mar 06 décembre 2022 - 11:12

Mot du mois : AUTORITÉ

L’autorité se voit souvent réinterprétée à tort en autoritarisme, par ceux qui y voient une atteinte portée à leur liberté.

L’origine du mot bat en brèche cette violence, toutes filiations confondues, du sanskrit jusqu’aux parlers germaniques en passant par les langues gréco-latines, anciennes et contemporaines, car son étymologie exprime l’idée de « faire croître ».

Du latin *augere, l’augmentation désigne l’acte créateur né de forces divines ou naturelles, par lequel quelque chose va naître d’un milieu nourricier. Les plantes surgissent ainsi à l’existence et elles vont croître. Et les hommes n’y sont initialement pour rien, même s’ils s’affirmeront plus tard comme auteurs.

L’augure, prêtre latin qui participe de la volonté divine, va de ce fait, grâce à des manifestations célestes, formuler le présage qu’authentifie le sacrifice offert à la divinité. Objets météorologiques, volatiles divers parcourant le ciel, entrailles « éloquentes« . Il s’agit au sens propre d’une inauguration, en cela qu’elle contribue à faire naître et accroître une entreprise humaine. Et l’empereur Auguste, par exemple, est garant de la prospérité civile, comme le mois d’août qui lui est dédié. Ou l’Auguste du cirque qui suscite tant de rires joyeux.

Dans cette lignée, la parole d’autorité modifie le monde, elle porte secours ou se pose en renfort, en auxiliaire. Elle fait autorité, octroie les moyens d’une action. De bon ou mauvais augure, au gré du caprice divin, elle permettra le bonheur – *bonum augurium -, ou le malheur – *malum augurium – de son résultat.

Autorité, bonheur ? Intéressant rapprochement… Qui décide de l’autorité à exercer, sur qui ou quoi, au détriment de qui, au nom de quoi ?

N’y aurait-il pas conflit d’intérêt entre deux expression de la liberté ?

La subtilité de cet apparent paradoxe tient à la notion d’interdit. Justement ce qui est « dit entre« , ce qui se place entre deux individus, pour permettre l’accroissement d’un ordre acceptable, vivable.

L’autorité reprend alors sa valeur première et se pose en tuteur grâce auquel on peut grandir. A la condition de reconnaître des limites, d’accepter des contraintes, mais aussi des réciprocités, comme pour la plante qui mène ainsi son expansion et sa floraison potentielle vers la lumière, sans la menace de la brisure de sa tige.

La rigueur momentanée de cette croissance permet de devenir auteur de sa liberté, de penser, de parler, d’agir, d’écrire, entre autres. De vivre dans une relation consciente et responsable aux autres.

Encore faudrait-il que chacun s’efforce d’échapper au piège de l’autoritarisme évoqué plus haut. Telle est la pierre d’achoppement, qui aveugle l’un dans sa soif de pouvoir arbitraire au détriment de l’autre dans sa souffrance de victime d’une inéquité manifeste. On est là dans un état, décrété unilatéralement dans sa fixité, et non dans la conscience dynamique d’une relation d’autant plus potentiellement harmonieuse et prolifique qu’elle serait une construction patiente et réciproque des rôles, dans le champ de tous les possibles.

C’est bien de grandir qu’il s’agit pour chacun, et non d’un droit autoproclamé et arbitraire à pouvoir commander, donc à être servilement obéi.

Même si la jurisprudence en est assez fluctuante, la loi de 1899 autorise dans les écoles les châtiments corporels par les enseignants comme droit de substitution de l’autorité paternelle. Ce dont ne se privèrent pas, hélas, nombre de « tuteurs » pédagogiques, pour le bien supposé de leurs jeunes pousses. Sans oublier le sceptre, bâton d’autorité légitime du roi depuis l’antiquité homérique, ou la verge, souple mais non moins efficace baguette pour corriger, symbole du pouvoir politique arboré par les licteurs romains, symbole de l’autorité de l' »huissier à verge » muni des trente centimètres de sa baguette ronde en ébène avec embout d’ivoire.

