dim 01 août 2021 - 22:08

Torah et Spécisme

Le respect de la vie est un principe absolu de la Torah, ainsi que nous le rappelle entre autres ce verset (Deut. XXX:19) : « wuvâḥartâ baḥayyîm (tu choisiras la vie) ». De même, aucune hiérarchie parmi les Hommes, comme l’affirme cet enseignement mishnique (Mish Sanhédhrîn IV:5) : « C’est pour cela qu’Adam a été créé unique, […] pour la paix des créatures, qu’un homme ne puisse pas dire à son prochain : “abbâ gâdhôl mé-avîkhâ (mon père est plus grand que le tien)” […]. » Cette attitude est-elle extrapolable ?   

Dénoncer le « spécisme » (l’équivalent du « racisme », mais envers les espèces animales autres que l’Homme, qui justifierait leur exploitation selon des manières qui ne seraient pas acceptables pour des humains) devient à la mode. C’est tout à l’honneur de notre génération de reconnaître enfin chez les animaux une sensibilité et une conscience à l’image de la nôtre (chose qu’il y a encore peu était même refusée aux humains non-occidentaux foncés de peau), mais à des échelles différentes selon les espèces. Cette reconnaissance mène naturellement à la compassion et à l’empathie, qui sont le moteur des « antispécistes ». 

Le « spéciocentrisme » est une pathologie morale récurrente chez l’Homme – dont il nous faut guérir. S’en débarrasser fait partie de notre chemin vers la maturité spirituelle. La sacralité de la vie est d’ailleurs le principe fondamental de nos Saintes Écritures.  

Après réflexion, je pense que l’accusation de spécisme peut s’appliquer parfaitement à la manière avec laquelle certains de nous traitent les biotopes naturels, sciemment détruits, ou les animaux sauvages, délibérément massacrés (en particulier les loups, les ours, les baleines, les éléphants, les rhinocéros, les dauphins, les sauriens, les grands singes, les grands félins, les loutres, etc.), mais pas à nos rapports avec les animaux domestiqués.

En effet, ces derniers (les animaux domestiqués) ne subsistent que par l’Homme, grâce à l’Homme. Ils ont été créés et sélectionnés par l’Homme, pour le profit de l’Homme. Ils ne survivraient pas dans la nature (où ils n’existent d’ailleurs pas à l’état sauvage), et vu leur nombre immense, ils détruiraient tous les milieux naturels où ils seraient éventuellement relâchés.

Selon moi, il existerait une sorte de « contrat spéciel » (à l’image du « contrat social » cher à J.-J. Rousseau) entre l’Homme et les espèces animales domestiques. Celles-ci se rendent utiles à nous – par leur travail (transport, labour, garde, chasse, etc.), par leur production (lait, laine, miel, etc.), des fois par leur vie même (viande, peau, fourrure, cuir, etc.) – et nous leur fournissons en retour des conditions pour vivre, se reproduire et prospérer (en tant qu’espèce). Les exemples sont nombreux : cheval, mouton, chien, chat, porc, bœuf, poule, chèvre, buffle, lama, dromadaire, lapin, canard, abeille, etc. La domestication est d’ailleurs la base de l’essor des civilisations sur tous les continents. 

Pourrions-nous nous passer des animaux domestiqués ? Je ne pense pas. Surtout à l’heure de la décroissance et de l’écologie. Face aux véhicules motorisés, rien n’est plus respectueux de la nature et de l’environnement que le transport à cheval. Et on peut extrapoler pour tous les secteurs de nos activités.  

Tout ce que je dis ici, par contre, c’est lorsqu’aucune cruauté n’est exercée envers ces animaux domestiques. Sinon, nous tombons dans du spécisme pur et simple, et la dénonciation des antispécistes devient alors totalement légitime. Surtout que la brutalité envers les animaux (a‘ar ba‘alê ayyîm) est prohibée par la Torah (Exode XXIII:5 – cf. T. Shabbât 117b, T. Bâvâ Meî‘â 31a). 

Ceci dit, ne soyons pas plus royalistes que le roi, car les animaux eux-mêmes sont spécistes ! Ils sont intimement conscients de leur espèce, et sont spécistes pour leur survie même. Sachons donc raison garder. Ne refusons pas aux animaux leur spécificité intrinsèque en les anthropomorphisant, et ne détachons pas l’Homme de l’écosystème naturel dans lequel il a vécu durant des dizaines de millénaires. Certes, nous sommes omnivores, mais nous avons aussi reçu une responsabilité divine d’être les gardiens de la Création – d’en éviter tout gaspillage inutile (le concept de “hashâta” – cf. Deut. XX:19-20 à propos des arbres fruitiers lors d’un siège militaire).  

Cette responsabilité est triple (m’inspirant d’un article de Marc Münster) : 1. Maintenir des écosystèmes nombreux, sains et dynamiques, permettant aux espèces sauvages de survivre et de prospérer, et ainsi maintenir une planète en état de supporter une telle présence humaine. 2. Être responsable de la qualité de vie des animaux que nous exploitons, et d’éradiquer les souffrances éventuellement engendrées. 3. Ne pas oublier que nous faisons nous-mêmes partie de cet écosystème planétaire, qui est dynamique et où rien n’est acquis, que nous y sommes nés et que nous y mourrons, et que si nous sommes nés c’est parce que l’ensemble de nos ancêtres depuis la première bactérie (ou depuis Adam et Ève), a joué le jeu de la naissance, de la vie et de la mort.  

C’est pour cela que je suis catégoriquement contre toute forme de chasse (surtout ici, dans nos pays dits développés), ainsi que contre la corrida (sadisme totalement injustifié), et contre tout ce qui cause des souffrances aux animaux. Ainsi se confirmera symboliquement ici-bas le verset prophétique (Isaïe LXV:25) : « Le loup et l’agneau paîtront ensemble ; le lion mangera de la paille comme le bœuf ; et le serpent aura la poussière pour nourriture. On ne se fera ni tort ni dommage sur toute Ma montagne sainte, dit l’Éternel. »

Gabriel Hagaï
Le rabbin Gabriel Hagaï est juif orthodoxe de tradition séfarade, formé à Jérusalem et à Boston (USA). Il est actuellement enseignant-chercheur et chargé de cours dans plusieurs universités et instituts supérieurs parisiens. Linguiste, philologue, paléographe-codicologue, poète, calligraphe et chanteur, il est très investi dans le dialogue interreligieux et membre actif de plusieurs associations françaises et internationales promouvant la paix. Père et grand-père, Gabriel Hagaï est également maître-initiateur dans une tradition mystique non-dualiste du judaïsme remontant jusqu’à Moïse. Il est le lauréat 2019 de la Médaille d’Honneur Samaritaine pour des Réalisations Humanitaires. Gabriel Hagaï est co-auteur de plusieurs ouvrages : « Rites – Fêtes et Célébrations de l’Humanité (dir. Thierry-Marie Courau et Henri de La Hougue) », Bayard, 2012 ; « L’Aventure de la Calligraphie (dir. Colette Poggi) », Bayard, 2014 ; « Espérer l’Inespéré – 15 Témoins pour Retrouver la Confiance (dir. Gersende de Villeneuve) », Saint-Léger Éditions, 2016 ; « La Laïcité aux Éclats (avec Ghaleb Bencheikh, Emmanuel Pisani et Catherine Kintzler – dir. Sabine Le Blanc) », Les Unpertinents, 2018 ; et « Il Padre Nostro e i Rotoli di Qumran nel Lavoro Scientifico di Jean Carmignac (avec Roberta Collu et Hervé-Élie Bokobza) », éditions LEF, Florence, 2019.

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