dim 20 juin 2021 - 23:06

Gueule de bois

Marx disait que lorsqu’un événement se produit une fois, c’est une tragédie. Lorsqu’il se reproduit, c’est une farce. Si le contexte n’était pas aussi noir en raison du meurtre atroce commis sur un enseignant, je serais assez d’accord.

Là, j’ai l’impression que deux réalités se confrontent, comme deux plaques continentales en état de collision. D’un côté, nous avons l’instauration du couvre-feu et d’autres mesures contraignantes et grotesques, de l’autre, cet acte lâche, odieux et barbare de décapitation d’un enseignant. Deux faits très éloignés, mais pourtant liés par un même phénomène, aussi subtil que très inquiétant.

Bon, j’avais préparé un billet pour exprimer ma colère et mon mépris, mais étant donné les circonstances, je le garde pour la prochaine bourde, qui devrait venir assez vite, nos hommes politiques se basant sur Les cauchemars d’Iznogoud comme traité politique. A ce propos, j’ai une idée pour renflouer les caisses de l’État et le trou de la Sécurité Sociale : sanctionner par une contravention les personnes malades ! Ah, on me dit que ça se fait déjà, avec le forfait à 18 Euros pour un passage aux urgences…

Certes, on s’est bien fait avoir aux élections puisqu’on avait le choix entre un parti vaguement centriste et l’extrême-droite. On nous a promis les pires malheurs avec l’extrême-droite au pouvoir : arrestations arbitraires, dérives violentes du maintien de l’ordre, restrictions de la liberté de la presse, censures, fin de la vie culturelle, instauration de couvre-feu et autres mesures autoritaires d’un autre âge… Quand je vois le résultat, j’en viens à me demander pour qui j’ai réellement voté.
En tout cas, tout comme la majorité des votants, je n’ai clairement pas voté pour ce monde-là. On en vient à criminaliser les choses du quotidien, et créer des situations réellement absurdes. Ainsi, si j’ai envie de prendre une pizza à la pizzeria de ma rue, je ne peux pas le faire après 21 heures. C’est un délit. Par contre, je peux y commander une pizza via une de ces plate-formes de livraison de repas créée par des négriers modernes et me la faire livrer par un livreur autorisé à circuler après 21 heures…

De la même façon, pour les SDF, les réfugiés, les sans-papiers, les enfants de l’Assistance publique (ex « enfants de la DDASS ») mis à la rue à leur majorité, les marginaux condamnés à vivre dehors, on fait quoi ? On leur colle une amende pour non-respect du couvre-feu, comme pendant le confinement ?

D’ailleurs, le terme couvre-feu, terme guerrier s’il en est, est-il si judicieux à utiliser ? Déjà qu’on fait la guerre à un virus… Petit rappel pour les ignorants, les illettrés et les énarques : la guerre est une dialectique. Or on ne dialogue pas avec un virus (ni avec une idée, mais j’y reviendrai). Donc le vocabulaire guerrier est une faute de français grave. Mais que font donc les profs de français affectés aux cabinets divers ? Qui plus est, quand on fait la guerre, on donne les moyens à ses soldats de la faire : on affûte les armes, on prépare les unités de soin, on prend garde à protéger la population, et surtout, on veille à ne pas la priver sous peine de perdre son soutien. Tout débutant en stratégie sait ça : affaiblir l’ennemi en démoralisant sa population civile, qui ne suivra plus les chefs qui l’ont menée à la guerre.

D’aucuns disent qu’il ne faut pas comparer le couvre-feu à l’Occupation, que c’est pas pareil etc. En fait, dans la démarche, si, il y a une similitude : la criminalisation subite d’actes du quotidien par le gouvernement. Certes, la sanction n’est pas la même, encore que ça dépendra du quartier (car contrairement à ce que clament nos orwelliens dirigeants, la violence policière existe en France, on l’a malheureusement vu durant le confinement et même avant). Et je pense que 135 Euros, pour des familles déjà très touchées, qui ont basculé dans la pauvreté, c’est un coup très dur. Il paraît que c’est pour notre bien. Et je suppose que les décennies de démantèlement des services publics qui ont précédé, c’était aussi pour notre bien ? Transformer les structures qui nous permettent de vivre ensemble en entreprises même pas rentables, c’était donc un geste éthique ?

