mer 23 juin 2021 - 19:06

Réflexions pour le monde d’après : vers une société sans joie ?

La date du déconfinement approche. Vais-je retourner en Loge et retrouver ma phrase fétiche d’introduction (« j’étais en Loge hier soir »), ainsi que tous mes Frères ? Vu le chaos qui s’annonce, je crains que non. On devra aller à son poste, si le télétravail n’est pas possible (et quand on connaît le côté rétrograde du patronat, ce ne sera sûrement pas possible). Par contre, pas de café, pas de pub, pas de salle de sport, pas de théâtre, pas de cinéma, pas de soirées entre amis. Dans la même optique, pas de possibilité d’aller à la plage, en forêt ou à la montagne. Mais nous aurons le devoir de nous entasser dans les transports en commun (qui fonctionneront eux-même en capacité limitée). J’en viens à me poser une question légitime : quelle est la dangerosité du virus pour les travailleurs ? Serait-on moins exposé, entassé dans les transports en commun que dispersé sur la plage ? Je ne crois pas utile d’en rajouter sur les masques : au départ inutiles, et en quantité insuffisante (surtout pour les soignants…), et maintenant indispensables, voire obligatoires et bien sûr payants (bien qu’il ait été demandé aux bonnes volontés, y compris aux professionnels de la couture de créer des masques gratuitement… et que la certification AFNOR soit payante). Et il semblerait qu’on se dirige vers une pénalisation du non-port du masque : 135 Euros d’amende si on se promène à visage découvert. Euh, il me semblait que dans le cadre de l’état d’urgence (dont les dispositions d’exception sont passées en droit commun), il était justement interdit de se déplacer masqué dans les lieux publics… J’avoue être un peu perdu entre ces injonctions contradictoires, et, privilège de privilégié, le déconfinement ne me fait vraiment pas envie.

Pour en revenir à mon propos initial, je pense que nous nous dirigeons vers un monde orienté exclusivement vers l’emploi (du moins pour ceux qui l’auront conservé…), avec toujours moins de droits sociaux. Je ne puis m’empêcher de faire un parallèle avec l’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècle, où la caste dominante (les protestants généralement anglicans ou méthodistesi) voulait imposer à la population son mode de vie puritain : pas d’alcool (donc contrôle strict des public houses ou pubs), pas de loisirs, surtout pas de temps libre, pas de spectacles ou d’échanges, et bien évidemment toujours du travail mal payé, car seul le travail rend libre (et est rentable pour le capitaliste, notons-le). A ce propos, le monde de la culture est très inquiet, car les mesures de confinement ont mis les intermittents du spectacle au chômage. En même temps, quand on voit l’abyssal déficit culturel de nos dirigeants, il n’est malheureusement pas étonnant que le monde de la culture soit menacé d’annihilation.

En fait, il faut savoir que la haine contemporaine de la culture remonte à Margaret Thatcher, qui détestait les arts, les humanités. La Dame de Fer avait donc modifié en profondeur la formation des britanniques et avait oeuvré à ce que les cursus soient exclusivement orientés vers ce qui est professionnellement utile. Le reste, autrement dit, les arts, les sciences humaines, la littérature, la poésie, les langues mortes, bref les lettres en général, était très mal considéré. Malheureusement, cette recherche de l’utilitarisme des savoirs s’est installée aussi dans notre pays : les lettres sont (très) mal considérées, étudier les arts revient à être considéré comme un fainéant, et la culture semble être devenue une abstraction. Au point que des hommes politiques peuvent, lors d’un discours ou d’une interview proférer des énormités, traduisant leur ignorance…

La culture est importante dans notre vie prétendument civilisée. En fait, c’est la culture qui civilise, dans le sens où elle permet de créer un langage commun. J’en veux pour preuve que lorsqu’on cite du Audiard, un lien se noue immédiatement entre les interlocuteurs qui connaissent son oeuvreii. Le partage des grands récits, par exemple, nous transporte et nous élève (d’où l’utilité politique d’un roman national, néanmoins absurde historiquement). Les comédies les plus grasses qui nous font honteusement rire ont le bienfait de la catharsis. Les humoristes nous aident à mieux supporter le monde qui nous entoure. La culture apporte de la joie, ne l’oublions pas. C’est pour cela qu’il faut impérativement en protéger les professionnels, incluant les fameux « intermittentsiii » et leur permettre de vivre décemment !
La culture porte la beauté. Or, le contact avec la beauté, quelle qu’elle soit, nous apporte une forme de joie, dans le sens où elle nous aide à nous améliorer. C’est pour cela que nous avons besoin, dans nos Temples maçonniques, de Sagesse, de Force et de Beauté.

Enfin, la culture est une arme redoutable. En effet, l’histoire nous aide à comprendre le monde dans lequel nous sommes et nous enseigne les erreurs des générations passés, alors que la connaissance de la langue nous aide à trouver le sens profond des mots, ce qui peut la rendre très dangereuse pour un Etat policier. Prenons l’exemple d’un terme à la mode en ce moment : obéir. Obéir aux règles de l’état d’urgence sanitaire. Or, le verbe obéir a la même racine latine, audire, que le verbe ouïr, qui signifie entendre. Etant donné les discours discordants, la cacophonie des plans divers, le chaos des instructions de l’exécutif sans oublier les mensonges proférés depuis le début de la crise, je crains fort qu’il n’y ait plus rien à entendre, et donc plus rien ou plus personne à qui obéir

Ne laissons pas s’installer ce monde sans joie que nous promettent les grands patrons et leurs séides politiciens. Ne nous laissons pas voler le temps de la culture qui est aussi le temps de la civilisation et de l’humanisation. Cultivons-nous, résistons au monde qui vient, et soutenons les artistes et autres vecteurs de la culture qui en ont réellement besoin ! Protégeons la culture et sauvons notre joie !

Ne nous laissons plus faire.

J’ai dit.

iCf. Tom Hogkinson, Eloge de l’Oisiveté, Les Liens qui Libèrent, 2019

iiJe n’aurais jamais pensé que citer Audiard me ferait passer pour un être cultivé !

iiiPetite précision utile : je côtoie pas mal d’intermittents du spectacle. Et leur quotidien n’a rien, mais alors rien d’une vie de privilégié. Alors, arrêtons de vouloir leur pourrir la vie et de remettre en cause leur statut. Ils en ont besoin pour vivre et créer.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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