ven 20 mai 2022 - 15:05

Surtout, ne parlons pas de politique !

En ce moment, ça n’aura échappé à personne, nous sommes en période de campagne électorale. Nous allons donc entendre la propagande électorale, les petites phrases des uns et des autres, les promesses destinées à attirer les électeurs et dont on peut être sûr qu’elles ne seront jamais tenues, et vivre dans ce faux suspense.

La philosophe Simone Weil avait rédigé un texte en 1940, reparu en 2017 chez Allia et réédité actuellement, la « Note sur la suppression générale des partis politiques » (L’Herne, 2021). Un texte annonciateur du déclin des partis politiques et de la folie collective qu’entretiennent les grands rendez-vous démocratiques. D’ailleurs, c’est pour se préserver de cette folie collective que nous ne parlons pas de politique en Loge. Evidemment, poser le droit, c’est définir la contrebande. Et si nous ne parlons pas de politique en Loge, nous nous rattrapons plutôt bien au dehors. Certains y font même carrière.
Le problème que me posent les partis politiques en lice pour la magistrature suprême est, à mon sens, le même que celui que connaissent nos Loges : ça ne fait plus rêver. Et malgré les efforts engagés par les Obédiences (interview par des Youtubeurs, conférences, émissions de radio, etc.), la Franc-maçonnerie ne donne plus envie.

La Franc-maçonnerie, ça n’intéresse plus personne ?

À titre personnel, je me dévoile devant les jeunes que j’encadre dans mes fonctions. Et c’est en général accueilli avec curiosité (la Franc-maçonnerie, c’est quoi ?) ou dédain (un truc pour vieux bourges qui veulent se la jouer Illuminati). J’ai beau les titiller avec les grandes avancées sociales pour lesquelles les Francs-maçons ont oeuvré (l’école publique gratuite, laïque et obligatoire, la sécurité sociale, la pilule et le planning familial ), ça ne les fait pas rêver. Je pourrais réduire le problème à mon charisme digne de celui d’une enclume, mais je pense que le problème est plus profond que ça… et lié au fonctionnement de la vie politique dans notre beau pays.

Dissipons tout de suite une idée reçue. Non, la Franc-maçonnerie n’est pas une force politique. Elle est trop dispersée pour cela. Et quand je vois la difficulté en Conseil des Maîtres pour choisir la couleur des carreaux des sanitaires, je ne puis imaginer une Loge ou une Obédience qui gouverne. Certes, la IIIe République est une exception notable : le Parti radical était le parti dominant et la plupart des parlementaires de ce parti étaient aussi des Francs-maçons, affiliés en général au Grand Orient de France. Et d’éminents Francs-maçons furent porteurs de grandes réformes humanistes : Jules Ferry et l’instruction, Léon Bourgeois et le solidarisme (et la Société des Nations, aussi).

Au moment de la Révolution Française, les Loges étaient porteuses d’une idée nouvelle très attirante : le scrutin. Les décisions n’étaient pas prises par un autocrate de droit divin, mais votées par les membres de la Loge, elle-même dirigée par un Frère (ou une Soeur, ne l’oublions pas) lui-même élu. Et cette idée de vote alla loin, très loin, à l’époque où l’aristocratie décadente et des opérations de spéculations portées par des bourgeois peu scrupuleux avait provoqué une crise et une disette qui auraient pu être évités. Toutefois, si les Francs-maçons étaient en général porteurs de valeurs très progressistes, d’autres étaient plutôt conservateurs. Ainsi, le Frère Joseph de Maistre était l’un des plus farouches opposants à la Révolution et rêvait d’un régime théocratique, en mesure d’accompagner la divine Providence à laquelle il croyait. Joseph de Maistre incarnait ainsi un courant conservateur, quand des Frères comme Lafayette, Montesquieu ou Marat représentaient un courant progressiste. En guise de force politique, la Franc-maçonnerie était surtout déchirée entre Girondins et Montagnards, gauche et droite… Un reflet de la société, en somme.

