lun 27 juin 2022 - 22:06

Nom de Dieu !

Comment les traditions religieuses nous ont apporté ce nom bizarre de Dieu et comment le comprendre ?

Devant l’échec d’une théologie rationnelle, on tente d’expliquer que cet échec n’a aucune importance puisque Dieu serait, par essence, incompréhensible pour l’homme. Qu’est-ce que Dieu, après tout, «ce grand mot ténébreux, tout gonflé de clarté» disait Victor Hugo ? Ce qui importe c’est qu’il pourrait être connu directement, sans recours à la raison. On croit en Dieu plus qu’on ne le prouve. À vrai dire, on ne le démontre pas, on l’expérimente, on le vit  parce que de définitions, il en existe autant que de civilisations, de philosophies et de religions. Comme l’écrit Régis Debray : «Devant cet absolu, définitivement indéfinissable, viendront défiler, tel des prismes ou des verres colorés, différents milieux de réception, formes de sociabilité et modes d’adhésion.» L’idée d’un être suprême est commune à toutes les religions, même si elles ont dévié vers le polythéisme ou le culte des idoles. Le Para-Brahma des Hindous, l’Intelligence éternelle des Bouddhistes, le Zeruane Akerene des anciens Perses, le Principe suprême flottant à la surface des eaux obscures de la mythologie des anciens Scandinave, le Belus des Chaldéens, le Ulomos – ou El Om Os – Dieu éternel, doué de raison et conscient des Phéniciens, le Kneph des Egyptiens, le Virococha des Mexicains, sont tous identiques et représentent le Dieu des Juifs, des Chrétiens ou des Musulmans.

Les conceptions de Dieu ont évolué dans l’histoire.

Le dieu domestique de la tribu devient celui de la cité puis celui du peuple (comme le dieu des tribus des hébreux, polymorphe au début, comme on le trouve dans les sanctuaires à Samarie,  Béthel, Dan (à partir du 8ème siècle avant notre ère), Sichem, Silo ou en Transjordanie sous des noms différents. En Juda, YHVH, qui a d’abord été vénéré à côté du dieu El et d’un dieu solaire, a sans doute repris les traits et les fonctions du dieu solaire avec lequel il cohabitait d’abord a Jérusalem.

La multiplicité des dieux tend à se réduire par syncrétisme : on assimile les divinités d’après leurs analogies, on en réduit le nombre et ceux qui subsistent perdent leur spécialisation. En même temps, sur le modèle de l’empire égyptien, le panthéon s’organise hiérarchiquement.

– Conçus d’abord à l’image de l’homme, avec un corps, des besoins physiques et des passions, les dieux tendent à se spiritualiser : leur légende terrestre s’interprète peu à peu en symbole. Il est très difficile de passer du polythéisme au monothéisme. Comme Platon, comme Aristote, comme toute l’antiquité classique, Plotin appelle Dieux toutes les grandes individualités cosmiques, le Monde d’abord, ensuite la Terre, puis tous les autres astres considérés comme des êtres doués d’âme et d’intelligence. Mais au-dessus de tous ces dieux règne le Dieu par excellence, le Bien absolu, principe de tout ce qu’il y a de divin, source de la divinité des autres dieux. Seuls les philosophes, alors, reconnaissent la nécessité d’un dieu unique, le peuple a besoin de dévotions variées.

– La doctrine hermétiste propose en son premier principe d’enseignement ce qu’est l’unité. On en trouve la preuve et l’énoncé dans la Table d’Émeraude : «Toutes les choses sont et proviennent d’Un, par la médiation d’Un. Toutes les choses sont nées de cette chose unique… Son symbole est le cercle un qui s’achève en soi-même». Le serpent qui se mord la queue (l’ourobouros), exprime l’univers à «Un le Tout». Dieu est le Maître unique sans second, sans espace, sans temps, sans mouvement qui ne peut être appréhendé uniquement que par la dualité.

– Les philosophes l’ont défini comme l’être absolu, nécessaire, incausé, simple, infini, immuable, unique.

Avec la civilisation, les dieux perdent de leur cruauté initiale, ils cessent d’exiger des sacrifices sanglants.

Les innombrables dieux anthropomorphes de l’Antiquité, les bons et mauvais dieux Ahoura-mazda et Ahriman des Perses, le Dieu-Maître des Chaldéens, le tout puissant Élohim ou l’ombrageux Yaweh de la Genèse, le Dieu-Espérance des Esséniens, le Dieu-Sauveur des Marcionites, le Christ comptable de Luc, Mathieu et Jacques, le Dieu-Amour de Jean, le Dieu législateur et guerrier de l’Islam, l’être suprême du XVIIIe, montrent comment Dieu se modèle sur les aspirations et les intérêts des civilisations et des époques.

