dim 26 septembre 2021 - 04:09

Démocratie : attention danger

NB: ce billet était paru sur la plate forme blog.onvarentrer.fr, dont une partie du contenu est littéralement partie en fumée suite à l’incendie des fermes de serveurs ovh.net . A défaut de retrouver une quelconque parole perdue, j’ai décidé de republier les billets perdus, remis au goût du jour.

Depuis un moment (plus d’une année, en fait), je m’interroge sur l’avenir de la démocratie dans la vieille Europe et plus particulièrement dans notre beau pays. Déjà, à quoi sert le Parlement, surtout en ce moment ? En effet, les lois sont votées par un hémicycle à effectif réduit pour raison sanitaire – encore que ça ne change pas grand-chose, l’absentéisme étant un problème réel pour les malheureux élus contraints de prendre plusieurs mandats pour assurer leur train de vie… Plus sérieusement, de 577 députés, on passe péniblement à 288i pour voter des lois importantes comme le budget, la nouvelle loi sécurité, vous savez, celle-là même qui autorise les forces de l’ordre à ficher les opinions politiques et philosophiques (et qui au fond ne fait qu’entériner une coutume datant du XVIIIe siècle) ou encore les pleins pouvoirs à un gouvernement.

Sauf que le gouvernement, lui-même censé être l’émanation de l’Assemblée Nationale, laisse sa place à un comité de sachants, un conseil de défense de gens cooptés et sélectionnés pour une certaine compétence. Bon, au vu des résultats depuis un an, on peut légitimement se poser la question de la pertinence du procédé…

J’en entends me dire que je ne devrais pas me plaindre, parce que c’est comme ça que fonctionne un Ordre ou une Juridiction de Hauts Grades. Certes. Mais ce qui est valable (et qui fonctionne) pour quelques milliers de personnes éclairées, disciplinées et raisonnables ne fonctionne pas forcément pour un pays de plusieurs dizaines de millions d’habitants. En fait, j’ai très peur pour la suite. Si on réalise que le pays tourne « très bien » sans Parlement, avec l’exécutif s’étant fait voter les pleins pouvoirs (et se faisant conseiller par des cabinets de conseil privés et onéreux), on peut s’inquiéter de la pérennisation de cette disposition (pour laquelle personne n’a voté, rappelons-le)… Qui plus est, je m’inquiète aussi pour le pluralisme politique, le parti actuellement au pouvoir ayant souvent présenté deux candidats par circonscription au 2e tour des élections législatives, chacun venant d’un bord différent (ce qui pourrait signifier que nombre de nos chers élus ne seraient que de vulgaires opportunistes prêts à trahir leurs familles politiques… Mais c’est une autre histoire). Pour mémoire, la France fait partie des démocraties défaillantes selon le classement annuel établi par la revue The Economist. Il y a peut-être un peu de travail à faire dans ce secteur… Mais quelle personne politique aura le courage de remettre en cause le système qui l’aura portée au pouvoir ?

Si le législatif est occulté par un exécutif devenu incontrôlable, qu’en est-il du judiciaire ? J’ai une crainte pour la justice et la dépossession des peuples de leur droit à jouir de leurs propres ressources avec cette horreur que les capitalistes libertariens ont concocté dans le cadre des accords de libre-échange, cette dernière expression étant à comprendre comme soumission au capital. Imaginez un pays pauvre, dans lequel sont implantés des usines d’une multinationale. Imaginez que le pays, soucieux du bien-être de sa population décide de voter un salaire minimal plus élevé, augmentant (un peu) les charges de la multinationale. Cette dernière, soucieuse de ses bénéfices va donc porter plainte devant … un parterre privé constitué d’avocats d’affaire et qui, comble du cynisme, s’appellera tribunal d’arbitrage. Et selon les traités que les Etats auront signés, ce comité privé est compétent pour régler les litiges entre Etats et multinationales, qui peuvent d’ailleurs exiger des dommages et intérêts astronomiques. Autrement dit, la justice ne sera plus rendue au nom du peuple ou de l’État, mais seulement au nom d’intérêts privés. A cause de ces officines privées hors de toute juridiction, une multinationale peut donc empêcher un Etat de prendre les dispositions législatives ou administratives nécessaires pour la sauvegarde du peuple ou du pays, comme une loi de protection sociale ou une loi de protection de l’environnement. J’exagère ? Non.

