jeu 08 décembre 2022 - 18:12

Retiens des temps d’inspiration et d’expiration, dans la Tenue

Une méthode de travail innovante

     Comment faire pour privilégier l’expression libre de chacun et les apports spontanés de tous ? Faut-il un conférencier qui lise une planche avant les réactions des autres, comme on le fait dans un débat quelconque ou à l’université ?

L’expérience d’une Loge

     Les Frères d’Ecce Homo ne se satisfont pas de ces pratiques maçonniques qui reproduisent des schémas profanes, même si, par ailleurs, ils peuvent être agréables. Il s’agit, avant tout, à leurs yeux, de vivre en Loge, un déroulement de tenue qui apporte une plus-value personnelle et spirituelle hors du commun. A savoir, une démarche qui laisse la gratuité et la créativité s’exprimer, sans dépendre de l’autre, tout en se nourrissant de ce qu’il est deviné à travers sa parole.

     Une tenue d’Ecce Homo commence par la phrase du Vénérable, dans la pénombre : « Mes Frères, descendons-en nous-mêmes », suivie d’un vrai silence. Ainsi dès le départ l’orientation est donnée. Se taire est tout aussi important que parler, car ce ne sont pas les idées qui s’entrechoquent qui font une tenue, mais les ponts émotionnels : « Les trois pas te rendent joyeux, mon Frère ? » ; et moi de songer, plus que de penser : « C’est drôle, moi, les trois pas, je trouve que c’est de la discipline ; j’aime un peu, mais pas trop ! ». Voilà bien le principe de base ; trafic des émotions au risque des embouteillages, avec la quiétude dans l’âme. Car on sait que c’est dans ces embouteillages que nous échangeons le plus, et le mieux.

     Après cette mise en facteur commun, la tenue se déroule en trois temps :

                • le message symbolique,

                • le thème

                • l’expression initiatique.

     Chaque temps est une prise de parole, c’est l’inspiration ; suivie invariablement d’un long silence de méditation, qui est l’expiration. Ce strict rythme formel soutient la plus grande liberté de chacun, dans le choix de son apport. Moments suspendus en

respirations successives ; absence de débats, mais enrichissements en miroir ; aucun jugement mais empathie tout simplement. Voyons plus précisément ces trois palpitations.

     Le message symbolique s’apparente, sur la forme, aux « cinq minutes de symbolisme » que l’on trouve ci et là. A cette différence près que, dans la Loge, le temps n’est pas compté. Il ne le doit, ni ne le peut. En effet, la philosophie d’Ecce Homo veut que le rite, les mythes et les symboles, bref les arcanes[1], forment un corpus susceptible de transformer l’Être. Il a donc été décidé de mettre un fort accent, dès l’ouverture de la tenue, sur cet aspect qui fonde nos convictions et notre méthode. En outre, Le Frère préposé à cet apport, choisit, sans aucune demande particulière, ce qu’il veut partager. La seule consigne est : « Que ton message[2] symbolique soit un miroir pour tes Frères ». Le Frère qui a la parole est donc nanti d’une mission claire et oblative : s’exprimer certes, mais c’est le minimum requis. Nous demandons, dans cette Loge, que l’expression sorte du cœur, plus que du cerveau. Dès lors, il va de soi que les apports érudits, n’y ont guère leur place ; l’histoire est rarement au rendez-vous de la quête spirituelle. Mais au bénéfice, en contrepartie, de la résonance intime que tel symbole provoque en chacun. Et de l’émotion[3], éveillée chez les uns et les autres. Ainsi, si je suis d’ouverture symbolique, je me prépare en me posant la question du don : « Que vais-je leur dire de moi qui soit un appel pour eux ? » ? Ainsi les mots, les phrases, le visible et le para-verbal sont comme une offre ouverte dans laquelle chacun s’inscrira.

     Personne ne prend la parole ensuite ; c’est un silence qui suit et plane, pour ne pas perturber les échos intérieurs. C’est dans ce silence que se jouent les « connais-toi toi-même ». Chacun reçoit le message, comme si c’était un miroir dans le quel il se mire : « En quoi mes pensées et mes émotions se rapprochent de celles qui viennent d’être exprimées par mon Frère, ma Sœur ? ». Avec toute la gamme de réponses possible entre les « oui tout à fait », et les « non pas du tout ». Quand chacun(e) a eu le temps de répondre en lui-même à cette question, commence le travail sur le thème, réflexion et/ou méditation.

