Jiri Pragman intitule son ouvrage L’antimaçonnisme actuel et, dès cette promesse, il se lie les mains. Car le mot « actuel » n’est pas un vernis, c’est un contrat, presque un serment profane, qui oblige à revenir, à corriger, à reprendre souffle lorsque l’époque change de visage.
Or ce livre, publié en 2014, porte déjà en lui une étrange fatigue du présent.
Comme si la matière qu’il traque, mouvante, virale, opportuniste, avait gagné la partie contre la forme imprimée. Nous ne lisons pas seulement une enquête sur l’hostilité, nous lisons aussi la difficulté qu’il y a à fixer l’ombre, à la clouer sur une page, alors qu’elle se déplace à la vitesse des rumeurs, des plateformes et des emballements collectifs.

Le travail de Jiri Pragman procède d’une intuition juste
L’antimaçonnisme n’est pas un simple désaccord, il est une fabrique de soupçons, une industrie du raccourci, une passion triste qui préfère l’explication totale à l’inconfort du réel. Le livre recense, classe, compare, met en regard, et cela peut rendre service au lecteur qui cherche des repères. Nous y retrouvons les vieilles matrices, les accusations qui se contredisent et pourtant cohabitent sans scrupule, la franc-maçonnerie tour à tour dénoncée comme anticatholique, antichrétienne, sioniste, antimusulmane, sataniste, sectaire, affairiste, criminelle, et parfois même « inutile » comme si l’inutilité, dans un monde obsédé par la rentabilité, constituait un crime métaphysique. Cette litanie a une fonction, elle nous montre que l’ennemi n’a pas besoin d’être cohérent, il a besoin d’être persuasif, et la persuasion se nourrit moins de logique que de répétition.
Pourtant, plus nous avançons, plus une gêne s’installe
Ce livre veut déminer, mais il aligne tellement de mines qu’il finit par dessiner le champ
Il veut désamorcer, mais il donne parfois l’impression de fournir un inventaire prêt à l’emploi. L’antimaçonnisme adore les listes, les noms, les signes, les rapprochements, les « preuves » par collage, les coïncidences érigées en architecture. Or la méthode choisie par Jiri Pragman, qui ressemble souvent à une documentation serrée, presque à une archive imprimée du web, reproduit malgré elle la grammaire de ce qu’elle prétend combattre. Nous reconnaissons cette mécanique parce qu’elle est la mécanique même du soupçon. Elle empile, elle juxtapose, elle suggère. Le lecteur averti y voit la manœuvre et s’en défend. Le lecteur moins armé peut y trouver, à l’inverse, une matière à fantasme. Ce point est décisif, car l’antimaçonnerie est un organisme parasite. Elle vit de ce qu’elle ingère. Elle transforme tout en combustible, y compris ce qui la critique.
Ce trouble est d’autant plus saillant qu’une voix liminaire vient donner au projet un vernis de connivence littéraire
La préface d’Éric Giacometti installe d’emblée un jeu de miroirs. Éric Giacometti se présente sans détour comme profane, donc non-maçon, et revendique pourtant une proximité affective et narrative avec l’imaginaire maçonnique, allant jusqu’à se dire « maçon friendly ». Le procédé est habile. Il dédramatise par l’humour, convoque la figure de Léo Taxil comme repoussoir historique, rappelle la puissance romanesque des grands complots fantasmés, et fait mine de désamorcer la machine antimaçonnique par une ironie de thriller, avec ce clin d’œil sur les « frères au 33e degré de la Banque mondiale » capables d’accorder un prêt miraculeux. Cette entrée en matière a une vertu, elle dit au lecteur que nous avons affaire à un territoire où l’imaginaire travaille autant que le fait, où la peur aime se déguiser en intrigue. Mais elle a aussi un coût. En installant une tonalité de plaisanterie maîtrisée, elle risque de rendre l’antimaçonnisme savoureux, presque folklorique, alors qu’il est aussi une mécanique de haine, parfois d’appel à la violence, et qu’il ne se contente pas de jouer avec des symboles, il vise des personnes, des lieux, des libertés.