Plus simplement, les peuples se voient dépossédés du droit à disposer d’eux-mêmes. Leurs ressources et leurs capacités de défense se voient captées par des multinationales cyniques, prêtes à les faire mourir pour leurs profits.

L’un des droits les plus élémentaires, et fondateur de la civilisation est la capacité de demander justice à un tiers fondé à le faire. Le ternaire, toujours… Déléguer sa vengeance à la justice permet normalement de casser le cycle de violence induit par la vengeance. Et ce droit est en train, petit à petit, de nous être retiré, par ces traités de libre-échange et ces tribunaux d’arbitrage, qui se placent clairement au dessus des lois d’Etats souverains. Nos destinées sont désormais aux mains d’avocats d’affaires et non de magistrats élus ou nommés.

Dans la même veine, l’association Anticor a perdu l’agrément du Ministère de la Justice, qui lui permettait de se porter partie civile dans des affaires de corruption, donc de vol ou de spoliation de ressources publiques. L’État n’a donc pas souhaité permettre à un collectif citoyen de l’aider à récupérer ses biens volés.

Entre les députés empêchés de travailler, les juges rendus incompétents pour les litiges entre Etats et multinationales, l’exécutif qui se voit investi des pleins pouvoirs sans contrôle parlementaire ou judiciaire et qui délègue sa compétence à un comité de « sachants » autoproclamés et cooptés, et les associations civiques muselées, il y a de quoi s’inquiéter pour la démocratie. Pire, j’ai l’impression que l’exécutif veut nous implanter l’idée que la démocratie, au fond, ne fonctionne pas et ainsi nous préparer à passer à un régime plus autoritaire, plus despotique et plus technocratique. D’ailleurs, dans le monde, la technologie permet d’user et d’abuser d’outils de surveillance et de contrôle, au nom de la sécurité, avec l’assentiment des parlements divers. Fichage, surveillance, suivi sanitaire et social… Et ce, même en France. Mais cette accélération de la technologie est-elle compatible avec la démocratie ? Apporte-t-elle plus de justice ? Malheureusement, non. Permet-elle de coincer des criminels et des délinquants (et je ne parle pas des gens qui tentent de se ravitailler après 18 heures) ? A voir des hommes politiques reconnus coupables de délits et crimes divers encore en liberté, j’émets quelques doutes.

En tant que Franc-maçon, je suis très attaché aux processus démocratiques, même si ceux-ci peuvent être parfois trop longs. Néanmoins, ils permettent aux Frères de s’exprimer. D’ailleurs, les femmes devenues des Soeurs attachaient une grande importance au vote au XIXe siècle, elles qui ne pouvaient pas voter aux suffrages politiques. Et même les Juridictions de Hauts Grades ont conservé une idée de démocratie, puisqu’en général, elles se conforment aux avis émis par les membres, même si un Ordre n’est pas une démocratie.

La démocratie est une chose très fragile, et toujours menacée par les intérêts des plus gourmands ou des plus violents, qui veulent instaurer leur ordre, au détriment du droit à chacun de disposer de lui-même. Elle est de plus en plus grignotée par des intérêts douteux, qui rêvent d’asservir les peuples et d’augmenter leurs profits, au détriment de ce qui rend la vie possible. Ces intérêts veulent imposer leurs lois, leurs règles, au mépris de la démocratie, voire de la civilisation. Est-ce là le monde que nous voulons laisser à nos enfants ?

Ne nous laissons plus faire.

iEstimation large, l’hémicycle étant rarement au complet…

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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