sam 02 juillet 2022 - 16:07

Mot du mois : Echelle et Escalier

Qui irait se douter que l’échelle, le scandale, l’échantillon, l’ascenseur, la condescendance, l’escale, l’escalier, participent du même sémantisme ?

*Skan- indo-européen exprime l’idée générale de monter, sauter.

Scander fait allusion au pied qui monte et descend pour marquer la mesure. En musique, en versification poétique.

Le grec *skandalon s’empare de l’idée pour nommer la pierre d’achoppement, en obstacle au milieu du chemin, concret ou symbolique. Et le scandale, très vieux mot religieux, devient la pierre qui fait trébucher sur le sentier du péché, le piège qui précipite dans le mal. Comme le trébuchet que fait fonctionner l’animal dans sa hâte à saisir l’appât. Ainsi la souricière matérialise le désir du fruit défendu, l’acte délictueux par excellence. Comment échapper dès lors à l’émotion publique, tant comédie que tragédie, que suscite le fautif pris au piège ? Et chacun d’y aller de son indignation, réelle ou feinte, devant l’acte déloyal ou criminel. Quel exécrable exemple pour l’enfant et la société ! La faute peut s’avérer plus vénielle, sans amoindrir pour autant l’indignation que soulève la provocation faite à la morale, dans la publicité par exemple. S’est-on assez interrogé sur le choix d’une appellation – et le succès qu’elle remporta en son temps…, celle d’une gaine nommée Scandale ? Ah, ces corps voilés et suggestifs…

La foule, de tout temps, a été friande d’esclandres, quitte à se répandre en trémolos et cris d’orfraies. Et la vox populi se récriait à foison au Capitole romain devant la gigantesque pierre que l’on forçait les banqueroutiers, ainsi dévêtus, à heurter à cul nu.

*scala désignela marche d’escalier qui permet l’ascension vers les échelons de la reconnaissance, vers les hauteurs de la gloire, de la cime montagneuse qu’on escalade, d’une sainteté que les peintres ont si souvent représentée en regard de la chute brutale des maudits. On s’élève vers la transcendance lumineuse et paradisiaque, celle de l’échelle de Jacob, mais on tombe abruptement dans l’enfer de la punition. On vogue vers les escales du repos.

Et l’imaginaire linguistique est très signifiant à propos de l’escalier, de la réticence à le descendre, comme s’il était immanquablement associé à l’image de la chute.

Sauf à être une diva en paillettes et plumes qui pose la question mutine : « L’ai-je bien descendu ? »…

Sans doute inventé à l’âge du bronze dans une mine de sel, à Hallstatt en Autriche, l’escalier est préféré à l’échelle parce qu’il permet l’usage simultané des deux mains pour porter une charge.

Plus éprouvant à la montée, mais plus périlleux à la descente, source d’accidents réitérés et souvent mortels, il est le pain bénit des cinéastes.

En colimaçon et toujours dans le sens des aiguilles d’une montre, il ralentit la progression des agresseurs médiévaux empêtrés entre le fourreau de leur épée et l’inévitable rambarde.

Au 15e siècle, l’expression « descendre l’escalier » traduit paradoxalement l’ascension sociale pour habiter dans les étages inférieurs, parce que l’ascenseur n’est pas encore inventé.

Echelles et escaliers ont fait l’objet de nombreuses inventions, dès l’Antiquité.

Le premier calendrier égyptien, un « nilomètre », « année du Nil » en usage dès 4241 av.JC, est une échelle verticale sur laquelle est gravé chaque année le niveau de la crue du fleuve.

Un échantillon en somme, *scandiculum petite échelle, jauge en encoches le long d’une planche. La  marque de mesure est similaire dans les échelles graduées du calendrier astronomique d’Archimède, actionné par manivelle.