Le livre s’arrête longuement sur la question du secret, ce cœur battant du malentendu Jiri Pragman rappelle que le « secret maçonnique » est devenu, dans la bouche des adversaires, un mot-valise où l’on jette pêle-mêle la discrétion des travaux, la réserve des rites, l’intimité d’un chemin, et l’idée fantasmatique d’un pouvoir caché. Là, nous touchons une profondeur que le livre effleure plus qu’il ne pénètre. Car le secret, dans une tradition initiatique, n’est pas le contenu d’un coffre, il est une discipline du temps. Il protège moins une information qu’une transformation. Il garde un silence pour que quelque chose mûrisse. L’antimaçon, lui, ne supporte pas cette lenteur. Il la prend pour un aveu. Il ne voit pas que le silence peut être une éthique, et que la parole donnée n’a de sens que si elle accepte de ne pas tout exhiber à la première injonction. En restant souvent au niveau du démenti et de l’explication, Jiri Pragman manque l’occasion d’une mise au point plus haute, presque spirituelle, où le secret apparaît comme une pédagogie du voile et non comme une cachette.
Cette limite devient plus nette encore lorsque le livre aborde ce que nous pourrions appeler le grand malentendu de l’appartenance
La question n’est pas seulement de savoir si un franc-maçon « doit » dire qu’il l’est, la question est de comprendre ce que signifie exiger une transparence totale dans une société qui, par ailleurs, tolère mille opacités plus dangereuses. Les pages consacrées aux débats sur la déclaration d’appartenance dans certains métiers, notamment dans la magistrature ou dans la fonction publique, cherchent à articuler droit, éthique, impartialité, soupçon de collusion. Le sujet est sérieux, et l’auteur a raison de ne pas l’évacuer. Pourtant, l’écriture donne parfois le sentiment d’un dossier rapporté, plus que d’une pensée conduite. Nous aurions aimé que l’analyse prenne davantage appui sur une idée simple et redoutable, l’obsession de l’appartenance maçonnique fonctionne comme un révélateur de nos peurs politiques. Elle vise moins la faute réelle que la possibilité imaginaire d’une fraternité qui échappe au contrôle immédiat.
Lorsque Jiri Pragman traite de l’Italie, de la Loge P2, du climat de suspicion, des interdictions et des obligations déclaratives, le livre retrouve un nerf historique, parce que l’antimaçonnisme y a pris des formes institutionnelles et traumatiques. Là, le sujet impose une gravité qui dépasse la caricature. Mais, même dans ces pages, une sensation persiste, celle d’un montage qui s’appuie beaucoup sur des sources en ligne, sur des renvois, sur des cas, sans toujours proposer ce qui manque le plus au lecteur, une hiérarchie intérieure, une manière de distinguer le structurant des écumes, les faits qui ont une portée politique de ceux qui relèvent du folklore haineux.
Ce folklore, justement, occupe une place importante, et c’est l’un des points où l’ouvrage devient à la fois efficace et fragile.
Les pages sur les « logos » et le décryptage sauvage des symboles décrivent une pathologie moderne, l’œil qui voit partout, l’œil qui projette partout, l’œil qui transforme une étoile, un triangle, un cercle, une mandorle, un simple motif graphique, en signature satanique, illuminatiste ou maçonnique.
Jiri Pragman a raison de rappeler la polysémie des formes et l’ignorance crasse de ceux qui prétendent détenir un dictionnaire universel du mal. Il a raison de montrer comment le soupçon fonctionne par morphing mental, comment un symbole devient inquiétant simplement parce qu’on le désigne comme tel. Mais il s’expose à un effet pervers, car détailler ces listes, c’est aussi enseigner une méthode à ceux qui n’attendaient que cela. Nous savons comment l’antimaçonnerie procède, elle récupère, elle découpe, elle extrait, elle réemploie. Elle ne lit pas, elle prélève. Dans un livre qui combat la lecture prédatrice, il faut parfois refuser de nourrir le prédateur.
Les pages sur les « signes de reconnaissance » et les récits de mains cachées, de gestes supposés, de photographies interprétées, révèlent un autre aspect du phénomène.
L’antimaçonnisme contemporain est une exégèse de pacotille qui rêve d’être herméneutique
Il veut du symbolique mais sans l’initiation, il veut de l’énigme mais sans l’épreuve, il veut des clés mais refuse la porte intérieure. Il fabrique donc une pseudo-gnose où chaque image devient preuve, où chaque posture devient aveu, où chaque coïncidence devient rituel. Jiri Pragman démontre l’absurdité, et pourtant, là encore, l’accumulation finit par ressembler à une galerie. Nous préférerions une écriture qui tranche davantage, qui montre la structure psychique du délire, la jouissance d’appartenir à ceux qui « savent », le mimétisme grotesque d’une anti-initiation qui invente ses grades noirs, ses mots de passe, sa chaîne d’union inversée faite de ressentiment.