     Le thème est tissé de deux fils : la trame, sujet de l’année ; par exemple, « le passage », et la chaîne, sa déclinaison en chaque tenue ; comme « le passage et l’autre ». En tout état de cause, il s’agit toujours d’un thème à vocation initiatique et/ou philosophique, issu du champ maçonnique. Là, intervient une innovation radicale par rapport à la pratique commune. Elle vise à rendre libre les messages, les prises de parole des uns et des autres. Dans le cas usuel, la Sœur, le Frère qui a planché, répond aux questions des colonnes ou fait part de commentaires. Dans les deux cas, la planche a provoqué des réactions. Or pour un Ordre qui se voudrait « libératif », il est cohérent de ne pas rechercher des réactions, mais de laisser la voie libre pour des actions. Daniel Beresniak, mon maître, insistait beaucoup sur ce point : l’action non la réaction.

     Ainsi, pour éviter tout effet dominateur de celui qui parle en premier, ou à l’inverse, pour esquiver les jugements rapides qui interviennent souvent après la lecture d’une planche ; en bref pour empêcher tous les phénomènes de dépendances, la méthode est originale. Le Vénérable rappelle le thème, et laisse la parole circuler librement, sur la demande expresse du Frère qui interviendra quand les colonnes seront muettes. Les Surveillants laissent le temps, pour favoriser, chez les Frères, la réception et l’expression. Pas de bousculades ; des avis, des aveux, des vécus surtout. Point trop d’idées abstraites, d’opinions préconstruites. Aucune obligation de prendre la parole, mais quand plus aucun Frère ne la demande la parole, il est temps d’écouter la planche qui clôt le travail.

     Ce faisant l’intervenant chargé de traiter le thème a eu le privilège d’entendre d’abord ses Frères s’exprimer, et de mesurer la distance enrichissante qui le relie à leur expérience. Une recommandation : pas de vérités assénées mais le « je » de modestie est de mise. Au delà, c’est à chacun de voir. Car cette démarche évite le jeu bien connu des louanges hâtives, des questions perverses, des oppositions vindicatives et des compléments laborieux. Je le répète, elle privilégie l’action, non la réaction. Ce faisant, les Frères renforcent tenue après tenue, leur goût pour agir en toute responsabilité. Assumer ses propos en toute liberté de parole, fait partie des fondations de la responsabilité individuelle.

     L’expression initiatique, troisième et dernier temps, pousse encore plus loin l’implication du Frère. Au départ, le fil de l’année sera, par exemple « Mon héros, mon mythe, ma légende ». C’est une invitation directe à la personne et, par là, à l’expression de ses convictions, de ses espoirs, de ses principes. Le Frère, la Sœur se donne à voir, en sachant qu’il n’y aura pas de prise de parole après son message.

     A partir de là, carte blanche sans restriction. Quitte à dire : « je n’ai pas du tout d’idées ». Le choix reste ouvert, même celui de la fermeture ! Pas de temps alloué, pour éviter la prison des minutes décomptées. L’un évoquera Antigone, l’autre un souvenir d’enfance devenu sa légende, un troisième songera à Nelson Mandela.

     On sent, à travers cette liberté de forme et de fond, les projections qui sont ainsi dévoilées : à travers « mon héros, mon mythe, ma légende », ou tout autre point de réflexion, je ne fais que parler de moi, au fond. Et c’est dans ce miroitement, que les Frères pourront mutuellement s’enrichir. Ce dernier temps n’est pas toutefois le dernier de la tenue. Comme il a été dit, il est suivi d’un vrai et long silence, pour laisser à chacun le temps de vibrer en son for intérieur. Pas de témoignage oral ; juste le recueillement.

     C’est ainsi que les Frères d’Ecce Homo progressent ensemble, dans un mieux être maçonnique individuel et collectif. La Loge résonne alors de leurs réflexions et méditations. La Loge et non le Temple, car il ne saurait être question de prétendre siéger dans un temple encore en construction. Les données traditionnelles jusqu’à la fin du XVIIIe siècle sont claires sur ce point. Les Francs-maçons œuvrent dans la cabane de chantier : la Loge. Dans le temple, on prie, dans la Loge, on travaille. C’est toujours la position des Loges anglo-saxonnes, et de celles qui pratiquent rigoureusement le rite français de 1785-1786. La méthode en trois points d’Ecce Homo est autant de coups de maillet et de ciseau, pour travailler les pierres du chantier. Travail sur soi et sur nous, fraternel, utile et modeste.

