dim 23 janvier 2022 - 13:01

RUSSIE : Les élus Cohen… de l’Univers

De notre confrère russe gorky.mediaExtrait du livre de John Dicky sur les francs-maçons

« Freemasons » est un nouveau livre de John Dickey, expert britannique de l’histoire des gated communities. Aujourd’hui « Gorki » vous propose de lire un extrait du chapitre « Paris. A bas le culte du Christ, à bas le pouvoir des rois. » – John Dickey. Francs-maçons : comment les francs-maçons ont façonné le monde moderne. M. : CoLibri, Azbuka-Atticus, 2021. Traduit de l’anglais par V.I.Frolov.

Il y avait à peu près autant de mystiques parmi les maçons français que de scientifiques. Beaucoup étaient enclins à croire que de siècle en siècle dans les loges maçonniques non seulement certains principes moraux étaient transmis, mais aussi les connaissances ésotériques les plus importantes. Et Jean-Baptiste Villermoz est devenu un exemple vivant du contact de « l’art » avec les sciences occultes. Il est né en 1730 à Lyon, est devenu marchand de soie, s’est engagé dans des œuvres caritatives, était un homme d’affaires impeccable, et est devenu franc-maçon par désir de s’élever dans les hautes sphères. Les bonnes gens de Lyon ne savaient pas que Villermoz étudiait avidement les aspects les plus mystiques de la science maçonnique et correspondait avec des maçons ésotériques et des philosophes de divers pays, dont la Russie, la Suède et l’Italie. A trente-cinq ans environ, Villermoz avait déjà été initié à plus de soixante degrés différents.

En visite régulière à Paris pour affaires, Villermoz essaie de se rapprocher au plus près des secrets maçonniques. C’est dans la capitale en 1767 qu’il rencontre le visionnaire et kabbaliste Martinez de Pasqually, qui étudie les nouveaux mondes de la sagesse. Il croyait que toutes les personnes de naissance sont des demi-dieux et que les rituels maçonniques sont capables de restaurer cet état aux élus. Martinez de Pasqually a créé l’Ordre des Chevaliers-Maçons du cohen choisi de l’univers pour invoquer les pouvoirs divins à travers l’utilisation de cercles vicieux, les noms d’anges et l’astrologie. On croyait que minuit le jour de l’équinoxe de printemps était particulièrement propice à la sorcellerie : après de longs préparatifs spirituels, les maçons sélectionnés restaient pieds nus, la tête les poings fermés et communiquaient avec l’Être suprême par le biais de la soi-disant réintégration.

Villermoz devient l’adepte de Martinez de Pasqually et devient bientôt le chef de l’antenne lyonnaise des « Choisis Cohen ». Après chaque équinoxe de printemps, il continuait d’espérer, même si la réintégration n’avait pas eu lieu. Beaucoup commençaient déjà à râler, car, trouvant à chaque fois de nouvelles excuses, Pasqually lui-même ne venait jamais à Lyon pour conduire le rituel selon toutes les règles. Villermoz ne perd pas confiance, même lorsqu’en 1772 on apprend que Martinez de Pasqually quitte la France pour toujours, allant recevoir un héritage dans les lointaines Antilles.

Pendant ce temps, Villermoz absorbait les dernières influences allemandes – des mises à jour du rite écossais, qui étaient bientôt destinées à devenir extrêmement populaires parmi tous les francs-maçons. Il s’est avéré qu’en Terre Sainte, les secrets des anciens maçons ont été découverts non seulement par les croisés, mais par les frères de l’ordre des pauvres chevaliers du Temple de Jérusalem, ou les Templiers. Cet ordre de moines guerriers a été créé au XIIe siècle. En Terre Sainte, ils ont réussi à s’enrichir considérablement, et après la fin des croisades, l’ordre a commencé à regarder de plus en plus avec envie. En 1307, le Pape a publié un décret arrêtant l’élite dirigeante des Templiers, les accusant d’actes abominables, y compris l’infanticide et le culte de l’idole à tête de bouc Baphomet. Le chef de l’Ordre, Jacques de Molay, a été brûlé vif juste devant la cathédrale Notre-Dame.

Mais même des siècles après la dissolution de l’ordre, les Templiers ne furent pas oubliés. Pour les fidèles catholiques, c’étaient des apostats justement punis. D’autres les considéraient comme des victimes de la cupidité et de la tromperie de l’Église. Il y avait des rituels d’initiation dans l’ordre, et le chef des Templiers s’appelait le Grand Maître, Grand Maître ou Grand Maître. Ces coïncidences suffisaient à Villermoz et à d’autres pour n’avoir aucun doute sur les origines maçonniques des Templiers. En 1774, Villermoz, avec un groupe de personnes partageant les mêmes idées, fonde le « Chapitre des Templiers » à Lyon. Quatre ans plus tard, à la suite de l’union de cette société avec les « élus cohen », la charte des Chevaliers Bienfaisants de la Ville Sainte est créée.

