jeu 23 septembre 2021 - 12:09

Religion : est-ce religare ou religere ?

Nombreux sont les maçons qui, un jour ou l’autre, ont “appris” lors d’une planche, que le mot religion dérivait du latin RELIGARE (relier). Et, à la suite de cette assertion viennent en général, différents développements, symboliques ou non, sur le lien quasiment ombilical qu’il y aurait entre les 2 concepts : RELIER et RELIGION.

Dans quelle mesure cette dérivation est-elle avérée et définitive ou même logique, tout d’abord au niveau du Latin, mais également au niveau du concept même de religion (religio) à l’époque de l’empire romain et aujourd’hui ?

Les évidences triomphantes ; celles qui s’emboitent merveilleusement et qui nous confortent, réservent parfois des surprises (dés)agréables quand on se donne la peine d’aller au-delà ; en un mot encore une fois, de tailler sa pierre…

Camille Tarot, spécialiste français de sociologie des religions né en 1943, s’est penché sur la question :

« La dérivation de religare vers religio -, la plus connue, est évoquée par Lactance, apologète chrétien du 4e siècle, dans son (Divinae Insitutiones, 4, 28, 12) : « Le nom de religion a été tiré du lien de piété (a vinculo pietatis), parce que Dieu se lie l’homme (sibi Deus religaverit) et l’attache par la piété. ».

(Lucius Caecilius Firmianus, dit Lactance, est un rhéteur né vers 250 en Algérie romaine, et mort vers 325. Il a été surnommé le « Cicéron chrétien » en raison de l’élégance de sa prose latine)

« L’autre correspondance sémantique de relegere vers religio, moins connue, existait déjà, un demi-siècle avant l’ère chrétienne, [plus de 300 ans avant celle de Lactance]. Elle est justement de Cicéron [le vrai] ».

« Dans son –De natura Deorum, 2, 28, 72–, le célèbre avocat fait dériver religio de relegere, verbe rare et ancien qu’il se voit obligé de traduire, pour l’expliciter, par retractare qui signifie : repasser, réviser, éprouver un scrupule. « Ceux qui reprenaient –retractarent– diligemment et en quelque sorte –relegerent– toutes choses qui se rapportent au culte des dieux, ont été appelés religiosi de religere, comme elegantes de eligere et diligentes de diligere. Tous ces mots ont en effet le même sens de “legere” que “religiosus” ».

Quelle étymologie est la bonne ? Question qui est loin d’être simple même si, comme le rapporte Camille Tarot : « Celle de Lactance […], tardive, a la fausse évidence d’une étymologie populaire, d’un jeu de mots dû à une homophonie des signifiants et à une métaphore qui servait la nouvelle conception de la religion. Elle met le vieux mot [Religare] au service d’une définition chrétienne de la religion par le monothéisme du Dieu transcendant ; une nouveauté dans le contexte romain », et même si :

« Celle de Cicéron précède l’ère chrétienne et renvoie à un verbe rare et ancien, dont le sens est déjà obscur, (Saint Augustin relisant l’œuvre de Cicéron, traduira Retractationes, non par recul ou abandon de ses thèses, mais par retraitement des problèmes et formulations) ; Étymologie qui  correspond [certes] à un sens plus difficile (mais] qui, dans le contexte de la vieille religion romaine, est plus vraisemblable ».

Question donc non évidente car « ces deux définitions classiques et concurrentes de la religion, –poursuit Camille Tarot–, vont longtemps embarrasser les philologues [et c’est] grâce à Benveniste en particulier, que l’on comprend que cela vient d’un coup de force sémantique des chrétiens ».

Émile Benveniste, (1902-1976) grand spécialiste en grammaire comparée des langues indo-européennes et en linguistique générale.

« Les lois de la dérivation latine –nous apprend Benveniste– ne pouvaient pas donner religio (religion) à partir de religare (relier) mais plutôt religatio »

 [Le vocabulaire des institutions indo-européennes, tome 2, Benveniste, Editions de Minuit, 1969, p. 271].

« Religio vient bien de religere, et son adjectif religiosus signifie bien scrupuleux à l’égard du culte [ou encore] se faisant un cas de conscience des rites, ce que confirme son antonyme, neg-ligo, “ne pas se soucier de”, (négliger, en français) » [ibid. p. 270]

Il faudrait rappeler que les définitions “scrupuleux à l’égard du culte” ou “se faisant un cas de conscience des rites”, sont des expressions de Cicéron, propres donc à la religio romana, et ne peuvent être mises sur le même plan que le “être religieux” de l’époque moderne.

Car comme nous le rappelle Sachot (L’invention du Christ, Genèse d’une religion, Odile Jacob, 1998, p. 370, 377), Cicéron, bien que personnellement agnostique, était un fervent défenseur de la religio romana qu’il considérait comme étant le symbole de l’identité romaine  « La religio romana est une “attitude faite de respect scrupuleux –sens premier de religio– envers l’institué. Elle est ce qui donne force aux institutions et en garantit la durée, par ce lien, cet attachement du citoyen à respecter les institutions de sa cité […] chaque cité a sa religion ». [Cicéron, Pro Flacco, 28, 68 : sua cuique civitati religio].

