sam 23 octobre 2021 - 09:10

Mes Frères me reconnaissent pour tel : de la problématique de la reconnaissance

L’humain est un animal social et ne peut évoluer seul, ce qui explique sa quête, consciente ou non, de reconnaissance. Toutefois, cette quête peut l’amener à faire des choix discutables.

J’étais en Loge hier soir et en écoutant des Apprentis réciter leur catéchisme, il m’est venu quelques réflexions sur la reconnaissance. Ainsi, dans tous les rituels maçonniques, il y a toujours un moment durant lequel l’Initié se doit de répondre « mes Frères me reconnaissent pour tel ». Cette réponse amène un certain nombre de questions. En fait, la signification la plus évidente est qu’il est impossible d’être initié à la Franc-maçonnerie (ou à toute autre discipline initiatique) seul. L’Initiation est forcément issue d’un phénomène collectif : c’est la Franc-maçonnerie, puis l’Obédience, puis la structure basique, la Loge constituée de ses membres qui reconnaît le nouvel initié comme tel. A y bien réfléchir, il est quasiment impossible d’être quoi que ce soit seul. La reconnaissance par d’autres hommes est indispensable. L’humain est un animal social, qui fonctionne en meute, voire en horde. La reconnaissance par le groupe est indispensable à la survie de l’individu, d’où cette recherche qui perdure aujourd’hui encore.

Ainsi, dans le monde universitaire, il est inconcevable de produire un doctorat seul. Déjà, ça vexe les vieux barbons en place, et surtout, dans ce processus, la reconnaissance par les pairs est indispensable, avec les risques de dérive que cela peut engendrer. De la même manière, dans les arts martiaux, l’obtention du grade de maître ne peut se faire qu’avec la reconnaissance des fédérations agréées, reconnues par l’Etat. Si on a le malheur d’appartenir à une petite fédération, pas encore reconnue ou en bisbille avec les fédérations officielles, l’obtention de l’autorisation d’exercer son magistère devient un vrai casse-tête, à côté duquel le Rubik’s Cube à 5 carrés est un jeu d’enfant.

Dans les deux cas, l’idée est bien entendu de poser des garde-fous, et d’éviter que des charlatans ne se fassent passer pour des docteurs ou des professeurs et respectent bien les règles élémentaires de la discipline.

Le problème est que la reconnaissance des pairs se transforme parfois (ou souvent) en recherche du même. Ainsi, si un pair vient avec des idées nouvelles, paradoxales ou à défaut, non orthodoxes, celui-ci ne sera jamais réellement reconnu et devra rester à l’écart de la reconnaissance. A l’inverse, un pair allant dans le sens de la doxa académique ou disciplinaire mais n’apportant rien de bien nouveau sera reconnu avec les honneurs.

Si l’on va plus loin, avec le langage des oiseaux, on se rend compte que la reconnaissance par les pairs est surtout une reconnaissance par le père (au sens de Freud). L’humain est ainsi fait qu’il ne peut vivre et s’épanouir seul, quoi qu’en disent les gourous de l’individualisme crasse ou du néolibéralisme le plus obtus. L’histoire des self-made-men qui se font seuls sans l’aide de personne n’est qu’une vaste escroquerie : des individus tels que Steve Jobs, Elon Musk, ou Jeff Bezos ont forcément bénéficié d’aides au début, ne serait-ce que par leurs études, achevées ou non.

Parfois, la recherche de reconnaissance peut amener à embrasser la voie de bien Mauvais Compagnons. Ainsi, un écrivaillon et polémiste, d’origine extra-frontalière, par recherche de reconnaissance de ses compatriotes, peut être amené à défendre des idées plus que contestables, voire défendre les points de vue et idées rances qui ont pourtant amené à la Shoah… Cette même recherche de reconnaissance de l’ethnie dominante peut amener aussi les sujets d’origine étrangère au groupe principal à haïr leur propre communauté au profit de leur groupe d’adoption, voire les autres étrangers au groupe dominant. Ainsi, on a pu voir des italiens et leurs descendants, méprisés par les français « de souche » mépriser les maghrébins ou les européens de l’Est en les considérant comme des étrangers et donc des dangers potentiels. L’auteur Art Spiegelmann avait croqué ce trait dans son roman graphique Maüs. Il y racontait l’histoire de son père, juif polonais, rescapé d’Auschwitz. On pourrait se dire qu’un tel homme que ce père devrait être au-delà de toute haine ou xénophobie… Bernique ! Le bonhomme se montre peut-être plus raciste et xénophobe que des WASPS moyens ! On peut penser que sa recherche de reconnaissance de l’ethnie dominante (en l’occurrence les blancs new-yorkais) l’a amené à rejeter voire détester ce qui ne lui ressemble pas, à commencer par les afro-américains.

A y bien regarder, l’humain n’est pas fait pour aimer ce qui ne lui ressemble pas : les visages pâles n’aiment pas les noirs et réciproquement. Et même entre blancs, selon les origines, on trouve toujours un moyen de se détester. Par exemple, les supporters de l’OM et du PSG ne brillent pas par leur fair-play et leur esprit fraternel. Et ne parlons pas des riches et des pauvres ! Ma prudencee, ma modération naturelle et ma hernie ne me permettent pas d’évoquer les mesquineries interobédientielles…

En fait, dès lors que nous rencontrons un étranger à notre groupe, nous avons tendance à nous en méfier et à le rejeter. Nous ne le reconnaissons tout simplement pas. A l’inverse, un étranger, pour intégrer le groupe peut être prêt à détester son propre groupe d’origine ou tout autre groupe désigné comme étranger.

Il semblerait que nous ne soyons pas programmés pour aimer l’humanité dans sa globalité. Nous ne pouvons naturellement aimer que ceux qui nous ressemblent. Le philosophe Francis Wolff parle dans ce cas d’une éthique de la 2e personne.

La Franc-maçonnerie par cette reconnaissance de la qualité de Frère peut parfois aider un Initié à dépasser la 2e personne et ainsi entrer dans l’éthique de la 3e personne : l’amour de l’humanité. Personnellement, je cherche toujours et j’en suis encore loin. Je m’en étais ouvert en Tenue auprès d’un éminent conférencier, qui m’avait encouragé à développer non pas un amour de l’humanité, mais plutôt un amour du vivant. Paradoxalement, à force de développer cet amour du vivant, j’en viens à détester encore plus l’humanité, celle de la civilisation occidentale capitaliste, qui est un véritable ennemi du vivant. Et je n’ai pas envie d’être reconnu par ce groupe là.

Je vous embrasse.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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