La partie consacrée aux médias, aux couvertures, aux titres, aux emballements, dit quelque chose de plus politique
Elle montre que l’antimaçonnisme ne vit pas seulement dans des marges ridicules, il se glisse aussi dans des dispositifs éditoriaux qui aiment le frisson, la connivence, le sous-entendu, l’ombre portée. Le livre pointe cette ambiguïté, il montre comment l’idée maçonnique sert de décor commode au récit de pouvoir, comment l’accusation peut devenir une facilité narrative. Pourtant, là encore, nous restons sur une impression de compilation plus que de critique littéraire des mécanismes. Nous attendons une analyse plus incisive de la phrase médiatique, de son art du soupçon rentable, de sa manière de fabriquer de la présence par insinuation. Nous attendons aussi une réflexion plus ferme sur la responsabilité, car il ne suffit pas d’écrire que la presse « joue un rôle », il faut dire comment elle le joue, et pourquoi elle le joue, et de quel profit symbolique elle se nourrit lorsqu’elle fait scintiller l’équerre et le compas comme un signe de coulisse.
Dans ce livre, le plus troublant n’est pas ce qui est dit des antimaçons, c’est parfois ce que le livre révèle malgré lui sur la franc-maçonnerie elle-même, non pas sa réalité profonde, mais sa vulnérabilité publique.
Une institution initiatique devient, aux yeux du monde, un écran de projection
Plus elle se tait, plus on parle pour elle. Plus elle protège l’espace intérieur du travail, plus on l’accuse de cacher des manœuvres. Plus elle revendique l’éthique, plus on lui prête des complots. C’est injuste et c’est ancien, et Jiri Pragman le montre. Mais nous avons besoin d’une leçon plus forte, et cette leçon pourrait être formulée ainsi. L’antimaçonnisme est un contresens spirituel. Il prend le symbole au pied de la lettre, il confond le signe et la chose, il inverse la finalité. Là où le rituel vise une rectification de soi, il voit une stratégie de domination. Là où la chaîne d’union signifie la fraternité dans l’effort, il imagine un réseau de collusion. Là où la lumière désigne un travail de conscience, il fantasme un éclairage de plateau au service des puissants. Il confond l’architecture intérieure avec une architecture de pouvoir.
C’est pourquoi nous jugeons sévèrement l’absence de mise à jour.
Nous écrivons en février 2022, et déjà, l’écosystème a muté
Les réseaux ne sont plus seulement un canal, ils sont une forge, ils récompensent la surenchère, ils transforment la rumeur en identité. L’antimaçonnisme se mélange à d’autres mythologies, il se branche sur des colères sociales, il prend des accents plus violents, il circule dans des espaces où le passage à l’acte n’est plus impensable. Un livre qui se dit « actuel » et qui reste figé devient un document, mais il cesse d’être une arme de discernement. Nous le regrettons d’autant plus que Jiri Pragman possède, par son travail de veille en ligne, la matière pour prolonger, corriger, préciser, distinguer. La nuance est le contraire du complotisme. Or le temps récent réclame plus que jamais une nuance tranchante, une nuance qui ne flatte pas, une nuance qui sépare les franges marginales des structures, les cris de la stratégie, l’injure du programme.
Il faut aussi parler de l’objet-livre, et ce point n’est pas une coquetterie, il touche à l’éthique de la transmission
La typographie choisie, la taille des caractères, et plus encore celle des notes, rendent la lecture pénible pour un lecteur mûr, et nous savons combien la maçonnerie compte de lecteurs qui ont beaucoup lu, longtemps, et dont les yeux méritent autre chose qu’un parcours d’obstacles. À force de réduire la police, l’ouvrage donne l’impression de vouloir tout faire tenir, tout caser, tout compresser, comme si l’abondance documentaire devait se gagner au détriment du confort. C’est une erreur.

