sam 23 octobre 2021 - 10:10

Qui est votre pire ennemi ? L’enfer n’est pas l’autre.

La dernière question posée à l’impétrant lors de la cérémonie d’initiation est : vous avez connu beaucoup d’hommes; vous avez peut-être des ennemis. Si vous en rencontriez dans cette assemblée ou parmi les francs-maçons, seriez-vous disposé à leur tendre la main et à oublier le passé ?

Platon dit que le mot primordial pour la communauté est loi ; quant à Aristote, il pense que c’est Philia. Les deux pourraient avoir raison. Ce qui maintient une communauté ensemble, c’est la loi au-dessus des êtres. Mais ce qui crée une communauté, c’est l’amitié qui vit dans ces êtres.

La fraternité maçonnique n’est pas que théorique, elle est ressentie sincèrement par tous. La fraternité se distingue de l’amitié car elle n’est pas une affinité ; sa recherche constitue un devoir pour le maçon. Il doit l’étendre à tous les membres de l’humanité par un passage du «dévisagement à l’envisagement» selon l’expression de Lévinas.

Mais surtout, le chantier est le lieu de la fraternité sans laquelle le franc-maçon ne peut se prévaloir de progrès initiatiques.

En remontant aux Anciens Devoirs de la Maçonnerie, on découvre, insérée de façon plus ou moins voilée dans les règles normatives qui y sont énumérées, une indication précieuse, notamment, pour les recherches du Compagnon : il y est affirmé que «l’amour fraternel constitue la pierre de fondation et la clef de voûte, le ciment et la gloire de cette antique Fraternité», méthode qui vise au dépassement des barrières limitatives qui entourent le moi vis-à-vis des autres : «Recherche pour ton Frère soixante-dix excuses et, si tu ne les trouves pas, reviens vers ton âme avec suspicion et dis-lui: ce que tu vois en ton Frère, c’est ce qui est caché en toi !»

Il y a en chacun de nous un originaire souci de l’autre, qui serait le bien, qui fonde l’humain. La Franc-Maçonnerie est ancrée sur cette notion de bien et l’appelle fraternité.

Le thème de la fraternité sert souvent à démonter le rôle de la violence, la nécessité de poser son identité, de comprendre l’identité de l’autre, de lui faire confiance, d’avoir une attitude dialogale. «Lorsque nous sommes rassemblés, nous devenons tous frères ; le reste de l’univers nous est étranger : le prince et le sujet, le gentilhomme et l’artisan, le riche et le pauvre y sont confondus, rien ne les distingue, rien ne les sépare ; la vertu les rend égaux : elle a son trône dans nos loges, nos cœurs sont ses sujets, et nos actions le seul encens qu’elle y reçoive avec complaisance[1]».

Être frère c’est avoir la même ascendance, donc avoir la même origine, ce que sont tous les humains. C’est pour cela qu’Adam a été créé unique (je prends cela comme catégorie de pensée et non dans un sens créationniste), pour la paix des créatures, qu’un homme ne puisse pas dire à son prochain : mon père est plus grand que le tien, mon héritage spirituel ou religieux est le seul valable. Ce principe est le fondement de la LAÏCITÉ

“La laïcité est pour moi un cadre qui ne sature pas, qui promet que l’espace autour de nous restera non saturé des convictions ou des certitudes des uns et des autres. La laïcité est une garantie d’un espace autour de moi qui reste vide de ma croyance ou de celle de mon voisin”.

Delphine Horveilleur

QU’EST-CE QUE LA FRATERNITÉ ?

Être fraternel, c’est considérer toute vie comme équivalente d’une autre, quelle que soit sa valeur. C’est dépasser les différences pour ne retenir que ce qui est commun. C’est accepter l’autre  pour lui-même. C’est ne pas vouloir, par une surconscience, diminuer l’autre pour se grandir. Si les hommes doivent se comprendre, ils doivent se reconnaître, et pour se reconnaître, il faut qu’ils se rencontrent sans se mutiler, sans s’appauvrir, sans se renoncer. Il faut cesser d’être œdipien, pour pouvoir devenir fraternel. C’est à dire qu’il faut renoncer à tuer le père en sortant d’un système de hiérarchie profane, hiérarchie des êtres, hiérarchie des cultures, pour retrouver en l’autre, quelle que soit son histoire, sa propre altérité. C’est peut-être ce que signifie aussi être enfant de la veuve  comme il est dit en Franc-Maçonnerie. Ne plus avoir de père met provisoirement les hommes à l’abri des tentations ou pulsions homicides œdipiennes ; provisoirement car cela reste difficile à mettre en œuvre.

Élie Wiesel: Talmud fanatisme et tolérance 

Dans le judaïsme, est pur tout ce qui a trait à la générosité pour l’autre, est impur tout ce qui est en rapport avec l’enfermement sur soi et la mort. Le mot «clef», c’est la bonté. Pas le «bien», qui n’est qu’un mot, mais la bonté, au sens de  petit geste ; car c’est là qu’est le véritable amour : dans les petits gestes. Tsédek, la justice ; tsédaka, la bienfaisance. La tsédaka équivaut à tous les commandements de la Thora ; à elle seule, elle les contient tous. Elle consiste à être touché par n’importe quelle douleur éprouvée par quelqu’un ; à lui offrir quelque chose de son avoir, et quelque chose de soi. La Tradition n’est pas seulement une philosophie, un «amour de la sagesse», mais elle ouvre la voie à la «sagesse de l’amour»!  Nos Sages nous enseignent que sauver un homme équivaut à sauver l’humanité entière. Il faut de la volonté pour passer de la conception morale de l’altérité à une éthique manifeste, on appelle cela l’altruisme.     

Mathieu Ricard – Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance :

«Je est un autre[2]» ! N’oublions pas que le miroir présenté à l’impétrant après qu’il ait promis de se réconcilier avec tout frère (ou sœur) a pour signification que son reflet est son plus grand ennemi avec lequel il faut d’abord se réconcilier[3].

Les actes de bienfaisance dans le monde profane de la Franc-Maçonnerie feront l’objet d’un autre article

Illustration, d’après Eugène Delacroix, Dante et Virgile aux enfers dit aussi La barque de Dante.


[1] Joseph Uriot, Le Secret des francs-Maçons mis en évidence, p.17: < digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/uriot1744/0021>

[2] Expression de Rimbaud dans la lettre adressée à Paul Demeny : «Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène.»

[3] Certains Rites n’utilisent pas le miroir, d’autres lui donnent des significations différentes.

Solange Sudarskis
Maître de conférence honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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