jeu 23 septembre 2021 - 12:09

Epidémie d’incivisme

Le passe sanitaire est une mesure prise à la va-vite, qui sous couvert de sécurité sanitaire, crée plus de problèmes qu’elle n’en résout en instaurant des inégalités inadmissibles entre citoyens. L’utilisation de cet outil risque d’avoir un effet contraire aux objectifs fixés en engendrant un effet de résistance aux mesures prophylactiques, sans compter les conséquences sur la vie quotidienne des citoyens.

Quel été, décidément ! Entre la météo hivernale et les nouvelles mesures sanitaires, je ne sais pas si on aura eu le temps de se ressourcer pour la rentrée qui devrait être assez chaude…

Toutefois, ces histoires de vaccination et de passe sanitaire soulèvent un certain nombre de problèmes, et certainement pas médicaux.

Que la chose soit très claire, je ne suis pas médecin, donc pas compétent pour évoquer la vaccination et les questions médicales associées. Par contre, plutôt que de suivre les gourous givrés des sites de « réinformation » et autres associations prônant les médecines douces (et le complot judéo-maçonnique des illuminatis du Big Pharma et fadaises du même acabit), je vous encourage à lire l’interview d’Irène Frachon au Parisien. On ne pourra pas l’accuser d’être inféodée aux laboratoires, elle.

C’est un des points qui me chagrinent dans cette histoire : on ne peut plus discuter sans risquer de se faire insulter ou accuser soit d’être à la solde du gouvernement/Big Pharma/ce que vous voulez si on a pris la décision de se faire vacciner ou au contraire se faire traiter de débile manipulé si on a pris la décision de ne pas se faire vacciner. Je vois aussi des personnes qui se croient malignes à inonder les boites mail de leurs correspondants avec des articles et des interviews de parfaits inconnus dont on s’aperçoit après recoupements que ces derniers sont soit de dangereux gourous, à la solde de mouvements extrémistes, sectaires ou fondamentalistes, soit des charlatans professionnellement incompétents.
Résultat, pour une newsletter que je lis en quelques minutes, je passe quinze à trente minutes à recouper les informations pour m’apercevoir que le texte n’est qu’un ramassis de conneries (chose dont j’avais déjà l’intuition). Vraiment, cet envahissement idéologique est fatigant.

Le plus triste, sur les réseaux sociaux, c’est cet étalage d’ignorance, de fanatisme et d’ambition dont font montre des Frères comme des Soeurs, qui veulent jouer aux résistants et aux lanceurs d’alerte derrière le confort de leurs écrans. Au final, ils ne font que s’amuser à répandre de fausses informations, qui peuvent avoir des conséquences sur des esprits crédules. Nos Mauvais Compagnons font toujours beaucoup de dégâts.

Dans un tout autre registre, j’ai été choqué d’apprendre que des pharmaciens faisant des tests ont été pris à partie par des manifestants antivaccins et anti-pass, et encore plus choqué d’apprendre qu’un centre de vaccination avait été incendié. Bêtise et violence, maintenant. Mais pour qui se prennent ces gens qui se permettent de dégrader des établissements de soin ? C’est aussi sensé qu’être anti-tabac et à ce titre, aller dégrader un bureau de tabac. Et la suite, ce sera quoi ? Les gens qui sont contre la Franc-maçonnerie qui vont dégrader des Temples ou des véganes qui vont saccager des boucheries ? Ah, ben non, ça, c’est déjà fait…

Dans ces manifestations, l’argument qui revient toujours est « ma liberté ». Et là, je crois important de discerner la liberté individuelle du civisme. Prenons l’exemple d’une autre mesure contestée : le passage des routes de campagne à 80 km/h. Lorsque cette mesure de sécurité routière a été adoptée, il s’est déroulé tout un ensemble de protestations et de manifestations, au nom des libertés d’un groupe de conducteurs. Simplement, les limitations de vitesse ont un sens, celui de la sécurité routière, et ne pas les respecter c’est tout simplement faire preuve d’incivisme, en refusant les règles communes.
De la même manière, lorsqu’on a interdit la cigarette dans les trains, les restaurants ou les lieux publics, nombreuses ont été les protestations contre une mesure « liberticide ». Mais de quelle liberté parle-t-on, ici ? Celle de nuire à la santé d’autrui ou sa propre santé, ou celle de respirer sans se faire empoisonner par la clope du voisin ? Instaurer une règle commune (ne pas fumer dans un lieu public), c’est garantir les libertés et les droits du plus grand nombre. Ne pas vouloir les respecter, c’est faire montre d’incivisme et d’égoïsme.

Je me pose donc la question (et j’espère qu’un sociologue pourra me répondre) : dans quelle mesure les antivaccins se rapprochent des anti-limitations de vitesse ou des pro-tabac ? Autrement dit, quelle est la part d’incivisme dans les revendications de libertés individuelles ?

En fin de compte, qui doit être protégé de quoi ? Celui qui impose ce qu’il appelle sa liberté (clope, vitesse, non vaccination etc.) ou celui qui en subit les effets ?
Il me semble que l’État doit être garant des libertés publiques, mais son involution (autrement dit, sa régression vers une entité purement répressive) met en danger ce rôle. Et les libertés fondamentales ne doivent pas être des variables d’ajustement d’une politique erratique. Tout comme l’incivisme et l’égoïsme ne doivent pas être confondus avec les libertés individuelles.

