forcément conspirationnistes ou que les adeptes de la théorie du complot ont tous des pratiques ésotériques. Mais ils seront plus enclins que le reste de la population à se tourner vers les sciences occultes. Pourquoi? Parce que ces deux phénomènes ont la même cause: une défiance croissante vis-à-vis des discours officiels, qu’ils soient politiques ou scientifiques, et un certain relativisme.

Qu’entendez-vous par là?
Aujourd’hui, on évalue moins la pertinence d’une théorie à partir de son objectivité scientifique que d’après son apparente efficacité immédiate. Si en mettant une pierre sous votre oreiller, vous constatez que vous dormez mieux, vous allez tout de suite considérer que la pierre est efficace, sans chercher à savoir si des études prouvent le lien de cause à effet. On est dans des fonctionnements purement symboliques.

Cela ne favorise-t-il pas les dérives?
Le risque existe. Le naturopathe Thierry Casasnovas vient par exemple d’être condamné pour les dangereux conseils en alimentation qu’il délivre à ses milliers d’abonnés sur sa chaîne YouTube… Mais les cas de ce genre restent rares comparés à l’étendue du marché. Et il s’agit, en règle générale, plutôt d’abus commerciaux que sectaires. Pendant les confinements, on a vu fleurir sur TikTok des astrologues qui faisaient des prédictions extrêmement précises. Très peu subsistent encore. Parce que les gens qui ont recours à ces pratiques recherchent de l’efficacité. S’ils n’en retirent pas les bénéfices escomptés ils s’en détournent très vite. Le marché se régule donc en partie tout seul. Recueilli par E. C.

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