Dans les années 1780, l’infatigable Villermoz picorait une énième innovation. Peu de temps avant cela, le médecin viennois Franz Mesmer a fait une découverte historique : la même force gravitationnelle qui fait tourner les corps célestes traverse les organismes vivants sous la forme d’un fluide spécial, qu’il a appelé magnétisme animal. Chez l’homme, le blocage de ce magnétisme animal provoquait toutes sortes de maux. Heureusement, Mesmer avait un don pour accumuler et diriger les fluides. Au cours des séances, il a touché des zones magnétiques spéciales sur le corps du patient, les injectant dans une transe et une guérison. Mesmer arriva à Paris en 1778 et bientôt, démontrant son don partout, trouva de nombreux adeptes. 

Passionnés de mesmérisme, les gens ont fondé la « Loge de l’Harmonie », une organisation quasi-maçonnique dont les tâches étaient d’étudier en profondeur les méthodes de Mesmer et de garder ces secrets. Bientôt des succursales de cette loge firent leur apparition dans toute la France. Villermoz réussit aussi à les intégrer dans sa charte des Chevaliers Bienfaisants de la Ville Sainte.

Jean-Baptiste Villermoz poursuit sa quête spirituelle jusqu’à sa mort en 1824. Il était peut-être l’enthousiaste le plus omnivore et le plus persistant de la franc-maçonnerie mystique de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Le développement des branches occultes de la franc-maçonnerie ne pouvait que donner naissance à de nombreux charlatans. Le plus célèbre d’entre eux est Giuseppe Balsamo, qui est entré dans l’histoire sous le nom d’emprunt de comte Cagliostro. Il est né en 1743 à Palerme dans une famille pauvre. Au cours de sa vie, il a voyagé dans toute l’Europe, falsifiant des documents et vendant sa femme. En 1777, après avoir purgé une peine dans une prison de Londres, il est ensuite accepté dans les rangs des frères-maçons au pub « Soho ». De nouvelles opportunités se sont ouvertes pour l’aventurier. Il a recommencé à errer sous le nom de « Grande Veste » (ce degré il s’est présenté dans le « rituel égyptien » inventé par lui). Cagliostro le franc-maçon possédait de nombreux secrets supérieurs,

Il nous est bien sûr facile de considérer la franc-maçonnerie occulte de la seconde moitié du XVIIIe siècle comme une drôle de curiosité historique, et des personnages comme Pasqually, Villermoz, Mesmer et Cagliostro comme des excentriques ridicules. Mais l’histoire ne doit pas être prise à la légère. Ainsi, par exemple, le mesmérisme a été pris au sérieux par les principaux esprits de l’époque, parce que des phénomènes comme le magnétisme animal commençaient tout juste à être étudiés. Grâce à Newton et Franklin, l’humanité a appris comment fonctionnent la force de gravité et l’électricité, mais on ne savait toujours pas ce que c’était, en substance.

L’émergence de la « franc-maçonnerie révélatrice », poursuivie par Villermoz, est très symptomatique dans le contexte de l’affaiblissement du rôle de la religion institutionnelle en France dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Le troupeau s’éclaircissait, les fonds de l’Église diminuaient. Au lieu de rejoindre des confréries catholiques, les bons bourgeois français entrèrent en masse dans des loges maçonniques, dans lesquelles ils firent, en fait, la même chose, mais seulement en dehors de la structure hiérarchique de l’église, à savoir, ils communiquaient, faisaient des œuvres de charité et cherchaient une expérience mystique collective. Comme en Angleterre, la France subit une transition vers une société laïque, et la franc-maçonnerie a contribué à adoucir cette transition.

Malgré la désapprobation du Pape, de nombreux membres du clergé se sont également lancés dans l’art. Selon un rapport, environ 35 % des frères maçons d’Angers et du Mans étaient prêtres et curés. En même temps, ils étaient très différents par les maçons. En 1778, treize des cent cinquante membres de la prestigieuse loge scientifique des Neuf Sœurs étaient membres du clergé. En 1752, dans la loge parisienne, Casanova fit la connaissance d’un gros bon vivant de Bologne, qui se révéla être un cardinal, et d’ailleurs un légat du pape. Ensemble, ils ont dégusté « de délicieux repas, accompagnés de charmantes demoiselles ».

Bref, la conclusion est que la franc-maçonnerie française était le reflet de la société française dans son ensemble – ou plutôt de ses couches privilégiées. Il était si bigarré qu’il n’est pas surprenant que ce soit en France que l’un des francs-maçons les plus mystérieux et les plus extraordinaires de l’histoire soit destiné à apparaître.