Les techniques de siège ont associé des échelles sophistiquées à l’assaut des murailles. L’hélépole d’Epimaque, utilisée au siège de Rhodes en 304 av.JC, offrait sur une hauteur de 40m deux escaliers intérieurs sur roues orientables, débouchant sur une passerelle mobile en accès au mur ennemi. Le sambyque de Damios de Colophon faisait tourner, en vis sans fin, une échelle intérieure protégée.

Redoutable est la propension à toujours mesurer, définir une échelle de valeur. Telle cette « échelle métrique de l’intelligence » que mettent au point en 1905 Alfred Binet et Théodore Simon, pour mesurer le développement mental de l’enfant, et non ses connaissances. Binet en inférera le célèbre QI, quotient intellectuel, source de tant de stigmatisations hasardeuses.

L’idée de descente est fréquemment assortie de dépréciation. Ne serait-ce que dans la condescendance avec laquelle on regarde de haut…

Ou encore l’« esprit d’escalier », que Diderot décrit, dans son Paradoxe sur le comédien (1773) : « L’inspiration nous vient en descendant l’escalier de la tribune ». Trop tard, difficile répartie…

Question grisante : comment avoir l’esprit d’escalier dans la Relativité du graveur M.C. Escher (1898-1972) ?

Selon les codes de bonne morale, un homme se doit de monter devant la dame pour ne pas voir ses chevilles, entre autres. Et pourtant, le meilleur moment n’est-il pas quand on monte l’escalier…?

Annick DROGOU

Monter, toujours monter. Pour aller où ? Pour s’élever, dominer. Vertige et exaltation de l’escalier. Faut-il le grimper (quatre à quatre) comme sur une montagne quand on part à l’assaut des cimes, ou le gravir pesamment. Tout est affaire de degré, le beau nom originel qui désigne les marches de l’escalier. Alors, avançons degré par degré, au rythme de nos vies, pied à pied. Loin des facilités de l’impatient ascenseur qui ignore les charmes et les épreuves de l’ascension. Avant de t’envoler, as-tu remarqué que la cage d’escalier reste toujours ouverte quand celle d’ascenseur est définitivement fermée ? Marche après marche, le degré permet de passer d’un niveau à l’autre. Niveau : encore un mot qui ouvre des horizons. Horizontalité toujours renouvelée du changement de niveau.

Verticalité. Y avait-il un escalier dans la Tour de Babel ? Assurément. Pour toucher le ciel. Mais ne sais-tu pas que tu peux déjà le toucher au bout de ton nez ? Ici commence le ciel, pas besoin d’échelle de Jacob pour faire le pont entre la terre et le tout-là-haut. Escaliers d’honneur ou de service, escaliers à vis et en colimaçon, escaliers à révolution, à double hélice ou en fer à cheval : beauté de l’escalier qui s’élève toujours au-dessus de sa fonction utilitaire. Trois marches du poète ou du temple, l’escalier est un immobile véhicule qui toujours exhausse et exauce.

Esprit d’escalier. L’important est de ne pas lâcher la rampe, de ne pas dégringoler, de ne pas partir en vrille. Espérance de la dernière marche, qu’y a-t-il en haut de l’escalier ? Avant de le savoir, il faudra goûter la halte des paliers pour reprendre souffle. Nous avons besoin de paliers comme d’oasis. Comme nous avons besoin de rêver, d’imaginer et de désirer des escaliers dérobés. Dérobés comme s’ils avaient été volés. À qui ? Seulement aux apparences. Escaliers dérobés comme autant de secrets et d’affranchissements. 

Jean DUMONTEIL

Annick Drogou
- études de Langues Anciennes, agrégation de Grammaire incluse. - professeur, surtout de Grec. - goût immodéré pour les mots. - curiosité inassouvie pour tous les savoirs. - écritures variées, Grammaire, sectes, Croqueurs de pommes, ateliers d’écriture, théâtre, poésie en lien avec la peinture et la sculpture. - beaucoup d’articles et quelques livres publiés. - vingt-trois années de Maçonnerie au Droit Humain. - une inaptitude incurable pour le conformisme.

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