     Cette méthode en trois points peut encore être améliorée par deux autres pratiques. On revient brutalement dans la lecture toute profane du courrier, si cela n’a pas été fait après l’ouverture[4]. Et tu te rappelles, naturellement, qu’à la fin de la tenue déboulent sans surprise les messages « dans l’intérêt de la Franc-maçonnerie ou de cette Loge en particulier » ; les sempiternels saluts des visiteurs, qui sont évidemment « émus » et qui ont, sans nul doute, « beaucoup appris ». Figures de style obligées mais parfois lassantes dans les tenues exceptionnelles, qui regroupent beaucoup d’adeptes. Que faire pour éviter que le soufflé du climat de méditation ne retombe ?

     D’abord éviter de terminer avec ces lectures des planches diverses. La psychologue Bluma Zeigarnik a vérifié ce dont on se doute : ce qui est dit ou fait en dernier s’imprime mieux dans l’esprit que ce qui précède. Terminer par du profane, et les assistants retourneront dans les préoccupations profanes. Cette lecture peut être faite après l’ouverture : les planches officielles, les invitations, les messages de l’obédience… peuvent être regroupés à ce moment. Car le climat, légèrement détérioré, peut se refaire avec la suite de la tenue. On m’a dit grand bien d’une Loge de province qui traite tout le courrier et les informations diverses, avant l’ouverture rituelle de la tenue. Mais je ne puis me prononcer, car je n’en ai pas l’expérience directe.

     En revanche, le jeune Rite opératif de Salomon déploie un arcane à l’ouverture, comme à la fermeture. C’est la chaîne d’union, qui délivre un des messages les plus forts de l’Ordre ; universel de surcroît. La chaîne d’union se confond souvent avec la corde aux lacs d’amour, ce qui est significatif de la similitude de la lecture : la fraternité universelle dans le temps comme dans l’espace. La chaîne institue une atmosphère délibérément affective et sacré. Parce qu’elle est un arcane triple : symbole, puisque les adeptes se tiennent la main, comme les anneaux d’une chaîne sont soudés entre eux. Mythe, puisqu’elle évoque la concorde universelle dans le mythe si maçonnique de la « fratrie bienheureuse ». Ritème enfin, puisqu’elle réclame que chacun se lève et se déplace puis, c’est là l’essentiel, prenne les mains des autres, à ses côtés. Le toucher est un sens, qui revient d’actualité, avec des expériences qui commencent à se succéder[5]. On mesure sa puissance, dans certaines situations, plus élevée que ce que feraient la vue et l’ouïe. Le rituel maçonnique ne mise pratiquement pas sur le sens di toucher ; raison de plus pour repérer toutes les occasions qui se prêtent à cela. Une chaîne d’union à l’ouverture et une autre à la fermeture sacralise indéniablement la tenue. Nous pouvons aller plus loin, en rebouclant sur un usage maçonnique ancien : chanter tous et toutes ensemble, pendant la chaîne de fermeture. Et en profiter, pour mettre à l’unisson les voix et le cœur avec « Auld Lang Syne », nom originel du « Ce n’est qu’un au-revoir, mes Frères ». Je te garantis que la vibration sonore et affective transporte les maillons de la chaîne. En quelques notes, nous devenons, par l’ouïe, la vue et le toucher, des maillons indissolublement liés, au delà des différences individuelles.

     Revenons au jeune Rite opératif de Salomon, très (trop ?) traditionnel parfois, mais qui sait aussi anticiper, avec enthousiasme et conviction, l’avenir rituel dans les Loges de style français. Mon analyse m’amène en effet, à considérer que la lecture de planches écrites, a fortiori impersonnelles, sera bientôt une pratique révolue. Et grand bien en sortira. Car la lecture d’une planche va à l’encontre même, des principes fondamentaux de l’Ordre. A savoir le primat des émotions et les relations spéculaires qui en découlent, pour que les cœurs se bonifient, les uns et les autres s‘entraidant. La lecture n’affiche, dans le meilleur des cas, que des émotions factices. Elles ne peuvent servir, à cause de leur artificialité même, que le renforcement d’un schéma magistral, imprimé dans nos têtes depuis l’enfance. Tout particulièrement dans le pays de Molière, où tout le monde naît professeur. A un point tel que l’intérêt d’une planche, dans l’optique de la quête spirituelle, ne se révèle qu’après, quand les Sœurs, les Frères demandent la parole et délivrent leur message. Alors, dans ces conditions, autant démarrer fort : que l’on intervienne, debout entre les colonnes, sans texte, et en toute spontanéité. Cela fait travailler cet Art de la mémoire, si honoré à la Renaissance, et dont nous avons une trace dans les « Statuts Schaw » écossais de 1598, un des textes repères de la naissance de notre Franc-maçonnerie. Ce n’est pourtant pas le plus important. Si tu admets que la démarche en miroir, caractéristique de notre Voie, doit sans cesse être renforcée, alors tu conviendras, je crois, que l’expression strictement orale est celle qui laisse filtrer le plus d’émotions, pierres brutes de l’édification du temple. De loin ! Mon appartenance de plus de 25 ans à l’OITAR[6], qui pratique le Rite opératif de Salomon, me prouve que l’avenir de la Voie maçonnique se joue avec cette pratique.