Chevalier d’Eon

Charles de Beaumont, dit Chevalier d’Eon, était un avocat, soldat, diplomate et agent infiltré français. En 1763, il vint en Angleterre et fit immédiatement sensation. Même en France, le chevalier était connu comme un gaspillage de l’argent de l’État et un duelliste, et en Angleterre, les dettes envers les prêteurs londoniens s’ajoutaient aux obligations envers les gens sérieux de Versailles. En octobre 1764, d’Eon, armé jusqu’aux dents, riposte aux créanciers d’une maison transformée en bastion à Soho. En fin de compte, il a réussi à s’échapper, alors qu’il était hors-la-loi. Il a fait chanter les autorités françaises en menaçant de divulguer des documents secrets. L’imprudente « carrière diplomatique » du chevalier d’Eon ne dura pas moins de treize ans.

Ce qui le distinguait de beaucoup d’autres aventuriers, c’est qu’il s’habillait souvent d’une robe de femme, et le vrai sexe du chevalier n’était connu de personne. Dans une conversation privée avec un agent secret français, d’Eon a avoué qu’il était une femme.

En 1768, au plus fort des polémiques et des ragots, le chevalier d’Eon est ordonné franc-maçon à la couronne et à l’ancre de la rue Strand. Après un an et demi, il était déjà officier de loge. Devenu franc-maçon, le chevalier rassure provisoirement ceux qui se disputent sur son sexe. Le rite d’initiation impliquait d’exposer les seins, et apparemment aucun caractère sexuel féminin n’a été trouvé.

La nouvelle que d’Éon avait rejoint les rangs des Frères-Maçons amusait tout Londres. Les estampes satiriques ridiculisaient impitoyablement « l’art » qui avait terni sa réputation. L’un d’eux représente deux délégations. Les premiers – maçons embarrassés – demandent au chevalier de ne révéler à personne les secrets de son sexe. Ces derniers acceptent les paris sur l’argent, ils veulent dissiper tous les doutes une fois pour toutes et demandent au Chevalier de passer par la procédure standard d’approbation de genre, que le pape élu est censée suivre. Deux traits portent la même chaise vaticane, sur laquelle ils sont testés pour l’appartenance au sexe masculin (un trou a été fait au milieu du siège), et le prêtre attend déjà qu’il se glisse dessous.

Le chevalier lui-même, bien sûr, aimait son autre image, plus flatteuse, à tel point qu’il en acheta dix exemplaires d’un coup. Il montre une figure de genre indéterminé dans une robe, mais avec des attributs masculins comme une épée, une canne et des décalcomanies maçonniques. En arrière-plan se trouvent des images d’imposteurs célèbres.

En 1777, la discussion de Paul Chevalier d’Eon reprit. Cette fois, il est venu au tribunal, dans lequel la version du genre féminin a été confirmée par deux témoins. L’un d’eux est un chirurgien qui a prescrit des médicaments pour la maladie « féminine » du Chevalier. Le second est un journaliste, qui a même déclaré avoir noué une relation intime avec le chevalier. La polémique s’est poursuivie sur le fait que des témoins pouvaient être achetés. Cependant, peu de temps après, le chevalier lui-même, alors âgé de quarante-neuf ans, se déclara femme. La nouvelle dame d’Eon allait rentrer en France.

En même temps, elle continuait à traiter la franc-maçonnerie avec le plus grand sérieux. Les liens avec les frères-maçons restèrent même lorsqu’elle dut quitter Paris et rentrer chez elle dans la lointaine Bourgogne. Les maçons étaient son cousin, plusieurs amis proches et un perruquier pour elle.

Plus surprenant, la loge de Tonneres, la ville natale de d’Eon, la considérait comme un membre à part entière. En août 1779, le « Grand Orient » n’est pas d’accord pour l’accepter, ce qui provoque l’indignation des Maçons de Tonner : « Malgré la transformation qui s’est opérée [en femme], nous n’avons pu que l’accepter dans nos rangs, car sinon nous aurions trahi notre sang et nos vœux fraternels. » … Oui, d’Eon est devenu une femme, mais elle a continué à être un « frère ».

Comment expliquer une vision aussi large des Maçons Tonner ? Peut-être étaient-ils simplement respectueux envers cet homme, alors que quelqu’un continuait simplement à le considérer comme un homme, même s’il préférait marcher en vêtements de femme. Mais ce n’est pas seulement une question d’intercession secrète. Si en Angleterre les femmes parmi les maçons n’apparaissaient que dans des sketches satiriques, alors en France les dames en zapon étaient déjà là – les plus réelles.

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