Consulter L’idée de Dieu d’après l’anthropologie et l’Histoire, par Goblet d’Alvillia, 1892 qui conclut : « Quand, après avoir dépouillé la Divinité de ses superfétations originaires et de ses accrétions parasites, après lui avoir enlevé, comme autant de vêtements d’emprunt, ses attributs anthropomorphiques et ses limitations morales, après, enfin,avoir ramené sa nature à l’unité et son action à l’harmonie, nous nous trouvons en présence du voile impénétrable qui nous la dérobera toujours dans son essence. »

Pour le néo-platonisme, Dieu contient toutes choses, et il n’y a rien qui ne soit en Dieu, et rien qui ne soit pas Dieu.

Le Livre des XXIV philosophes (Liber XXIV philosophorum) est probablement «l’un des textes les plus mystérieux et les plus hermétiques, mais aussi les plus importants de toute l’histoire de la philosophie médiévale et même de l’histoire de la philosophie tout court.» C’est un écrit anonyme dont la date de rédaction est incertaine, constitué d’une série de 24 définitions de Dieu, suivies chacune d’un bref commentaire et présentées comme les interprétations de 24 philosophes réunis pour débattre de la question. On attribue aussi parfois le texte à Hermès Trismégiste.

Dieu est l’unique, engendrant au dehors de lui-même l’unité, renvoyant sur lui-même un seul éclat de feu; Dieu est une sphère sans limite, dont le centre est partout et la circonférence nulle part; Dieu est tout entier en n’importe quel point de lui-même; Dieu est l’esprit qui engendre la raison et garde continuité avec elle; Dieu est ce dont rien de meilleur ne se peut concevoir; Dieu est celui en comparaison de qui la substance est accident et l’accident n’est rien; Dieu est le premier sans primauté, la procession sans modification et la fin sans fin; Dieu est l’amour qui plus on le possède, plus il se cache; Dieu est, pour lui seul, le présent de tout ce qui appartient au temps; Dieu est celui dont le pouvoir n’est pas nombré, dont l’être n’est pas fermé, dont la bonté n’est pas bornée; Dieu est au-dessus de l’étant, nécessaire, seul, à lui-même en abondance, en suffisance; Dieu est celui dont la volonté est égale tant à la puissance qu’à la sagesse divine; Dieu est en soi perpétuité agissante, sans discontinuité ni disposition acquise; Dieu est les opposés être et non-être en tant que médiation de ce qui est; Dieu est la vie dont la voie vers la forme est l’unité, et vers l’unité la bonté; Dieu est ce que le propre du langage ne signifie pas à cause de son excellence, comme les esprits ne le saisissent pas à cause de sa dissemblance; Dieu est intellect de lui-même, sans recevoir le propre du prédicat; Dieu est une sphère qui a autant de circonférences que de points; Dieu est immobile et meut toujours; Dieu est le seul qui vit de la pensée de lui-même; Dieu est ténèbre dans l’âme, celle qui reste après toute lumière; Dieu est celui de qui est tout ce qui est, sans division ; grâce à qui cela est, sans modification ; en qui est ce qui est, sans composition; Dieu est celui que l’esprit apprend à connaître de sa seule ignorance (André G. Crabbe, Connaissance de la Déité: De Maître Eckhart à Raymond Abellio, édilivre, p.73).

Bernard de Clairvaux, l’éminence occulte du mouvement templier, aurait dit que Dieu était une question de dimension, de hauteur, de longueur et de profondeur. Cette idée n’est pas sans rappeler les dimensions de l’Arche de Noé dans lesquels s’entendent les lettres du tétragramme YHVH, et les dimensions de la loge maçonnique. Le traité tripartite, compilation attribuée à l’école Valentinienne établie à Rome aux alentours de 150, évoquait déjà ce thème de la dimension mais d’une manière apophatique : il est impossible à aucun intellect de le comprendre, et aucune parole ne le saurait exprimer, ni aucun œil ne le pourrait voir, ni aucun corps ne le pourrait saisir à cause de sa grandeur insondable et de sa profondeur inaccessible et de sa hauteur incommensurable et de son étendue qu’on ne saurait contenir.

Si pour Spinoza  Dieu est partout (sa définition de Dieu, condamnée depuis son excommunication de la communauté juive comme un «Dieu n’existant qu’au sens philosophique» vise à interdire toute anthropomorphisation de l’être divin. Dans le scolie à la Proposition XV, il écrit contre ceux «qui forgent un Dieu composé comme un homme d’un corps et d’une âme et soumis aux passions ; combien ceux-là sont éloignés de la vraie connaissance de Dieu, les démonstrations précédentes suffisent à l’établir». Une telle conception anthropomorphique de Dieu n’est pas seulement fausse ; en fait elle ne peut avoir que des effets délétères sur l’activité et la liberté de l’homme).

Pour la kabbale Dieu est dans le langage.