Si on en revient à l’époque actuelle, celle où l’on applique un peu trop à la lettre le « surtout ne parlons pas de politique » comme dans la chanson du dernier Disney (We don’t talk about Bruno) pour éloigner un quelconque mauvais sort, je me demande si la désertion de nos temples, le désintérêt pour la démarche initiatique et l’abandon progressif de la Franc-maçonnerie par les jeunes Maîtres ne sont pas liés à l’absence de réflexion sur les questions sociales et sociétales. D’aucuns me répondront que ça se fait très bien dans des maisons très sérieuses, et ils auront raison. Toutefois, nous vivons une époque de succession de crises : crise financière depuis 2008, crise diplomatique politique avec les attentats que nous avons vécus depuis 2012, crise politico-sociales avec les mouvements sociaux incluant les Gilets jaunes, crise sanitaire depuis 2020, et depuis peu, crise diplomatique avec pour toile de fond la guerre en Ukraine, crise sociale avec une inflation induite par la spéculation sur les matières premières et une protection des salaires levée depuis le début des années 1980 etc. Sans compter la terrible crise environnementale qui se profile et contre laquelle rien n’est fait, malgré les coûteuses opérations de communication et de marketing des représentants d’intérêts ou d’État et qui fera passer toutes les crises précédentes pour un pet sur une toile cirée. Le hic, c’est qu’aucun candidat n’est en mesure de porter de vraies réponses, ni même un vrai projet de société pour amener un monde nouveau, où l’on travaillerait mieux, donc moins, où les profits seraient partagés etc. Mais je m’égare.

Franc-maçonnerie et vie politique : même combat ?

C’est un peu, si je m’en réfère aux travaux du politologue Michael Foessel, Quartier Rouge. Le plaisir et la gauche, le problème que vit la gauche et indirectement la Franc-maçonnerie. La thèse que soutient Michael Foessel est que la gauche a abandonné ses valeurs progressistes (augmentation des droits, limitation des privilèges, partage plus équitable des richesses) pour des postures censées représenter des valeurs morales. Au lieu de réfléchir à une société dont les richesses seraient mieux réparties ou dont l’emploi serait valorisé en fonction de son utilité sanitaire et sociale, les militants vont préférer s’indigner du maquillage des comédiens des Suppliantes d’Eschyle ou d’un dessin de presse trop acide pour eux… Si les partis politiques censés incarner le progressisme n’ont rien d’autre à proposer qu’une posture morale comme cela se passe outre Atlantique, il ne faut pas s’étonner du peu d’engouement pour la vie politique, plus particulièrement de celui des jeunes.
Par un effet de vases communicants, si la vie politique se vide peu à peu, l’action humanitaire et bénévole est plus qu’active. Après tout, peut-être que l’action comme nettoyer une plage ou une forêt des vandales qui la saccagent, entretenir un café associatif pour des gens que tout éloigne du monde social, accompagner des enfants hors de leur cité est plus valorisant que la posture morale de guignols ou d’apparatchiks n’ayant plus aucune imagination, parfois obligés de sous-traiter à prix d’or leurs idées à des officines privées (notons qu’à l’échelle de l’État, payer très cher un conseil idiot qu’un X ou un énarque pourrait avoir dans le cadre de son activité, c’est simplement idiot… et se révéler indigne de sa fonction).

De mon expérience, j’ai l’impression que les Loges suivent le même chemin que la société : on ne parle surtout pas de politique, on ne s’intéresse pas à ces questions profanes, indignes d’être menées dans l’enceinte sacrée du Temple et qui font trop café du commerce. On préfère s’ériger en gardien de la morale : voyez comme nous avons du recul, on réfléchit sur des sujets symboliques. C’est dommage, tout ce temps et toute cette énergie perdue, à ne pas parler du profane, quand on a pour dessein l’amélioration de l’homme et de la société, et pour projet l’élévation de temples à la vertu et le creusement de sombres prisons au vice. Actuellement, avec ce que nous vivons, la vertu, la posture morale, ça n’intéresse plus personne. Par contre, peut-être que les valeurs, les idées nouvelles, l’échange bienveillant, et surtout l’action cohérente, ça, ça peut intéresser du monde. En tout cas plus que l’ésotérisme de pacotille que proposent certains, faute d’autre chose.

Je vous embrasse.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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