Il arrive qu’un livre se présente comme un maillet… et qu’il ne soit qu’un petit carton d’avertissement, scotché sur l’atelier : “Attention, ça peut faire mal.” On ne lui demande pas d’être un traité de cryptographie. On lui demande d’être un outil – et donc de tenir dans la main, de servir au travail, de faire passer du discours à la pratique.
Ici, la promesse est grande, le geste est court.

Plus exactement : ce texte ressemble à un préambule qui se serait pris pour un manuel.
Car tout est annoncé : bénéfices, périls, discrétion, réputation, fraternité à l’ère des écrans. Mais l’ensemble demeure au niveau d’un catéchisme de prudence : “soyons vigilants”, “Internet est un outil à double tranchant”, “attention aux rumeurs”, “protégeons nos données”. Qui l’ignore ? Et surtout : que fait-on, concrètement, après avoir lu cela ?
Le problème n’est pas l’absence de lyrisme. Le problème est l’absence de charpente.
Un ouvrage sérieux sur “franc-maçonnerie et Internet” devrait, au minimum, poser une méthode : une hiérarchie des risques, des scénarios réalistes, des procédures graduées, un lexique clair, des cas pratiques, des modèles de règles de loge, des arbitrages explicités entre visibilité et discrétion, entre communication et secret, entre fraternité et naïveté. Ici, la pierre reste brute : elle est montrée, commentée, effleurée… mais rarement taillée.
Et cette faiblesse devient plus grave quand l’auteur revendique précisément la compétence qui manque au texte. Quand on se présente (explicitement ou implicitement) comme un praticien du web et de la communication, on ne peut pas livrer un propos qui s’évapore dès qu’il faudrait nommer les choses :
- quelles erreurs typiques commettent les loges (messageries, groupes privés, listes de diffusion, visios) ?
- quels risques juridiques concrets (droit à l’image, diffamation, RGPD, conservation des données, responsabilités des administrateurs) ?
- quelles règles simples et applicables sans paranoïa (bonnes pratiques, gestion des mots de passe, sauvegardes, cloisonnement, conduite à tenir en cas de fuite) ?
- quels points non négociables et pourquoi, au regard de l’éthique initiatique ?
À la place, on a un discours qui hésite, comme s’il craignait de déranger : il ne tranche pas, il “sensibilise”. Or le numérique, lui, ne “sensibilise” pas : il sanctionne. Ce sont les détails qui protègent ; les généralités fabriquent une illusion de sécurité, donc une vulnérabilité supplémentaire.
Le texte souffre aussi d’un défaut de cible.
Il veut parler à tout le monde – Obédiences, loges, Frères et Sœurs, profanes, candidats – et à force de vouloir convenir, il se contente de l’évidence. C’est le piège classique : quand on écrit “pour tous”, on finit par écrire “pour personne”, ou plutôt : pour le lecteur le moins exigeant. Mais un sujet comme celui-ci réclame l’inverse : une parole située, responsable, qui assume des choix et en paie le prix.
Reste l’angle le plus irritant : la disproportion marketing
La formule de “Bible du numérique pour initié” n’est pas seulement excessive : elle est presque trompeuse. Une “bible” – même minimale – propose une doctrine, une cohérence, une colonne vertébrale. Ici, on a un petit mémento parfois utile, souvent lisse, presque toujours prudent… et précisément trop prudent pour être utile là où ça compte : au moment de décider, de cadrer, d’interdire ou d’autoriser, d’écrire noir sur blanc une discipline des usages.

Ce qui manque, au fond, c’est une compréhension réellement maçonnique du problème.
La discrétion initiatique n’est ni fétiche ni frayeur : c’est un art de la juste mesure, un sens du seuil, une pédagogie du silence quand le silence est nécessaire – et une capacité à dire quand la parole est juste. Le numérique, lui, adore brouiller les seuils : il mélange privé et public, intime et exhibé, trace et oubli. Un livre qui se prétend “outil du XXIe siècle” devrait donc être un compas : il trace des limites, il mesure, il compare, il distingue. Ici, on a surtout une règle qui ne mesure pas.
On referme donc ce volume avec une impression nette : le sujet est immense, le profil de l’auteur aurait pu produire un ouvrage décisif, mais le résultat reste en deçà – et pas qu’un peu. Il pose des questions, certes. Mais il les pose comme on accroche des pancartes sur un chantier, sans fournir ni plan, ni méthode, ni gestes sûrs. Autrement dit : il alerte… et laisse les loges se débrouiller.
À ce niveau de promesse, l’indulgence devient difficile
Car en matière numérique, “faire semblant d’outiller” est presque pire que ne rien dire : cela conforte, cela endort, cela donne le sentiment qu’on a traité le problème parce qu’on l’a nommé.
Alors oui : le thème est posé. Mais si l’on veut autre chose qu’un texte de sensibilisation, il faudra un livre qui accepte enfin le vrai travail : nommer, hiérarchiser, trancher, proposer, formaliser. Bref : passer du commentaire au chantier. Et là seulement, la question “compatibles ou non ?” cessera d’être un titre… pour devenir une réponse.

On referme donc ce petit volume avec un sentiment net, presque désappointé : le sujet est brûlant, Jiri Pragman a le profil pour l’embrasser, mais le résultat demeure en deçà. On attendait une planche charpentée, une méthode, des critères, des procédures simples et applicables, bref un véritable viatique pour les loges et les Obédiences confrontées au monde numérique. On trouve surtout un texte de sensibilisation, prudent, parfois lisse, qui aligne les questions plus qu’il ne les travaille, et qui préfère l’avertissement général à l’outillage précis.
À ce niveau d’expertise revendiquée, l’indulgence devient difficile. Car si la franc-maçonnerie a appris à tailler la pierre, c’est justement pour éviter les angles morts. Ici, ils demeurent. Et l’on se surprend à refermer l’ouvrage avec cette impression paradoxale : beaucoup d’intentions, peu de prise, et comme un chantier laissé au seuil.
Alors oui, le livre a eu le mérite de poser le thème. Mais s’il veut cesser d’être un simple signalement pour devenir un instrument, il lui manque l’essentiel : la rigueur opérative, la hiérarchie des risques, la discipline des usages, et cette intelligence du secret qui n’est ni peur ni posture, mais art de la juste mesure.
Reste donc une question, simple, presque fraternelle et pourtant pressante. À quand une seconde édition, revue, corrigée et augmentée ?
Franc-maçonnerie et Internet sont-ils compatibles ?
Jiri Pragman – Dervy, coll. Les outils du XXIe siècle, 2016, 96 pages, 8,50 €
DERVY, le site