     Évidemment si le thème est profane, sociétal, comme dans la majorité des Loges de Grand Orient et du Droit Humain, l’oralité n’est pas de mise. Nous sommes dans le scenario classique du professeur d’université, qui lit son cours, et répond ensuite aux questions de l’auditoire. Mais, et je crois que je suis clair sur ce point, un sujet tel « Le danger terroriste s’abat sur l’Occident » fait faire de tout petits pas initiatiques et spirituels. Une conférence sur un thème maçonnique le peut mieux. A mon sens, les sujets sociétaux, politiques, économiques ne sont pas à refuser, mais doivent être déplacés dans les tenues de comité[7].

Le dispositif, en tenue de Loge, compte, entre l’ouverture et la fermeture, trois moments : le message symbolique, le thème et l’expression initiatique. Toute prise de parole se déroule en toute spontanéité orale. L’unisson sacré, l’égrégore se densifie avec les deux chaînes d’union chantées.


[1] « Arcanes » – Voir le glossaire.

[2] « Message » – Voir le glossaire.

[3] « Émotion » – voir le glossaire.

[4] Les Loges, les rites ont leur usage particulier. Parfois le courrier est lu en début de tenue, parfois à la fin.

[5] Voir Cerveau et Psycho – n° 74 – février 2016.

[6] « OITAR » (Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal) fut créé en 1973, au Grand Orient de France.

[7] « Tenue de comité » – Voir glossaire.

Jacques Fontaine
Jacques Fontaine
Jacques Fontaine est né au Grand Orient de France en 1969.Il se consacre à diffuser, par ses conférences, par un séminaire, l’Atelier des Trois Maillets et par une trentaine d’ouvrages, une Franc-maçonnerie de style français qui devient de plus en plus, chaque jour, « une spiritualité pour agir ». Il s’appuie sur les récentes découvertes en psychologie pour caractériser la voie maçonnique et pour proposer les moyens concrets de sa mise en œuvre. Son message : "Salut à toi ! Tu pourrais bien prendre du plaisir à lire ces Cahiers maçonniques. Et aussi connaître quelques surprises. Notre quête, notre engagement seraient donc un voyage ? Et nous, qui portons le sac à dos, des bagagistes ? Mais il faut des bagagistes pour porter le trésor. Quel est-il ? Ici, je t’engage à aller plus loin, vers cette fabuleuse richesse. J’ai cette audace et cette admiration car je suis un ancien maintenant. Je me présente : c’est en 1969 que je fus initié dans la loge La Bonne Foi, à Saint Germain en Laye, au Rite Français. Je travaille aussi au Rite Opératif de Salomon. J’ai beaucoup voyagé et peu à peu me suis forgé une conviction : nous, Maçons latins, sommes en train d’accoucher d’une Voie maçonnique superbe : une spiritualité pour agir. Annoncée dès le début du XXème siècle. Elle est en train de se déployer et nous en sommes les acteurs plus ou moins conscients mais riches de loyauté.

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2 Commentaires

  1. Article très interressant que je me propose de trasmettre à mes FF:. Et SS:.
    De bonnes idées pleines de bon sens pour gagner en profondeur et en qualité du travail.

    Merci à l’auteur de cet article dans lequel je retrouve la fibre didactique au service d’une amélioration des méthodes de travail que j’avais déjà appréciée dans son ouvrage « l’étude »

    Je le rejoins également sur le ROS, dont je découvre le rite lors de visite d’une loge amie…

    • Mon TCF, Je suis content que mes relations d’expérience te conviennent. Celles d’Ecce Homo et quelques unes de l’OITAR (Rite opératif de Salomon). Elles ont l’avantage, dans la masse des ouvrages actuels, de se centrer sur le futur et le concert cet.
      Tu retrouveras toutes mes propositions dans mon dernier livre « Plaidoyer pour une survie de la Franc-maçonnerie » Ed. LOL
      Je suis à ton entière disposition.
      Avec bien de la fraternité.
      Jacques

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