dim 28 novembre 2021 - 19:11

Ni lire, ni écrire. Vers un illettrisme global ?

Les militants de tout bord souhaitent imposer leur cause par la force. Ils disposent pour ce faire d’un outil: l’écriture inclusive. Cet artifice vise à imposer la vision et les règles d’une minorité agissante au nom de causes proclamées justes par leurs militants.

En joueur de Scrabble et enfant d’enseignant devenu intégriste de la grammaire et de l’orthographe, j’ai approfondi mes réflexions sur l’écriture inclusive que je vois un peu trop dans des courriers officiels et des ouvrages récents. Pour les chanceux qui ne la connaissent pas encore, l’écriture inclusive est un artifice de langage consistant à faire apparaître simultanément les genres féminin et masculin des noms communs, adjectifs et pronoms. Ainsi, pour parler des Francs-maçons, on doit écrire Franc-maçon.ne. L’idée est de faire apparaître le féminin, considéré comme invisible par les militants divers et variés. Bien que rendant les textes illisibles, cet artifice est très à la mode dans les documents officiels. Ca fait défenseur des minorités opprimées (j’ignorais que les femmes étaient en minorité, mais bon, que suis-je pour me faire un avis par moi-même?). L’utilisation de l’écriture inclusive va avec l’apparition de militants plus radicaux, défenseurs des minorités, avides de justice mais surtout d’auto-promotion sur les réseaux sociaux.
Fort justement, à l’occasion d’un billet sur les réseaux sociaux, un linguiste membre de l’Observatoire du Décolonialisme alertait sur un danger subtil et profond de l’écriture inclusive.

Avant d’aller plus loin, il faut d’abord comprendre le rôle de l’administration, qui est d’éditer des normes et de les faire respecter dans le cadre juridique de la loi. De facto, le langage administratif doit être univoque et conceptuel, car il engage la responsabilité juridique de l’administration. C’est ainsi qu’on a ce jargon, qui est une source intarissable de gags (surtout dans l’Education Nationale). On se souvient du « référentiel bondissant » pour un ballon, ou du « milieu aquatique fermé » pour une piscine… A cause de ce principe de responsabilité, les fonctionnaires doivent être très prudents dans leurs écrits, la responsabilité juridique de l’Administration étant engagée au moindre courriel…
A l’instar du langage juridique, le langage administratif est donc un langage normé et univoque.

Venons-en maintenant à l’écriture inclusive. Il faut comprendre que l’écriture inclusive n’est tout simplement pas un langage normé.

Il s’agit d’un usage, sans norme réelle ni code ni règle, comme l’inclusion revendiquée par les militants. D’ailleurs, l’Académie Française n’inclut cet usage ni dans les règles de grammaire, ni dans le dictionnaire. On serait plutôt proche d’un langage codé communautaire, à l’instar de l’argot des voleurs, du louchébem des bouchers parisiens, du javanais, ou du langage SMS. Or, on ne peut concevoir un écrit administratif écrit en louchébem, sauf au théâtre… A ce propos, l’humoriste et Franc-maçon Pierre Dac avait réécrit les rituels du Rite Ecossais Ancien et Accepté en argot des voleurs. Il est question de cabane pour la Loge, de Frangin taulier pour le Vénérable, de Mec des Mecs pour le Grand Architecte de l’Univers, de larfeuille de la Vioque pour le tronc de la Veuve, etc. Mais même le texte de Pierre Dac garde cet aspect normé et univoque.

Si j’en reviens à mon problème d’écriture inclusive, on peut considérer qu’il s’agit d’un argot. Moins poétique que celui de Frédéric Dard, mais argot quand même. Ou, comme les règles de l’écriture inclusive ne sont pas écrites ou codifiées, d’un dialecte. Imagine-t-on un document administratif écrit en arguche ou en alsacieni ? Que peut-on dire de sa validité administrative ?
De manière plus caricaturale, sommes-nous en train de faire comme en Allemagne, où tout le monde parle allemand, mais chacun le sienii ?

La langue administrative est normée et univoque, car issue du droit. Si chacun se sent fondé à changer la langue officielle et juridique au nom de telle ou telle cause ou de l’application de ce qu’il croit être son droit, le risque est de générer des monceaux de documents, sans réelle validité, puisque leur langue n’est pas la langue officielle. Sans compter la perte du sens des mots (ce qui est une horreur pour le Franc-maçon que je suis) et la prédominance de règles individuelles sur les règles communes.

Or, que se passe-t-il si l’engagement individuel ou l’idéologie associée prédominent sur la langue et l‘usage communs ? Ce peut être ravageur, surtout dans l’enseignement ou la formation ! Imaginez un prof d’histoire-géo platiste refusant d’enseigner la géographie au nom de son droit et de ses convictions ou un prof de SVT anti-IVG refusant d’enseigner l’éducation sexuelle et la contraception au nom de ses convictions et croyances, ou des militants du développement durable expliquer en formation que l’informatique est moins polluante que l’usage de la voiture… Même principe : refus de la règle commune au profit de croyances ou d’usages militants, et transmission d’idées fausses au service d’une vision d’un ordre du monde mensonger.

On en revient à ce danger : imposition d’une croyance ou d’une règle d’exception d’une minorité sur le droit et les règles communes, relatives à la majorité. Toujours ce bon vieux prêtre ascétique Nietzschéen…

Un Franc-maçon se doit de toujours chercher l’esprit derrière la lettre et de ne pas se payer de mots. Je perçois donc derrière cet artifice chaotique de plus sombres desseins. Le danger que je vois, c’est donc ce refus des règles communes (Meus meumque jus…) au nom de l’affirmation d’une individualité que l’on prend pour une liberté. La même que la liberté de fumer que prennent les fumeurs dans un espace non fumeur…

Les tenants de l’écriture inclusive véhiculent l’idée que les règles de grammaire et d’orthographe, on s’en fout, que l’intelligibilité et l’univocité du texte juridique ou administratif, on s’en tamponne le coquillard, et que le respect de l’usager est désormais secondaire. Seule doit compter la cause, qui est forcément juste.

La langue française, par la rigueur de ses règles et la richesse de son vocabulaire est la langue idéale du droit et de la diplomatie. D’ailleurs, les constitutionnalistes français sont souvent sollicités à l’étranger pour rédiger des constitutions. A ce titre, le travail de sape de la langue par les démagogues inclusifs et autres militants woke est une véritable catastrophe puisque nous perdons notre langue ou la rendons inintelligible. Une véritable démarche orwellienne…

Et pendant que nous glosons sur l’écriture inclusive, une femme reste payée 30 % de moins qu’un homme à travail égal. Mais ça, visiblement, ça dépasse les militant.e.s divers.e.s et varié.e.s.

Je vous embrasse.

iContrairement au provençal, qui est une langue parlée et écrite, disposant d’une grammaire, l’alsacien est un dialecte, parlé sans règles codifiées.

iiSituation vécue : l’allemand officiel est celui parlé sur Arte, le Hochdeutsch parlé principalement à Hanovre et enseigné à l’étranger. Mais il existe des multitudes de dialectes et de variétés régionales, qui rendent les conversations rapidement inintelligibles : le Ruhrdeustch, le bavarois etc.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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