Parce qu’inconnaissable, on ne dit jamais le nom de Dieu dans la religion juive, des mots de remplacement en tiennent lieu : le Tout Puissant, Adonaï, l’Éternel, le Saint Béni-soit-Il… Cependant, les traducteurs de la Bible confondent et réduisent Élohim, El Shaddaï, Adonaï et IHVH au vocable Dieu, Tout-Puissant, Seigneur, éternel, (Pour une analyse étymologique et lexicographique de ces noms : Élohim, une autre lecture de la Bible de Roger Vigneron). Voir l’article de 450.fm du 29 mars 2022 qui évoque plus particulièrement le tétragramme : La parole qui ne peut être prononcée, le tétragramme.

Ainsi Marc Halévy se pose la question où chercher Dieu ? En Chine traditionnelle et taoïste, il est dit que le monde a trois dimensions : le Ciel, le Terre et l’Homme au milieu. Il y a donc trois lieux où chercher Dieu. Dans le Ciel, l’au-delà du monde, l’hors du monde : c’est la voie des Christianismes, des Islams, des Bouddhismes (hors le Zen qui est bien plus Taoïste, par Chan interposé, que Bouddhiste), du Judaïsme rabbinique, du Platonisme, des Idéalismes. Dans l’Homme : c’est la voie des Humanismes, des Matérialismes, du Stoïcisme, de l’Épicurisme, des Philosophies des Lumières, de la Franc-maçonnerie. Dans la Terre, l’en-deçà du monde, le dessous du monde: c’est la voie de l’immanence, celle de la Kabbale, du Taoïsme, de l’Hindouisme, de l’Alchimie, des présocratiques, des Mystères d’Éleusis, du Dionysisme, des Chamanismes, des Animismes, de Teilhard de Chardin, de Nietzsche, de Bergson, des Mystiques monistes. Il ne faut donc pas chercher à s’élever, mais à creuser : Dieu est sous le monde. On pourrait parler de ce dieu dionysiaque comme d’un dieu chtonien, caché au plus profond du réel, «sous nos pieds» (p.81 de son Journal spirituel et philosophique). Et il y a l’athéisme qui se passe de toute notion de transcendance ou d’immanence divines.

Dieu ne serait que l’intériorité face à elle-même comme dans un miroir ; l’Homme fit Dieu à son image, un monothéisme sans dieu (François Rachline, Comment dire Dieu ? ). Le Dieu intérieur, silencieux, serait le Soi supérieur ; la communion complète avec l’immédiateté de la relation au Tout.

«Remarquons bien que le mot Dieu, en latin comme en français, a pour initiale le delta grec ou le triangle. Tel est le motif, chez les Ancients et Moderns, de la consécration du triangle dont les côtés figurent les trois règnes ou la nature, ou Dieu» (Jean-Marie Ragon).

L’architecturation «maçonnique» du divin, doublée de son anthropomorphisation, nous fait dire que le divin est un «espace construit» et «réservé» de la conscience de l’homme, évoluant dans le sacré et qu’à ce titre le  maçon en serait l’inventeur, l’auteur, le bâtisseur et le gardien (notamment dans les Hauts Grades). C’est ce qu’on appelle une spiritualité construite et non pas dans une spiritualité révélée! La seule chose qui est initiatiquement révélée au maître, c’est la vision directement liée au niveau supérieur de langage ou à la conscience qu’on appelle aussi la lumière. C’est ainsi que, pour le franc-maçon adepte d’une orthopraxie et non d’une orthodoxie, le divin qui ordonne le chaos est synonyme de conscience éclairée qui organise la pensée et les actes. En effet, le mot Dieu contient en lui-même un début de réponse : Deus  ou  Diès veut dire «le jour» ; le mot  Thèos  possède une notion, celle de voir (théoria voulant dire contemplation). L’amphibologie permet de sortir de l’anthropomorphisation ; la transcendance du sens permet la transcendance existentielle. Les francs-maçons se tournent vers la Lumière, ils y déploient leur conscience et leur liberté.

Dieu semble avoir reculé en même temps que la science expliquait le monde. Il reste encore dans tout ce qui n’est pas explicable et inaccessible. Certains hommes croient en un dieu, d’autres en plusieurs, d’autres se tiennent pour agnostiques et refusent de se prononcer, d’autres se déclarent athées. Chacun doit être libre de son choix même si ce n’est qu’un «pari ridicule». Tous ont à vivre ensemble et cette vie commune, depuis la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, doit assurer à tous à la fois la liberté de conscience et l’égalité des droits.

Propos de Newton

Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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2 Commentaires

  1. Très intéressant, et merci pour la possibilité de télécharger le livre : « Elohim, une autre lecture de la Bible », de Roger Vigneron. Seulement… il manque la page 11, ce qui rend la suite inintelligible ! Hélas !. Pourrez-vous la scanner et la faire paraître prochainement ?
    Je vous en remercie par avance. D.L.

    • Désolée de ne pouvoir le faire. Ma source est celle indiquée et, effectivement, sur d’autres sources numériques, il manque la page 11. Mais il reste 276 pages intéressantes ! Cordialement.

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