L’octroi apparut dès le début du XIIe siècle, généralisé dès le XIIIe, lorsque les autorités municipales inventèrent cette taxe sur l’entrée de produits dans l’enceinte de la ville, si génératrice de profits qu’il fallut attendre, pour la supprimer, 1943 et un décret de Pierre Laval…

Les autorités ecclésiastiques trouvèrent aussi un excellent moyen de faire croître leurs bénéfices en instituant les contraintes du jeûne, trois « jours de poisson » par semaine, quarante jours de carême, plus tous les autres jours de fête au cours desquels la consommation de chairs d’origine animale, quadrupèdes et volatiles, n’était pas autorisée par l’Eglise. La transgression de cette règle était, sous le règne du roi anglais Henri VIII, passible de la peine de mort ! Un autoritarisme comme de coutume assorti de nombreuses et généreuses dispenses octroyées et monnayées à prix fort par les instances, extrêmement lucratives pour les trésors ecclésiastiques. Le hareng,principale source de protéines animales durant tout le Moyen Âge, trouvait nettement moins son compte dans ce jeûne…

Pour les amoureux de bons mots que nous sommes, comment résister à évoquer un très éminent linguiste, Gaston-Laurent Cœurdoux (1691-1779), jésuite français, missionnaire dans le sud de l’Inde et « indianiste » ? Passionné de philologie comparée, il prouva qu’il y avait une analogie entre le sanskrit, le latin, le grec, les parlers germaniques et même slaves, ouvrant ainsi la voie aux études sur l’indo-européen. Et il composa un dictionnaire télougou-français-sanskrit qui fait encore autorité. Avis aux amateurs !

Annick DROGOU

Toute autorité est-elle nécessairement autoritaire ? On sent bien un déséquilibre entre ces deux mots, comme une transgression permanente entre ce que doit être l’autorité et la façon dont elle s’exerce. L’autorité, c’est cette entité à laquelle on a conféré, on a délégué un pouvoir, qu’il s’agisse de l’autorité parentale ou d’un organisme auquel les pouvoirs publics donnent un rôle d’arbitre et de régulateur. Dans ce dernier cas, l’autorité se veut indépendante de celui qui l’a nommée et trouve son équilibre en elle-même.

Aux acceptions politico-administratives, on trouverait presque un air de famille avec ce que le bon sens appelle l’autorité naturelle qui est toujours perçue comme une qualité alliant force et sagesse. Dans tous les cas, elle apparaît comme un don, certains diraient une grâce, une réception. On comprendra dès lors que cet état crée des obligations pour ceux qui l’exercent.

Toute autorité est-elle nécessairement autoritaire ? Non, réellement, l’autorité ne peut pas se satisfaire de la facilité autoritaire. Pourquoi alors, cet adjectif “autoritaire“ qui fait violence et qui contraint ? Ne parle-ton pas de gouvernement autoritaire quand tout débat démocratique est interdit ? Dans la sphère privée non plus, l’autorité ne peut se priver d’écoute, de dialogue sans risquer de s’abîmer et de se perdre.

Toute autorité est-elle nécessairement autoritaire ? Non. Pour rester légitime, l’autorité doit savoir être magnanime, sûre de sa puissance, consciente des limites de son pouvoir et de sa force d’action. C’est l’interpellation que lui fait un autre mot : responsabilité. L’autorité doit toujours être en capacité de répondre. Et c’est peut-être là qu’elle trouve son agilité, son élégance, sa beauté. Finalement, la suprême autorité pourrait se résumer en trois mots : sagesse, force et beauté.

Jean DUMONTEIL

Annick Drogou
Annick Drogou
- études de Langues Anciennes, agrégation de Grammaire incluse. - professeur, surtout de Grec. - goût immodéré pour les mots. - curiosité inassouvie pour tous les savoirs. - écritures variées, Grammaire, sectes, Croqueurs de pommes, ateliers d’écriture, théâtre, poésie en lien avec la peinture et la sculpture. - beaucoup d’articles et quelques livres publiés. - vingt-trois années de Maçonnerie au Droit Humain. - une inaptitude incurable pour le conformisme.

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