Maurice Sachot né en 1943 Université de Strasbourg, domaine du christianisme primitif et du fait religieux

Dans Problèmes de linguistique générale, tome 1, Gallimard 1966, Benveniste cite des témoignages : « Au total la religio est une hésitation qui retient, un scrupule qui empêche et non un sentiment qui dirige vers une action ou qui incite à pratiquer le culte » (Festus). Dumézil confirme : « Religio, quelle qu’en soit l’étymologie, a d’abord désigné le scrupule et non pas un élan ni aucune forme d’action, mais un arrêt, une hésitation inquiète devant une manifestation qu’il faut avant tout comprendre pour s’y adapter […][car][…] toute la religion à Rome est politique ».

Il estime que pour les Romains, « Religio indique une disposition intérieure […] et non un ensemble de croyances et de pratiques » (ibid p. 272).

« Elle ne vise en rien l’union avec les dieux par l’extase, la possession ou un lien mystique. Le répondant de la religio est le citoyen ou la persona, dans son sens non pas moderne, mais ancien de rôle social et de capacité juridique ». (Ibid p 127). « La religio n’a jamais pu être purement subjective au sens moderne, puisqu’elle a toujours été publique et qu’elle consistait essentiellement en un ensemble de pratiques, de rituels, de calendriers. Cicéron la définissait par le culte (De natura deorum, 2, 8) ».

L’article aurait pu trouver sa conclusion à ce stade puisque “susciter la réflexion c’est déjà toucher son salaire”, et, aller au-delà risquait de nous faire tomber en un débat d’experts. Cependant, la simple curiosité historique pourrait rester insatisfaite si la question du comment la notion de religio était-elle passée du “Éprouver un scrupule” à “Lier l’Homme à Dieu“, n’était pas abordée, au moins dans les grandes lignes.

Revenons donc à Camille Tarot qui s’appuie sur Sachot : « Avant et au début de l’ère chrétienne, le mot Superstes désigne plutôt le témoin puis ensuite le devin ; “celui qui aurait un don de seconde vue [mais] sans garantie”. Puis à cause du mépris des Romains pour la divination et sous l’influence des philosophes, Superstitio désigne des croyances méprisables ; celles de ceux qui font dans l’excès du croire » (Sachot, “Religio / Superstitio”, Revue de l’histoire des religions, vol. CCVIII-4,1991, p. 373).

« Puis Superstitio finit par désigner toutes les pratiques ou crédulités qui n’avaient rien “à faire avec la religio romana“. Quand religio prend un sens plus objectif, superstitio se spécialise sur l’excès de religio ; Ce qui finit par créer un couple oppositionnel religio / superstitio ». (id p. 378).

« Au début du 2e siècle, le terme sert déjà aux Latins, attachés à la religio romana, à percevoir et penser le christianisme comme une superstitio, au double défaut d’être déraisonnable et étranger (Pline, Epist 10, 96, 8 et 9, Tacite, Annales, 14, 4, Suétone, Néron, 16) ».

« La chrétienté [en devenir] va donc garder le couple oppositionnel, religio / superstitio mais permuter les référents en déclarant le paganisme, comme étant superstitio et le christianisme, comme étant vera religio. La religion romaine ainsi sortie de la religio, libère le mot pour une nouvelle signification qui vient de “l’apologétique chrétienne, de la vraie philosophie” ».

« Et c’est Tertullien, rhéteur et juriste africain de langue latine, parfaitement bilingue, qui à la fin du 2e siècle, en une formule remarquable va parler du christianisme comme de la vera religio veri Dei (Apol, 24, 2), “la vraie religion du vrai dieu” »

« Cette synthèse ouvre une toute nouvelle carrière au christianisme. “En qualifiant le christianisme de religio, Tertullien opère un véritable coup de force qui va permettre au christianisme de se penser, de devenir la forme de civitas romana (Cité Romaine) et de faire des institutions de celle-ci l’actualisation terrestre de la civitas Dei (Cité de Dieu) ” (Sachot, 1998. p. 230) ».

Le propos de cet article était d’attirer l’attention sur le fait que les choses n’étaient pas aussi tranchées qu’elles le paraissaient à la lumière d’assertions (voire d’affirmations) concernant la dérivation de religare (relier) vers religion.

Les références ne sont là qu’à titre indicatif et non comme preuve quelconque de la justesse ou non de telle ou telle opinion. Les positions avancées et défendues restent de la responsabilité de leurs auteurs.

L’article aura rempli son rôle s’il permettait au lecteur qui le souhaite, d’élargir sa quête, en portant à sa connaissance l’existence même du débat,

Haim COHEN

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