dim 01 août 2021 - 23:08

Violences et nuances

La violence prend différents visages et résulte d’un processus d’interactions manquées. Et la Franc-maçonnerie n’y échappe pas, en dépit de ses belles déclarations.

En sortant de mon dojo d’aïkido, je repensais à cet épisode, pas si rocambolesque de la baffe administrée au Président de la République. M’est alors venue une pensée, la même qu’on emploie à plus ou moins bon escient pour défendre des artistes controversés : séparer l’homme de l’oeuvre. Du coup, je me suis posé une question : qui a-t-on giflé ? L’homme ou le chef d’État ? Je n’ai pas la réponse à cette question, et je me sens gêné. Petite mise au point : je n’approuve pas la violence, qu’elle soit physique ou verbale, à plus forte raison sur une personne dépositaire de l’autorité publique. Mais, il me semble important d’en décortiquer le mécanisme.

Concernant l’homme, si je ne peux décemment pas approuver l’acte du responsable, je pense qu’il faut rappeler quelques faits d’armes de nature à susciter un certain ressentiment. Ainsi, on se souviendra du fameux « Du travail ? Je traverse la rue et je vous en trouve ! », du lamentable « Jojo le Gilet Jaune » (dont la femme de lettres et académicienne Danielle Sallenave a produit une analyse au vitriol) et du chef d’oeuvre : « il y a des gens qui ont réussi et des gens qui ne sont rien ». Mention spéciale au « S’ils cherchent un responsable, qu’ils viennent me chercher ». Et je ne parlerai pas du bilan politique, d’autres le faisant mieux que moi. A ce propos, n’oubliez pas d’aller voter, ce sera une vraie claque pour certains…

Quand un individu se comporte aussi mal dans la vie civile, il est évident que ceux, qui font l’objet de ce mépris, ne pourront pas laisser ces propos qui les touchent dans leur dignité même. Simplement, lorsque l’on n’a plus ni les mots ni les vecteurs pour faire passer les maux, la parole devient acte et se transforme en violence. Que celui qui n’a jamais eu envie de baffer un cheffaillon fils à papa qui le prend de haut (fût-il Vénérable de loge) me jette la première pierre brute. Notons que ce débat s’était déjà posé, il y a quelques années, à l’occasion d’un mouvement social dans l’entreprise Air France. A la suite d’une réunion houleuse du comité central d’entreprise, le DRH s’était vu extraire en urgence après avoir failli être lynché par les représentants. C’est le fameux épisode de la chemise arrachée. Le problème qui s’est posé (et continue de se poser) est celui de la violence sociale. Celle qui à Renault, France Télécom, la Poste et tant d’autres a mené des salariés, des travailleurs à la mort. Cette violence de cols blancs déconnectés, tout juste bons à remplir des tableaux et prendre des décisions sans en assumer les conséquences, détruit le quotidien de travailleurs, en les coupant du sens de leur travail ou en les privant du fruit de leur travail. Allez donc demander aux chercheurs de Sanofi, ce qu’ils pensent du partage des bénéfices engrangés l’an passé par leur entreprise…

Les cols blancs et autres anciens élèves d’usines à connards sont issus de ce que l’on appelle la méritocratie. Etre issu d’une grande école est donc, dans ce système de valeurs un gage de moralité. Mais ,en raison d’un mécanisme d’hubris assez complexe, ceux qui sortent « vainqueurs » de ce système s’imaginent fondés à prendre les autres, ceux qu’ils estiment être les « ratés » de haut, de très haut. Je vous invite à ce propos à lire la monographie du philosophe américain Michael Sandel, la tyrannie de la méritocratie, qui constitue un travail admirable et très complet sur cette question.

Quelle serait la solution à cette problématique de violence ? La question est si complexe qu’il serait démagogique de répondre par une injonction simple, de type yakafaukon. Toutefois, outre des idées assez complexes qui restent dans le domaine du politique, il y a dans l’oeuvre de Michael Sandel une piste plus originale, qu’on ne lit pas si souvent : enseigner la morale civique. En tant qu’enseignant, Michael Sandel a constaté que l’enseignement des sciences humaines dans l’ensemble des filières des établissement dans lesquels il intervient était avant tout un enseignement technocratique. Mais il n’existe aucun réel enseignement d’éducation civique ni de morale civique. Peut-être est-ce là une piste ? En France, la morale civique ou laïque n’est plus enseignée depuis un moment (je dirais bien vingt ans). C’est peut-être une grave erreur, à en juger par les actes d’incivisme qu’on peut voir chaque jour, entre le petit col blanc qui jette sa clope dans la rue, le chauffard qui estime que le feu rouge, c’est pour les autres, ou les sales gosses à trottinette qui s’enfuient après avoir renversé et blessé une personne. Concernant le civisme fiscal, on touche au sublime.

Mais en Loge, valons-nous mieux que ce monde profane que nous prenons de haut ? Hé bien, non. Entre ceux qui refusent de se plier au rituel ou à la triangulation de la parole, les mégalomanes en mal de public et utilisant la Loge comme tribune, ou ceux qui regardent les profanes (et plus particulièrement les femmes) de haut, sans compter ceux qui estiment que « Leur » rite pratiqué dans « Leur » obédience est « La » seule « Vérité » et que le reste n’est que fumisterie, nous avons nos têtes à claques nous aussi. Il est dommage que ces personnes aient oublié quelques règles essentielles, telles que la valeur du silence, l’acceptation des règles et rituels ou le respect des personnes. Ceux-là ont visiblement succombé à leurs Mauvais Compagnons. Charge à leurs Frères de les rectifier, en toute Fraternité, bien sûr.

Sur ce, je vous laisse. Tant de violence m’a énervé, je vais aller m’entraîner et me défouler.

Je vous embrasse.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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