A ce propos, l’instauration de ce passe sanitaire pose de vrais problèmes d’éthique et de droit, au-delà de la vaccination comme acte civique.

Le premier est la préservation du secret médical. Qui peut avoir envie de fournir une donnée médicale et des détails sur son identité à n’importe qui ? Sans compter les problèmes logistiques et techniques que pose l’utilisation de cette chose…

D’autre part, l’instauration d’une société à deux vitesses et de « bons » et « mauvais » citoyens n’impliquera pas forcément la couverture vaccinale, bien au contraire. Surtout si les libertés les plus simples sont en jeu. A ce propos, si aller au cinéma, au restaurant ou au concert requiert la présentation du passe sanitaire, j’exige qu’on m’explique pourquoi ce document n’est pas requis à l’entrée des lieux de culte. L’argument juridique serait la garantie de la liberté d’exercice du culte. Soit. Mais si je voue un culte à Alexandre Astier et son cinéma, Alice Cooper et ses concerts ou à la cuisine d’Alain Ducasse ?

Les raisons prophylactiques ne sont pas recevables non plus : rien, techniquement ne différencie une nef d’église d’une salle de cinéma (à part que les sièges y sont plus confortables). Donc rien ne doit justifier l’exigence du passe sanitaire pour les actes de la vie courante autres que le culte. A moins que la vraie raison ne soit d’éviter de mécontenter les croyants (ce qui serait un crachat à la figure des rédacteurs de la loi de 1905). Et donc tant pis pour les athées, c’est ça ? Et tant pis pour la culture très pénalisée par ces mesures, au point où on est aussi ? Et donc, en France en 2021, on peut aller et venir librement dans un lieu de culte, mais pas dans un lieu de loisir ni dans un service publici ?
A l’heure à laquelle j’écris ces lignes, j’attends toujours l’avis du Grand Orient de France et des autres défenseurs de la laïcité sur cette disparité inadmissible et insupportable.

Plus ubuesque encore, l’obligation d’un passe sanitaire pour aller à l’hôpital… Du coup, pour les opérations planifiées depuis des mois, ou des soins nécessaires et réguliers, on fait comment ? Un test, me direz-vous. Mais lorsque ceux-ci deviendront payants, n’y-a-t-il pas un risque d’infliger une double peine au patient ? Et si les réactifs viennent à manquer, on fait quoi ?

Par ailleurs, instaurer l’obligation de fait de ce ce passe à la mi-juillet alors que la vaccination n’est ouverte à tous (sur base du volontariat) que depuis début juin (et début juillet pour les 12-18 ans) et que l’obtention du document requiert au moins 3 semaines après la première injection, c’est faire preuve soit d’une méconnaissance et d’une incompétence crasse, ou, si le choix a été fait en connaissance de cause, d’un sadisme certain envers le bas-peuple. Mais que peut-on attendre de caqueux plus prompts à pérorer sur les réseaux sociaux en compagnie d’influenceurs qu’à penser à long terme au bien public? Petit exemple pratique : comme tout le monde n’est pas encore vacciné, spécialement les plus jeunes, que fera-t-on quand les réactifs de test viendront à manquer ? On leur interdira l’accès à la vie en société ou aux soins ?

Les exemples de situations ubuesques ne manquent pas, et c’est là le plus inquiétant. Nous avons quasiment tous souffert de cette crise, et visiblement, nous n’en avons pas encore fini… Mais qu’est-ce qui est le plus à craindre ? Le virus ou les mesures prophylactiques des Diafoirus de la politique ?

En fait, je vois en l’instauration de ce passe (et je parle bien du document, pas du vaccin) une forme de violence institutionnelle à établir qui est bon et qui ne l’est pas, à la manière d’un Schibboleth (Livre des Juges, 12:4-6). Or, on sait depuis la publication des travaux de Pierre Bourdieu qu’il existe une loi de conservation de la violence, et que toute violence se paie un jour. La violence institutionnelle catalysée par le dédain des institutions et corps intermédiaires se transmue en violence physique, elle-même aggravée par le mépris affiché des dirigeants pour les personnes.

Si je n’approuve pas la violence, loin de là, et si je n’approuve pas non plus le côté obscurantiste des mouvements antivaccins, je crois important de lutter intelligemment contre le risque de contrôle social dont le passe sanitaire est peut-être la première pierre. Et la seule manière de lutter contre la violence d’état est justement la non-violence. Céder à la violence, dont seul l’État peut faire un usage légitime, c’est se mettre hors la loi et surtout discréditer le mouvement ou la cause.

Plus que jamais, de nouvelles formes de protestations sont à inventer pour protéger les libertés les plus fondamentales. Et pour cela, il existe des outils, notamment l’ouvrage de Srdja Popovic, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans arme ? ainsi que toute la documentation du mouvement CANVAS (fondé par le même Srdja Popovic). Ce sera toujours plus utile que de dégrader des pharmacies ou des centres vaccinaux.

Evidemment, aller au-delà de ses passions tristes et se refréner de tout détruire est moins valorisant et moins glamour sur le coup qu’appliquer la désobéissance civique, mais à long terme, c’est la seule solution applicable pour ceux qui veulent vraiment changer. Et c’est l’Initiation qui nous l’apprend.

Je vous embrasse.

iSi je voulais faire du mauvais esprit, je dirais : mais quel service public ? Les moindres tribunaux, écoles et hôpitaux ferment régulièrement…

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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