jeu 02 décembre 2021 - 04:12

De l’esprit et de la lettre

Le politiquement correct militant, ça commence à devenir vraiment n’importe quoi. J’en veux pour preuve le fait que nous commençons à utiliser des expressions douteuses pour ne pas risquer de heurter la sensibilité des uns et des autres et ce au détriment de l’intelligence.

Bon, je ne vais pas m’étendre sur l’entrée du pronom iel et de son pluriel iels dans la nouvelle édition du Petit Robert (que je propose de renommer Petit.e Robert.e pour rester dans l’air du temps). Je me demande juste comment on va l’accorder pour rester dans les règles usuelles du français…

Le principe du langage est de nommer les choses : chaque « objet » a un « nom » bien précis auquel il se rapporte. Prenons un exemple : le chat. Le terme général renvoie à l’espèce Felix sylvestris, le félin que nous connaissons et qui conspire pour nous grand-remplacer. Le chat qui m’a fait l’aumône de sa maison a un nom précis : Pépette. Il est un représentant de l’espèce féline. De la même manière, le chat de ma sœur, Rantanplan (le chat, pas ma soeur), est d’une espèce différente, mais reste un chat. Nous avons donc un concept : le chat. Le mot chat est un signifiant, et Pépette et Rantanplan sont deux signifiants qui ramènent la réalité de nos chats respectifs. En revanche, le signifié ramène au concept du chat. Il faut bien comprendre que le rapport entre le signifiant (le mot chat) et le signifié (l’immonde bestiole à poils longs qui se jette sur mon piano la nuit ou bouffe mes maquettes Gundam ou la peluche vivante qui n’a pas compris le principe de chatière) est purement arbitraire. Le signifié peut avoir plusieurs signifiants et réciproquement. C’est ainsi que fonctionne le langage : un signe a des signifiants et des signifiés, le rapport entre les deux étant purement arbitraire mais accepté par tous pour une meilleure compréhension et surtout pour une meilleure transmission.

Concernant le symbole, c’est un peu différent : le lien entre signifiant et signifié est motivé, mais le signifiant et le signifié se rapportent à une idée, et non un concept.

Ainsi, le concept de chat ramène bien à la bestiole qui fait miaou, mais la figure du chat symbolise bien des choses : grâce, douceur, discrétion, malhonnêteté, chapardage élégant etc. Le lien entre signifiant et signifié dans la portée symbolique est motivé par l’idée que je me fais du chat : sale bête mais pourtant fascinante. Pour le reste, je vous invite à consulter les cours et travaux de Mme Céline Bryon-Portet, professeur des universités exerçant à l’Université Paul Valéry de Montpellier.

Ce rappel théorique étant fait, j’en arrive au coeur du problème dans le langage aujourd’hui, et les actions de militants aux motivations douteuses : depuis quand ne doit-on plus dire femme enceinte mais personne enceinte, et surtout depuis quand doit-on parler de personne sexisée pour parler des femmes ?

Premièrement, l’adjectif (ou le participe passé, ce n’est pas clair) sexisé n’existe pas. Je suppose qu’il doit avoir le même genre de sens que le terme racisé et renvoyer à ce qui n’est pas un épouvantable mâle blanc dominant. On est racisé dès lors qu’on n’est pas un homme urbain, bourgeois, occidental. Et donc je suppose qu’on est sexisé dès qu’on n’est pas un homme hétérosexuel, cisgenre, non binaire, typé occidental (les circonlocutions, ça rallonge les textes, dommage que je ne sois pas payé à la ligne, je ferais fortune).

Vous me pardonnerez ma conception basique et binaire du langage, mais il me semble qu’on est homme ou femme, avec de subtiles nuances entre les deux, certes, mais qu’on n’est pas homme ou sexisé.

Si j’en reviens à ma construction de langage, le concept de femme et les signifié et signifiant associés sont rendus invisibles dans le langage engagé des militant.e.s divers.e.s et varié.e.s. Autrement dit, au nom de leurs convictions pour je ne sais quelle minorité, ils sont prêts à rendre les femmes invisibles. J’étais déjà perplexe avec l’emploi de l’expression « personne enceinte » en lieu et place de femme enceinte, mais avec l’emploi de ce nouveau mot, sexisé, j’ai l’impression qu’on atteint un nouveau palier. En tout cas, cette expression montre bien une chose : la volonté claire par des militants de faire disparaître les femmes en les faisant disparaître du langage.

Dans les années 1990, l’humoriste Guy Bedos se moquait déjà de cette tendance au politiquement correct avec son célèbre : « Il n’y a plus de cons, il n’y a plus que des mal-comprenants ». Trente ans plus tard, il n’y a plus de femmes, il y a des personnes enceintes et des personnes sexisées…

Nous autres Francs-maçons, du moins ceux qui ne sont pas fourvoyés avec leurs Mauvais Compagnons ou dans la pseudo-Régularité, sommes supposés défendre une certaine idée de l’universalisme, même ceux de mon obédience, pourtant monogenre. Mais j’attends le moment où nous devrons parler de Grande Loge Sexisée de France ou de Grande Loge Mâle Blanche Dominante Non-mixte sexisée de France… Ou sur le frontispice de l’ancien hôtel de Maria Deraismes, devra-t-on écrire en lieu et place de la devise du frontispice :« Dans l’humanité, la femme a les mêmes devoirs que l’homme. Elle doit avoir les mêmes droits dans la famille et la société » une nouvelle devise comme « Dans l’humanité, la personne sexisé.e a les mêmes devoirs que le mâle dominant cisgenre du système patriarcal. Iel doit avoir les mêmes droits dans le groupe familial à tendance cogénétique et le système patriarcal. ».

S’il faut chercher l’esprit derrière la lettre, je dirais qu’il se trouve dans ce paradigme une trop grande sophistication du langage pour être honnête. Pire, cette formulation est univoque et ne laisse plus aucune place à l’interprétation, empêchant le lecteur d’exprimer sa subjectivité en le privant de la possibilité d’interpréter le texte.

Cette trop grande sophistication est également factrice de chaos, celui-ci prenant naissance dans une trop grande quantité d’information. Le problème est qu’il en résulte une pensée confuse et un langage aussi illisible qu’inintelligible. Et même si cette confusion doit en satisfaire certains, il n’est pas sûr qu’elle serve la cause des vrais opprimés (qu’elle rend invisibles en les noyant dans ce gloubiboulga linguistique).

Certes, nous autres Maçons savons épeler, mais dans le monde profane, il est mieux d’avoir des textes clairs, non ? Et nous attachons aussi une grande importance à la portée symbolique d’un texte. C’est cette lecture du symbole qui permet une certaine autonomie d’interprétation (et qui permet la visibilité de tous dans l’interprétation du lecteur). Retirer la portée symbolique d’un texte, le réduire à une simple dimension littérale en en retirant les portées culturelles ou subjectives, c’est tuer l’esprit derrière la lettre. Et ça, pour un Franc-maçon, c’est inadmissible.

Bon, sur ce, je vous laisse, je vais préparer ma réunion bi-mensuelle en non-mixité sexisée, on va justement parler de choses consensuelles comme l’universalisme et je sens que je n’ai pas fini de rigoler.

Je vous embrasse.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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