La clarté est une politesse
Quand Jiri Pragman aura pris quelques années de plus, il comprendra très concrètement ce que signifie ce détail apparemment secondaire, parce qu’il n’est pas secondaire du tout. Il engage une question presque ironique, faut-il lire ce livre avec une loupe. Quand les notes, elles aussi, se dérobent au regard, la lecture devient une initiation au sens profane, une épreuve de vue, et nous ne sommes pas certains que ce soit l’effet recherché.
Cette question matérielle rejoint une autre faiblesse, plus profonde, celle du rythme
Le livre veut tout embrasser. Il empile tellement qu’il fatigue.
Il oublie parfois que la pensée a besoin d’air, que la démonstration a besoin de pauses, que la critique doit choisir ses cibles pour frapper juste. L’antimaçonnisme est déjà une saturation. Lui répondre par saturation, c’est risquer de se laisser contaminer par sa forme. Nous attendons, chez un auteur qui se veut démystificateur, une économie plus souveraine. Nous attendons un art du silence, une capacité à dire moins pour faire comprendre davantage.
Pour autant, nous refusons de réduire l’ouvrage à ses défauts. Jiri Pragman rend un service réel en prenant l’antimaçonnisme au sérieux comme phénomène culturel, politique et psychologique. Il rappelle que la haine ne disparaît pas parce que nous la méprisons. Il montre que les mêmes vieux mythes se recyclent, que les mêmes archétypes reviennent, que les mêmes obsessions se transmettent. Il met en évidence le fonctionnement d’une pensée qui veut absolument un responsable, parce qu’elle ne supporte pas la complexité du monde. Et, au fond, il force la franc-maçonnerie à se regarder dans le miroir qu’on lui tend, non pour s’y complaire, mais pour y lire une exigence. Tant que le monde réclamera des boucs émissaires, la franc-maçonnerie restera une silhouette commode, parce qu’elle est discrète, symbolique, et parce qu’elle a, dans son langage même, de quoi alimenter les imaginations faibles.
C’est ici que notre critique se fait plus initiatique. Le véritable antidote à l’antimaçonnisme n’est pas seulement l’argument, ni le démenti, ni le factuel, même si ces armes sont nécessaires. L’antidote est une tenue. Une tenue dans la cité, une tenue dans la parole, une tenue dans l’éthique. Le complotisme prospère sur les failles, sur les contradictions, sur les compromissions. Il suffit de quelques affaires pour salir une tradition entière. Nous ne disons pas cela pour excuser les antimaçons, nous le disons pour rappeler que la lumière ne se revendique pas, elle se prouve par la rectitude, et qu’un travail initiatique qui ne débouche pas sur une exigence de comportement devient, malgré lui, un prétexte offert à l’ennemi.
Dans cette perspective, L’antimaçonnisme actuel apparaît comme un livre de veille, pas comme un livre de transmutation
Il éclaire des zones, il rassemble des matériaux, il dessine des lignes, mais il ne forge pas encore l’outil intérieur qui permettrait de transformer cette matière noire en discernement stable. Il manque une respiration philosophique plus ample, une colonne vertébrale spirituelle qui ramènerait chaque accusation à ce qu’elle révèle, non de la franc-maçonnerie, mais de ceux qui la haïssent. Il manque aussi une souveraineté d’auteur, une voix qui tranche, une écriture qui refuse la contagion de l’inventaire.
Nous pouvons donc conclure ainsi, sans ménagement
Ce livre est utile, parfois précieux, souvent irritant, et paradoxalement fragile. Il combat l’ombre, mais il joue trop avec ses silhouettes.
Il veut démystifier, mais il fournit parfois des motifs à la mythologie qu’il attaque. Il se dit « actuel », mais il se condamne lui-même dès qu’il cesse de se réviser. Il ouvre des portes, mais il laisse le lecteur faire seul le pas intérieur qui manque, celui qui consiste à comprendre que l’antimaçonnisme est une haine du symbole, une haine de la lenteur, une haine de la transformation, et que répondre à cette haine exige plus qu’une documentation, exige une ascèse du vrai. Et si nous restons sévères, c’est parce que le sujet ne pardonne pas la tiédeur. Quand la rumeur devient méthode, quand le soupçon devient identité, le moindre défaut de rigueur, le moindre confort offert à l’ennemi, devient une brèche.