Toujours est-il que nous en sommes revenus à ces mesures contraignantes, contraires aux principes les plus élémentaires du droit, au nom d’une idée de la sécurité et d’une croyance à une idéologie rétrograde. Les mesures prises sanctionnent en effet, au nom de la sécurité sanitaire, tout ce qui fait la vie et qui rend l’existence plus supportable : le partage, le dialogue, la convivialité etc. Et ne parlons pas des métiers de la nuit et du soir, condamnés une nouvelle fois malgré le respect scrupuleux des consignes qu’on leur a données. Je plains les comédiens, les gens du spectacle, mais aussi les gens de la restauration et de la convivialité, qui vont probablement tout perdre. Tout ça à cause d’un virus aux propriétés très étranges, dignes du bestiaire d’AD&D : ni transmissible ni dangereux dans les transports en commun surchargés, ni dans les bureaux le jour, mais alors, la nuit, dans les restaurants, cinémas, théâtres, lieux de rencontre, Loges etc., subitement, il devient très contagieux et très dangereux ! En fait, ça doit être un virus extrait de l’ADN des Gremlins…

En fait, à bien y regarder, les mesures prises par nos dirigeants ressemblent assez aux normes sociales du paternalisme du XIXe siècle ou aux documents que cite Max Weber dans l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme : le travail est une valeur, faire la fête un péché etc. Seul compte le travail. C’a été martelé. On peut travailler, mais plus vivre.

Le problème que je vois, c’est que leur croyance dans le modèle capitaliste du XIXe siècle a supplanté la connaissance et le discernement, dans cette histoire. Croyance dans les valeurs du néolibéralisme, croyance en le modèle de la cordée, croyance en le ruissellement etc. Une pensée proche du puritanisme, cette doctrine qui empêche de jouir et d’être heureux.

Ce sont ces croyances en des choses ineptes qui nous amenés là. Et pire, nous sommes conditionnés pour ne pas imaginer autre chose que ce monde, conditionnés pour croire que la société néolibérale qui alimente le capitalisme financier est la meilleure chose. Bon, pour les conséquences pratiques, notamment la destruction de notre environnement qui entraîne raréfaction des ressources et confrontation à des virus inconnus, on verra après, hein ? Les dividendes d’abord. Il faut croire au capitalisme et à la sagesse des grands administrateurs… A ce propos, les dividendes après les aides d’état, ça va bien ?

A propos de croyance, j’en arrive à l’autre pan de réalité. Le vendredi 16 octobre 2020, un enseignant a été décapité par un jeune de 18 ans, au motif qu’il a fait travailler ses élèves sur la liberté d’expression avec comme support de cours les caricatures publiées par Charlie Hebdo en 2006. Le meurtrier et ceux qui l’ont poussé à l’acte estiment que leurs croyances prévalent sur les lois de la République, nos lois et qu’ils peuvent tuer pour un dessin… Je suis très choqué par cet acte aussi lâche que barbare. Comble de la modernité, le meurtrier a affiché des photos de son acte sur les réseaux sociaux… Outre un intégrisme violent, la vision qu’ont ces intégristes a un nom : le puritanisme, cette doctrine qui empêche de jouir et d’être heureuxi. Un même fond aux effets radicalement différents, mais une même obsession : la conformité à un commandement religieux ou un dogme et la sanction pour qui s’écarte du dogme et la sanction de toute joie ou de tout ce qui peut faire sourire…

Il a été promis en haut lieu de protéger les enseignants. Etant donné le très lourd passif de l’Education Nationale et son modus operandi qui consiste à ne surtout pas défendre son personnel en cas de problème pour ne pas faire de vagues (cf. le dramatique suicide de Christine Renon en 2019 ou la récente enquête publiée montrant la défiance des enseignants envers leur hiérarchie ), voire sanctionner un enseignant ou un administratif qui fait simplement son boulot, je me permets d’émettre quelques doutes sur les engagements de nos dirigeants.

Nos politiques ne peuvent ignorer combien la situation est difficile dans l’Education nationale : les langues se délient, les témoignages se multiplient et tous disent la même chose : les enseignants ne sont jamais soutenus en cas de problème, les parents d’élèves et leurs enfants font la loi dans les écoles, collèges et lycées. L’autorité est gravement bafouée, et la croyance (souvent religieuse et radicalisée) supplante la connaissance ou l’ensemble des lois républicaines. On entend beaucoup trop souvent le « ma religion me l’interdit », prétexte à refuser les cours ou la vie en société, au mépris des règles de vie commune et de laïcité, voire de l’intelligence. Tout le monde le sait, sauf la rue de Grenelle, visiblement. Peut-être sont-ils victimes des méthodes de lecture ineptes enseignées par la force, qui ont créé deux générations d’illettrés et de dyslexiques ? Toujours est-il que les choix politiques de ces 30 dernières années ont créé un système à deux vitesses, accroissant les inégalités et limitant l’accès à la culture. Et c’est dans cette ignorance, qui leur est un terreau fertile, que les fanatiques de tout bord plantent les graines de leur vision violente du monde. Ainsi, pour eux, on croit à une certaine idéologie, et on détruit tout ce qui n’y ressemble pas ou peut s’y opposerii.

