sam 23 octobre 2021 - 10:10

Justice : vers plus de responsabilité ?

La mise en examen de personnes politiques dont l’action a provoqué des préjudices graves nous rappelle que la décision est soumise à une certaine éthique de responsabilité et que le décisionnaire est amené à répondre de ce qu’il a commis devant l’autorité.

Il existe une sensation honteuse, tellement honteuse qu’il n’en existe même pas un mot français : le Schädefreude. Vous connaissez forcément cette joie mauvaise, qui consiste à se réjouir du malheur d’autrui. Et je le confesse humblement, j’ai éprouvé avec force cette bien vilaine sensation qui n’élève pas l’âme. Ouh que j’ai honte. Je mériterais de faire une marche de la honte, en défilant tout nu dans une rue avec une religieuse qui sonne une cloche en déclamant shame. J’ai honte, mais parfois, la honte a du bon. Mais qu’est-ce qui a bien pu déclencher une telle ambivalence chez un sujet aussi équilibré que votre serviteur ? Hé bien, il s’agit de la mise en examen de la précédente Ministre de la Santé par la Cour de Justice de la République.

J’en entends déjà pousser les habituels cris d’orfraie : « gnagnagna politique, gnagnagna judiciaire, gnagnagna populiste, gnagnagna jeu des extrémistes ». Bon, les plus criards sont aussi ceux qui sont proches de notre gouvernement de « droite extrême » (expression honteusement pompée à Frédéric Lordon dans le Monde Diplomatique), pitoyables courtisans dévolus à leurs Mauvais Compagnons.

En résumé, la passée Ministre de la Santé est mise en examen pour mise en danger de la vie d’autrui, et placée sous le statut de témoin assisté pour abstention volontaire de combattre un sinistre.

Les idiots utiles et autres lèche-bottes de notre classe politique de petits caqueux hurlent à la « République des Juges », au populisme ou à l’ingérence de la justice en politique. Visiblement, nos beaux parleurs médiatiques ont oublié un principe porté par un grand Franc-maçon (en l’occurrence Montesquieu) : la séparation des pouvoirs. Cette séparation, on le sait depuis Lycurgue et la Constitution de Sparte est nécessaire pour maintenir un régime politique. Or, ces dernières années, on a plutôt vu l’exécutif prendre trop de poids sur les deux autres. Le rééquilibrage risque d’être douloureux… Mais pourtant salutaire.

Par ailleurs, il me paraît important de rappeler que dans le privé, dans l’entreprise (qui est l’alpha et l’oméga du projet politique d’une clique d’abrutis dévoyés), un patron qui ne respecte pas les règles les plus élémentaires de sécurité va en prison, après un procès. Aurait-on oublié par exemple le procès France Télécom l’an dernier ? Ou encore le nombre de morts durant leur temps de travail (cf. le compte Tweeter DuAccident) ? Si une personne politique, au commande d’un service ou d’une administration prend une décision qui a pour effet de provoquer la mort de personnes (comme à la Faute sur Mer, engloutie après la tempête Xynthia en 2010), il me semble normal que cette personne rende des comptes et donc réponde de son action. Cela s’appelle de l’éthique de responsabilité.

On a beaucoup évoqué cette notion au début des années 1990, lors d’une tristement célèbre affaire, durant laquelle des personnes au pouvoir ont sciemment ordonné que soient administrées à des patients hémophiles des poches de sang contaminé par le VIH, malgré des mises en garde diverses. C’est d’ailleurs à cette occasion que l’on a proféré le célèbre « responsable mais pas coupable ». C’est d’ailleurs pour ce type d’affaires qu’a été créée la Cour de Justice de la République.

Reste à savoir si le fiasco de cette crise relève de l’erreur ou de la faute. L’erreur est une mauvaise décision, prise en fonction de paramètres mal mesurés ou mal interprétés (parfois les deux), mais sans réelle intention de mal agir. La faute, elle, implique une intention ou une négligence. Provoquer un accident de la circulation parce qu’on n’a pas vu le cycliste qui a brûlé un feu rouge relève de l’erreur d’appréciation. Provoquer un accident en ayant une forte alcoolémie relève de la faute. La responsabilité n’est pas du tout la même selon que l’on a commis une faute ou une erreur, même si les conséquences sont les mêmes. C’est d’ailleurs à cela que servent les tribunaux et les jugements : déterminer les responsabilités et les éventuelles culpabilités des uns et des autres et sanctionner lorsque c’est nécessaire.

Dans le cas qui nous intéresse, il reste à qualifier l’ensemble des infractions. La gestion des masques, erreur ou faute ? La communication erratique et mensongère, erreur ou faute ? Le fiasco des commandes de matériel (et plus généralement de la gestion du matériel), erreur ou faute ? Et ainsi de suite. Les conséquences de ces actions ont provoqué des drames humains et des dommages irréparables.

Symboliquement, la justice est représentée par une balance. Plus largement, chez les Grecs, la déesse de la Justice est la Titanide Thémis, aveugle et portant une balance à deux plateaux. Elle symbolise l’équilibre nécessaire à la stabilité du monde. La délégation de la justice à un tiers est un marqueur de civilisation, puisqu’elle évite le cycle éternel des vengeances, qui, symboliquement, déséquilibrent la balance d’un côté comme de l’autre.
Fait intéressant, les conseils de discipline maçonniques sont constitués de Frères portant un sautoir orné d’une balance. Quand les préjudices ont entraîné un déséquilibre de ladite balance, celle-ci doit être rééquilibrée. C’est le rôle de l’autorité de justice : elle est le tiers fondé à réparer le préjudice subi, sanctionner le déséquilibre et remettre les plateaux d’aplomb.

En fait, toute décision susceptible d’avoir un effet direct sur la vie d’une ou plusieurs personnes entraîne la responsabilité du décisionnaire. On ne peut pas jouer impunément avec des vies. Le registre de cette gestion lamentable de crise n’est pas politique, il est pénal dans le sens où des morts auraient pu, auraient dû être évitées. La sanction ne doit pas être une banale élection mais bien une sanction pénale. Quiconque a lu L’Art de la Guerre sait que quand l’armée se plante, c’est le général qui en subit les conséquences et qui saute. Et c’est là le sens de ces actions judiciaires : nos politiques ne doivent pas oublier qu’ils sont responsables devant la loi des décisions qu’ils prennent et qu’ils peuvent être sanctionnés lorsque leurs décisions provoque une catastrophe.

Mettre en danger la vie d’autrui est un crime, qui doit être sanctionné par l’autorité compétente. Nul ne peut, ni ne doit se substituer à la justice, et ce n’est pas aux électeurs de le faire. Ceux qui ont mal agi doivent répondre des conséquences de leur action. C’est d’ailleurs une partie du symbolisme de certains degrés en maçonnerie.

Le pouvoir n’est ni absolu, ni illimité et encore moins impuni quand on en abuse. Là est l’éthique de responsabilité. Cette lamentable affaire a le bon goût de nous le rappeler.

Je vous embrasse.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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