mer 23 juin 2021 - 19:06

Offense & préjudice

Toute ressemblance avec l’œuvre de l’écrivaine Jane Austen serait purement fortuite.
En ces temps d’ouverture du procès des attentats de janvier 2015 (incluant le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo) ou de caricatures plus ou moins douteuses de personnalités plus ou moins contestées ou contestables, je crois qu’un petit rappel des fondamentaux d’éthique s’avère nécessaire.

Pour commencer, on va supposer que faire le mal, ou mal agir, c’est infliger à autrui une souffrance indue (pour plus de détails, je vous invite à vous référer à mon ouvrage disponible ici ou chez votre libraire). De la même manière, une conduite immorale, c’est une conduite allant contre la morale en vigueur. M. de Lapalisse n’eût pas dit mieux, mais il est toujours bon de revenir aux fondamentaux. Allons plus loin, et intéressons-nous à l’offense et au préjudice.
Une offense est une parole ou une action blessante, selon le dictionnaire. Ainsi, l’œuvre de Gim’s ou PNL sont pour moi des offenses au bon goût de la culture bourgeoise post-rebelle…
A l’inverse, un préjudice est la résultante d’une action mauvaise, autrement dit, la résultante des conséquences d’une action infligeant une souffrance indue à autrui. Pour garder le même registre, le collègue qui écouterait Gim’s ou PNL dans l’open spacei m’infligerait un préjudice, puisqu’il m’imposerait ses goûts et me ferait subir un bruit qui m’est désagréable. Il est important de noter que le préjudice est toujours identifiable et quantifiable, alors que l’offense n’est au final qu’une question de principe ou de morale. Le préjudice est sanctionné, l’outrage est sanctionné, mais l’offense, en principe, ne l’est pas et n’a pas à l’être si elle ne porte pas à préjudice.

Et là, me direz-vous, quid des caricatures et des dessins de presse ? Et plus spécialement des caricatures des figures religieuses par la rédaction de Charlie Hebdo, par exemple ? Il faut savoir qu’il existe un truc, qui s’appelle la loi et un autre machin, qu’on appelle liberté d’expression (qui est un peu en danger, en ce moment, en raison du caractère ochlocratique des réseaux numériques). La législation française n’interdit pas la caricature ou le dessin de presse, dans la mesure où ceux-ci restent dans le cadre de la loi et ne portent pas préjudice à qui que ce soit (je vous invite à consulter les travaux de mon éminent et respecté Frère Maître Emmanuel Pierrat, qui écrit beaucoup à ce sujet). Les religieux divers, toujours prompts à invoquer « leur » liberté pour restreindre le cadre légal n’ont encore jamais réussi à faire admettre un préjudice quelconque suite à la publication de caricatures. En effet, si le blasphème peut être vu comme une offense, il n’est en aucun cas un délit en France, et, que le Grand Architecte de l’Univers me mette PNL dans la tête si je me trompe, je n’ai encore jamais vu un blasphème porter un préjudice, autrement dit, un dommage identifiable et quantifiable à qui que ce soit.
Par contre, les courageux trolls et haters anonymes qui harcèlent, intimident ou menacent, les fanatiques en tout genre, qui au nom de la religion qu’ils imaginent défendre, vont dégrader des bâtiments, agresser des personnes (comme des vendeurs de journaux) ou les assassiner, ceux-là doivent être poursuivis et sanctionnés. Car le préjudice et le mal, ce sont eux et bien eux qui le commettent. Pas les dessinateurs de presse.

Certains me demanderont alors quid de la polémique entre un hebdomadaire d’ultra-droite et leur représentation douteuse d’une députée, elle-même d’extrême-gauche, proche de la mouvance indigéniste et tenant des positions plus que discutablesii… Il appartient à ladite députée de démontrer qu’il y a bien eu préjudice et de faire la seule chose vraiment valable, qui différencie l’Etat de droit de la fosse aux lions que devient l’opinion publique : utiliser le droit de réponse d’abord, et ensuite, porter l’affaire devant les tribunaux, seuls réellement aptes à juger.

Suite aux attentats de 2015 et aux menaces régulièrement proférées contre Charlie Hebdo ou d’autres, la veuve de Wolinski, la journaliste Caroline Fourest et d’autres encore ont identifié ce qu’ils appellent « dictature de la sensibilité », phénomène qui fait qu’une publication sur les réseaux sociaux peut amener à des polémiques vaines et stériles… Et parfois à des préjudices quand un groupe quelconque appelle au cancel de telle ou telle personne ! Certains vont jusqu’à se faire les avocats d’une cause qu’ils ne connaissent pas quitte à la défendre avec de mauvais argumentsiii, etc. En fait, le problème qui se pose est, je pense, la confusion entre offense et préjudice. Parfois avec les meilleures intentions du monde, celles dont on pave les Enfers, certains vont déclencher des vagues de haine pour une simple offense, ou quelque chose qui va contre leur morale… Décidément, personne n’a compris Nietzsche !

Et nous autres, Francs-maçons, alors ? Supportons-nous d’être caricaturés, moqués, accusés du Terrible Complot Mondial et d’autres fadaises du même genre ? J’ai envie de dire oui. Tant qu’on en reste au niveau de l’offense ou de la caricature et qu’il n’y a pas à proprement parler d’attaque personnelle, nous savons en nous mettant à l’ordre, contenir le bouillonnement de nos passions. Par contre, si on commence à nous menacer des pires sévices, dégrader nos temples, ou nous agresser, là, ça devient du préjudice et on rentre dans un tout autre registre.

En fait, le monde vivrait mieux en appliquant les quelques principes développés par feu le philosophe Ruwen Ogien, inventeur de l’éthique minimalisteiv. Une éthique basée sur quelques principes simples : considérer l’Autre comme un égal, adopter une certaine indifférence morale du rapport à soi-même, et bien évidemment, ne pas chercher à nuire à autrui. Tiens, tiens, ça me rappelle nos grands principes d’égalité et de fraternité, tout ça. Pas vous ?

J’ai dit.

i Situation fictive, je précise. Je ne travaille pas en open space, heureusement.

ii Pour préserver ma bonne santé mentale et morale, je ne lis pas cet hebdomadaire, et je n’écoute pas forcément tout ce que disent les députés.

iii Ce qui est préjudiciable !

iv Je vous invite à découvrir son œuvre, notamment l’éthique aujourd’hui ou l’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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