Alors que l’enquête est en cours, je m’aperçois qu’on s’enfonce dans le sordide et dans ce que l’âme humaine peut engendrer de pire et de plus laid. Je crains que nous ne soyons dans une nouvelle figure de banalité du mal : entre la lâcheté de l’institution chargée de protéger ses hommes et la bêtise incommensurable des gamins complices du meurtre, sans compter la malveillance et l’acharnement des islamistes et leurs ouailles, on est au croisement du sordide de l’âme. Il faudra beaucoup de temps pour comprendre (je dis comprendre, mais en aucun cas justifier) ce qui s’est passé. Mais il est désormais trop tard pour pousser des cris d’orfraie : l’Education Nationale a voulu mettre la poussière sous le tapis pendant des années, ses responsables ont eux aussi fait passer leurs croyances avant la connaissance et le pays va devoir assumer les conséquences de cet aveuglement : baisse grave du niveau scolaire, hausse de l’illettrisme, abandon des règles de vie commune, et bien sûr développement de la violence à tous les niveaux et plus grave, développement d’un sentiment d’impunité des harceleurs et prêcheurs de haine (qui argueront du fait que ce sont eux les pauvres victimes pour justifier leurs exactions…). Et la responsabilité, on en fait quoi ? La responsabilité face à une famille dont un membre est mort atrocement pour avoir fait son devoir, on en fait quoi ?

Nous avons atteint un stade grave, où la réponse à une crise de gestion n’est plus politique, mais judiciaire. Entre l’enquête criminelle sur le lâche assassinat de cet enseignant, qui faisait son travail (enquête qui devrait, je suppose, mettre la lumière sur les très vilaines méthodes de l’Education Nationale) ou l’enquête visant certains de nos dirigeants pour leur « abstention à combattre un sinistre » à propos de leur gestion de crise sanitaire, des choses très graves risquent de se passer. La défiance et le ressentiment toujours plus grands envers l’exécutif trop puissant et le législatif muselé risque de nous faire préférer un régime autoritaire, capable de répondre « simplement » à des problèmes complexes, comme aux Etats-Unis d’Amérique en 2016 (et probablement en 2020) ou en Allemagne dans les années 1930, qui nous fera immanquablement sombrer dans le chaos, la haine et la destruction.

Que ce soit dans les hautes sphères de la République ou au coeur de banlieues, quand la croyance supplante la connaissance, quand règnent le puritanisme ou l’intégrisme, tout le monde est perdant. Mais alors que faire ? On peut soit se résigner, soit s’en remettre à un tiers plus puissant (mais lequel?), ou agir. En effet, il ne peut y avoir d’éthique sans action. Dans ce cas précis, il me paraît indispensable d’en revenir à deux choses essentielles, à tous les niveaux de la société et au quotidien: la laïcitéiii d’une part, et apprendre à ne pas tuer l’Autre si on n’est pas d’accord avec lui. Et peut-être aussi lutter contre l’ignorance avec une réforme ambitieuse de l’éducation, comme apprendre à lire, écrire, compter, connaître les classiques et exercer son esprit critique, mais là, je rêve.

En attendant, je me demande comment on va pouvoir travailler en Loge dans ce contexte. Se déplacer le soir est désormais délictueux, et ça, c’est un coup très dur, inattendu. Il semblerait qu’on trouve peut-être une solution, en changeant nos horaires. Après, si les Loges, les théâtres ou les cinémas peuvent fonctionner jusqu’à 20 heures, j’en serai quitte pour quitter le boulot plus tôt et donc travailler moins. Parce que me priver de vivre et de fréquenter mes « contacts inutiles » (vous savez, les camarades, les amis, les Frères, bref, toute personne avec qui on peut avoir une relation autre que marchande ou professionnelle…) à cause d’une situation que personne n’a prévue et que personne ne semble pouvoir régler désormais autrement que par l’abus de pouvoir, j’en ai plus qu’assez.

J’ai dit.

iRépétition tout à fait assumée, la motivation des décisions politiques et de la vague d’attentats étant la même, bien que les résultats soient extrêmement différents.

iiA ce stade, je me dois de rappeler que l’État s’est montré incapable de protéger la jeune Mila, toujours harcelée par une bande de malfrats au motif qu’elle a blasphémé… Incapacité de protéger une jeune femme et incapacité de sanctionner les harceleurs, qui se sentent investis d’un blanc-seing et d’une certaine impunité. On fait quoi, maintenant ?

iiiPetite anecdote confiée par un collègue : celui-ci a eu un problème de laïcité avec un stagiaire qui arborait un signe religieux de manière plus qu’ostensible (ce qui est une faute dans un service, il est interdit aux fonctionnaires d’arborer un signe religieux quelconque). Le collègue a fait le nécessaire et signalé le fait à la hiérarchie… qui l’a désavoué. La hiérarchie ne voulait pas avoir de problème Comme quoi, il y a encore beaucoup de boulot.

Josselin Morand
Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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1 COMMENTAIRE

  1. Bonne analyse. Mais une certaine idéologie pour combattre une autre idéologie a rendu l’Etat impuissant et de fait complètement terrorisé. Le pire est déjà accepté . On est en 1938, la catastrophe ne pourra pas être évitée. Et je parle même pas du changement climatique .

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