dim 28 novembre 2021 - 18:11

Tiers-lieux et Tiers-Etat

La crise sanitaire et les règles de couvre-feu en vigueur le premier semestre de l’année 2021 ont amené chacun à limiter son existence entre son domicile et son lieu d’emploi (si tant est que celui-ci n’ait pas été fermé). La vie s’est donc limitée à métro, boulot (pour ceux qui pouvaient encore l’exercer ou qui en avaient un) et dodo. Ce mode de vie très appauvri a mis à mal les tiers-lieux.

J’étais au Salon Masonica de Lille dimanche dernier, une occasion de rencontrer mes lecteurs. Une occasion aussi de bouger, ce qui est assez compliqué en ce moment. Et j’en garde un très bon souvenir: un lieu très accueillant, et l’occasion de faire de belles rencontres.

Il est toujours intéressant de changer de lieu de temps en temps. Faire ce qu’on fait d’habitude en un autre lieu permet de sortir de ses automatismes et d’enrichir son expérience. J’ai deux exemples qui me viennent à l’esprit. A l’occasion du stage d’été de mon dojo, nous nous sommes transportés dans un petit village de Saône et Loire, où nous avons pratiqué dans le gymnase municipal (dans le strict respect des gestes barrières, il faut le dire). Autre lieu, donc, et pratique différente. Le tapis n’était pas le même et donc procurait une nouvelle expérience de contact avec le sol. Le fait de loger à quelques minutes à pied donnait une temporalité différente. Et les nouveaux repères que nous avons pris ont permis un petit enrichissement personnel.

Deuxième exemple, maçonnique celui-ci. J’ai eu la joie d’être invité à participer aux travaux d’une Loge qui, à titre exceptionnel, se réunissait dans un autre lieu que son temple (en l’occurrence, au sous-sol d’un petit musée). Et là, les paroles prononcées à l’ouverture (Quel est le premier devoir d’un surveillant en Loge ? C’est de s’assurer que la loge est dûment couverte et leurs déclinaisons de ce type ) prennent tout leur sens.

Dans le même ordre d’idée, avec les règles de couvre-feu et la fermeture des temples l’an dernier et cette année, les Loges se sont retrouvées où elles pouvaient, parfois sans le matériel nécessaire, avec les rituels lisibles sur tablette ou smartphone. Ce pouvait être dans un local d’entreprise, un atelier, une maison etc.

Malgré le manque de matériel et les lieux inadaptés, ces loges ont pu travailler, grâce aux bonnes volontés certes, mais aussi et surtout grâce au pouvoir de l’imagination, le même pouvoir que les comédiens utilisent sur scène (j’emprunte cette idée à la sœur enseignante qui m’a confié l’anecdote). De ces anecdotes, donc, on en déduit que se rendre ailleurs que dans ses endroits habituels, c’est changer de point de vue, et mieux comprendre ses propres comportements… et se débarrasser de ses automatismes.

A propos de couvre-feu et de crise sanitaire, par l’expérience carcérale et la privation de libertés qu’elle a engendrées, la crise sanitaire et les confinements de 2020 et 2021 ont mis à mal un élément important de sociabilité, les tiers-lieux.

Mais qu’est-ce qu’un tiers-lieu, me demanderez-vous ? Hé bien, c’est un lieu intermédiaire entre le lieu d’emploi et le domicile, M. de La Palisse n’eût pas dit mieux.

Dans mon cas, rentrent dans cette définition mon dojo et ma Loge (qui sont à côté, j’aime bien m’entraîner un peu avant d’aller travailler, car ça me permet d’avaler plus facilement les couleuvres maçonniques que j’entends parfois…)

Plus sérieusement, il en existe une définition donnée par les sociologues (notamment le sociologue Ray Oldenburg) : il s’agit d’un « espace physique prévu pour accueillir une communauté afin de permettre à celle-ci de partager librement ressources, compétences et savoirs, en répondant à une liste de critères prédéfinis ».

Dans la culture populaire, surtout celle mettant en scène des jeunes urbains, les personnages tendent à fréquenter des tiers-lieux : je pense notamment au Bronze dans Buffy contre les Vampires, au bar dans Ally Mac Beal et bien sûr au Central Perk de Friends. Soit dit en passant, c’est à partir de ces représentations de tiers-lieux (qui n’en sont pas réellement) qu’un certain nombre d’entre nous affectionne les cafés de la marque à la sirène scandinave. Je suppose qu’il y a aussi l’identification aux personnages de Friends… Je ne dirai rien, je fais pareil quand je me rends dans ma librairie de comics et que je me prends pour Sheldon ou Leonard.