Jiri Pragman a derrière lui un travail considérable de veille et de compilation, porté par une présence sur la scène maçonnique, numériquement parlant. C’est sa force, et c’est aussi sa tentation. Ici, cette tentation déborde parfois la pensée. Le livre gagnerait à être repris, resserré, réécrit*, enrichi, et surtout réorienté vers ce qu’il promet sans l’accomplir pleinement, un instrument de discernement qui ne se contente pas de montrer les masques, mais qui apprend à reconnaître la main qui les fabrique, et la faiblesse intérieure qui consent à les croire.
À la fin, pourtant, il manque une pierre de fermeture
Car à force de vouloir déminer, Jiri Pragman finit par dresser le plan du champ de mines : l’analyse se retourne, l’inventaire devient mode d’emploi, et la mécanique du soupçon trouve, dans la liste, une nourriture involontaire.
C’est exactement ce nous pointons… Où le livre, censé contenir l’ombre, en reproduit parfois la grammaire.
C’est là qu’aurait été décisive une postface d’un maçon – d’un vrai, non pas pour cautionner, mais pour rectifier la juste distance, rappeler l’éthique de la parole, la pudeur des signes, et surtout la différence entre comprendre l’hostilité et lui fournir ses accessoires.
Une postface de Jacques Ravenne aurait eu ce poids particulier : celui d’un auteur qui sait tenir ensemble le goût du symbole et la responsabilité du récit…
D’autant que, avec Éric Giacometti, nos grands spécialistes du thriller ésotérique publiait en 2021 Résurrection, tome 4 de La Saga du Soleil Noir (14 avril 2021), preuve qu’on peut manier l’imaginaire du secret sans tomber dans la fabrique du soupçon.
*Réécrit, sûrement… car depuis 2014, le livre de Jiri Pragman demeure inchangé alors même que le paysage s’est durci, déplacé, et parfois matérialisé.
Ce décalage justifie aujourd’hui une réédition augmentée, car il ne suffit plus de décrire des thèses recyclées, il faut intégrer la bascule d’un antimaçonnisme surtout discursif vers des épisodes où l’hostilité se montre, se crie, se filme, se traduit en dégradations, puis se recompose. Il convient d’abord de distinguer le mouvement des Gilets jaunes, hétérogène et peu structuré, de franges marginales qui ont réactivé un vieux fonds complotiste. Il n’y eut pas de stratégie nationale contre la franc-maçonnerie, mais des faits documentés, qui révèlent un mécanisme social plus vaste.
Le 1er décembre 2018, à Poussan, au péage de l’A9, l’inscription « mort aux francs-maçons » surgit comme une injure brute, condensant en quelques mots tout un imaginaire de bouc émissaire. Dans la nuit du 9 au 10 mars 2019, le temple maçonnique de Tarbes est saccagé. Entre ces faits, l’essentiel circule surtout par le discours, l’hiver 2018–2019 voyant une visibilité accrue de récits complotistes, parfois judéo-maçonniques, davantage faits de rumeur que d’action coordonnée. Il faut aussi remettre les chronologies à leur place, l’épisode nantais le plus marquant relevant d’août 2017, avec tags néonazis, avant l’émergence des Gilets jaunes, ce que l’amalgame adore effacer.

Si l’antimaçonnisme « estampillé Gilets jaunes » paraît moins visible depuis 2019–2020, ce n’est pas disparition, mais déplacement, le mouvement s’essoufflant quand la menace la plus lourde se concentre davantage dans des sphères complotistes d’ultradroite et néonazies, plus susceptibles de s’organiser et de se projeter vers le passage à l’acte. En 2021, un dossier venu de l’Est de la France rappelle brutalement cette mutation, des néonazis étant soupçonnés d’avoir envisagé un projet d’attentat visant une loge, signe que la loge n’est plus seulement un symbole commode mais une cible possible.
Dès lors, l’absence de mise à jour d’un ouvrage publié en 2014 devient un manque réel, et une réédition devrait intégrer cette bascule, pour replacer les faits, trier les amalgames, distinguer franges et structures, et mesurer comment l’antimaçonnisme contemporain a quitté la seule scène de la rumeur pour s’avancer, par moments, vers celle de la menace.
L’antimaçonnisme actuel
Jiri Pragman – Préface d’Éric Giacometti / Édition Télélivre, 2014, 208 pages, 19,90 € / Le site de Télélivre