Pour entrer dans le cadre des tiers-lieux, l’endroit désigné doit respecter un certain nombre de critères, rappelés sur le site tiers-lieux.be. L’étude du tiers-lieu étant un fait de sciences humaines, donc vivant, les critères peuvent évoluer selon qui les emploie. Toutefois, il y a un certain nombre de constantes, que je me propose de vous exposer.

Selon le site tiers-lieux.be et Ray Oldenburg, le tiers-lieu doit :

  • Etre discret : on n’y est pas pour faire du tapage. Donc basses à fond proscrites.
  • Promouvoir la démocratie : Offrir un endroit où chacun est libre de s’exprimer, en respectant l’éthique de la conversation telle que définie par Jürgen Habermas.
  • Encourager la cohésion sociale : Créer de la cohésion sociale afin que des personnes sans liens entre elles puissent se rencontrer (et si ce sont des voisins, c’est mieux). La réunion de ceux qui ne se seraient jamais connus autrement doit aider à sortir de sa bulle et permettre d’apprendre à vivre ensemble.
  • Permettre la création de multiples amitiés : En effet, se sentir bien dans un lieu permet de créer l’amitié avec les autres personnes qui s’y sentent bien.
  • Permettre l’évolution spirituelleet culturelle: La multiplicité des profils s’y sentant bien permet de faire évoluer la mentalité des gens s’y trouvant.
  • Etre un lieu de secours : Selon le site, en cas de problème majeur ne pouvant être résolu par les pouvoirs publics, les tiers-lieux seront des lieux où la communauté prendra le devant sur les pouvoirs publics.
  • Contribuer à la création d’un capital social : Encourager la rencontre de gens éloignés par la vie, les faire découvrir et échanger leurs centres d’intérêts et apprendre à se faire confiance. Le capital social doit potentiellement aider (dans la mesure du possible) à s’intégrer dans différents autres secteurs, tel que celui de l’emploi.
  • Encourager l’économie solidaire: Chacun pourra apporter son aide, soit par des connaissances, soit par du matériel, soit par l’intégration sociale à celui en ayant besoin.
  • Encourager la discussion et le débat de forum intellectuel : Il faut pouvoir discuter de tous les sujets en basant son argumentation sur la réflexion.

Ah ben, mince alors ! Ca me rappelle des choses, ça ! Un peu comme les endroits où je vais au moins trois fois par mois !

Au fond, la définition des tiers-lieux ressemble un peu aux textes fondateurs de l’Ordre maçonnique: rassembler des personnes qui ne se seraient jamais connues autrement, apprendre la tolérance et la concorde, progresser ensemble grâce au travail personnel, promouvoir le secours et la solidarité, le tout dans la plus grande discrétion. Vous l’aurez compris, la Loge, si elle est bien animée, est une forme de tiers-lieu.

Et si nous regardons bien autour de nous, un certain nombre d’endroits font office de tiers-lieux. Sans être des bars ou des cafés particuliers, ce peut être aussi des librairies (j’en ai connu une comme ça, qui malheureusement a fermé ses portes il y a quelques années), des jardins partagés en ville, des salles de jeux de société, des auberges à thème etc. Ce type de structure est, si on regarde bien, assez ancien. Ainsi, au XVIIIe siècle, le café le Procope de Paris (qui existe toujours, mais qui n’est plus désormais qu’un restaurant) était un tiers-lieu au sens donné par Oldenburg. Il s’agissait en effet du rendez-vous des philosophes, entrepreneurs, politiciens, journalistes et autres personnalités voulant changer la société.

Le tiers-lieu n’est pas l’apanage de la cité ou de la mégapole. De tels endroits existent un peu partout à la campagne, où se créent réellement les liens et peuvent se développer différentes formes de solidarité. Ce peut être un café associatif ou collaboratif, une ferme animée par une association ou un lieu de création ou d’expression, un atelier d’artistes. En fait, à partir des critères d’Oldenburg, on peut se rendre compte que nous disposons tous d’au moins un lieu s’approchant de la définition.

Alors, en ces temps de crise où l’on doit montrer patte blanche et QR-Code, en ces temps où la solidarité est plus que jamais nécessaire pour vivre dignement, protégeons nos précieux tiers-lieux et n’oublions pas nos valeurs les plus importantes, notamment la solidarité !

Je vous embrasse.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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