jeu 23 septembre 2021 - 05:09

Réflexions pour le monde d’après (2) : pour quelles valeurs allons-nous nous battre ?

J’ai entendu à la radio le magistral coup de gueule d’André Comte-Sponville sur la situation que nous connaissonsi. André Comte-Sponville nous mettait en garde contre un glissement très dangereux : celui de la médecine comme finalité et non comme modalité. Dans un tel monde, la santé serait alors un idéal à atteindre, et, si on poussait l’idée jusqu’au bout, tomber malade serait un délit ! Notons que cette idée a été explorée dans la fiction, dans l’excellente série dystopique SOS Bonheur, de Griffo et Jean Van Hamme.

La santé serait donc une « valeur suprême » au même titre que la liberté, l’amour ou la fraternité. J’imagine déjà la nouvelle devise : liberté-égalité-bonne santé. D’ailleurs, grâce à la science, on peut tout expliquer et tout prévoir. Même les maladies et les épidémies… Les crises économiques aussi, paraît-il. Il suffit d’avoir les bonnes équations. Ah, le bon vieux mythe du Démon de Laplace et celui du scientisme, cette croyance que la science peut tout expliquer et modéliser ont encore du bon !

Toute blague mise à part, ériger la santé en idéal à l’époque de l’imagerie médicale assistée par ordinateur, de la microdosimétrie, ou déterminisme médicalii, mais aussi à l’époque du Médiator, des perturbateurs endocriniens ou de la malbouffe me paraît être une erreur de sens assez grave. Comme Comte-Sponville, je considère que la santé est un moyen de mener une vie bonne, et que celle-ci doit relever du choix individuel. Autrement dit, si j’ai envie de dîner d’une tartine de saucisson avec une bonne bière, c’est ma responsabilité et je ne veux pas qu’une autorité quelconque me dicte quoi faire. D’aucuns me rétorqueront que si je déguste ma bière et mon saucisson et que j’en tombe malade, les frais de santé devraient être à ma charge et pas à celle de la Sécurité Sociale. Conceptuellement, ce serait faux. La Sécurité Sociale est une assurance qui couvre tous les risques. Nous cotisons tous (enfin, ceux qui ne trichent pas avec les cotisations sociales), donc nous avons tous droit à la contrepartie du soin et de la sécurité. C’est la base même du solidarisme. Nous payons tous pour que chacun ait droit aux soins. Vouloir restreindre les soins serait une forme d’escroquerie. D’ailleurs, il existe des assurances maladies à l’étranger qui refusent de couvrir les assurés ayant un risque de maladie chronique… Charmant, n’est-ce pas ?

A propos de glissement de valeurs, je ne puis m’empêcher de faire un rapprochement entre santé et sé-cu-ri-té, ce mantra qu’on nous martèle pour justifier des dérives de l’exécutif. J’avais eu l’occasion de composer un billet à ce propos (cf iciiii). Les peurs de nos pétochards de dirigeants les amènent à prendre des décisions allant vers toujours plus de pistage, plus de contrôles, plus de coercition. Bon, est-ce que cela rend les rues plus sûres pour les plus vulnérables ? Pas sûr. Les femmes continuent de se faire enquiquiner sous le nez des forces de l’ordre, plus occupées à traquer les dangereux délinquants que sont les personnes qui se baladeraient sans leur Ausweisen qu’à assurer la sécurité des personnesiv. Liberté, égalité sécurité ? Oui, mais au prix de la sécurité des agents, visiblement.

Au nom de la sécurité, nous avons accepté des dispositions d’exception dans le droit commun après les attentats de 2015. Depuis 1995, nous sommes habitués à voir des militaires faire des patrouilles. La police peut allègrement arrêter des personnes suspectées d’activités liées au terrorisme (cf. le Canard Enchaîné) sans contrôle d’un juge, ou alors avec difficultés. Les rues ne sont pas pour autant plus sûres. Ni plus propres, d’ailleurs. Si on érige la santé et la sécurité comme nouvelles valeurs, quid des dépôts sauvages d’ordures en ville, ou des fumeurs jetant leur mégot par terre ? Et quid des déjections canines ?

Pire encore, à l’heure à laquelle j’écris ces lignes, j’apprends que les cérémonies de commémoration du 8 mai sont tout simplement annuléesv. Oui, annulées. Raison de sécurité, à cause du coronavirus. Donc, on peut (ou on doit) aller travailler, on peut aller à l’usine ou au bureau, mais on ne peut pas aller aux obsèques d’un proche et encore moins commémorer les victimes de la barbarie et de la guerre. Là, j’ai honte. Honte de ces dirigeants qui ont décidé de raser la mémoire de ceux qui ont donné leur vie pour que nous puissions vivre (presque) libres. Et je me sens réellement honteux pour les survivants et les témoins, tels que Boris Cyrulnik, Ginette Kolinka, Andrée Gros, et tant d’autres, toujours moins nombreux chaque année. Que sera la suite ? L’annulation du 14 juillet ?

Les attentats de 2012, de 2015 et des années suivantes et l’épidémie nous ont laissés dans un état de sidération tel que nous ne réagissons pas quand des acquis sociaux ou des moment important symboliquement sont mis à mal par des ministres plus préoccupés de leurs intérêts propres que de l’intérêt général ou quand nos libertés les plus fondamentales sont piétinées au nom de cette nouvelle valeur qu’est la santé. Il reste quand même des couacs. On peut aller travailler avec le bon Ausweis, mais pas rendre visite à des proches âgés ni se rendre à des funérailles, sous peine de sanction. On peut faire son jogging, mais pas aller aider un proche en difficulté, qui aurait besoin d’une présence. Les enfants devront retourner à l’école et chacun devra retourner à son emploi en mai, en dépit des avertissements des médecins. Plus étrange, les lieux de loisirs, les bars, les restaurants etc. qui sont aussi des business devront rester fermés. Bosser oui, mais se retrouver, non ? Bon, on n’a pas tous la même définition de la santé, semble-t-il. Car se retrouver dans un café, aller au cinéma, déguster un bon repas participent de la bonne santé mentale. Mais visiblement, cette composante humaine échappe aux technocrates qui nous dirigent, qui ne conçoivent le monde qu’en termes de chiffres et de statistiques. La bonne santé ne serait, ici, qu’un simple indicateur RH à ajuster pour le rendre juridiquement inattaquable, autrement dit un ratio de gens malades à hospitaliser ou non. Encore un de ces indicateurs qui mesurent tout sauf l’essentiel.

A propos d’essentiel, le chef de l’État a évoqué le « retour des jours heureux ». Je ne sais pas si prendre tous les jours des transports publics dégradés à cause de choix économiques pour occuper un emploi sans grand intérêt (et pas souvent bien payé) ayant pour finalité d’enrichir une poignée de capitalistes, avec un service hospitalier très dégradé aussi, pour les mêmes raisons et en grève depuis près d’un an, une police devenue bras armé du pouvoir ayant perdu le sens de l’intérêt général fait réellement envie. Je ne crois pas avoir envie d’ouvrir ma sacoche à chaque fois que je me rends quelque part, sur l’injonction de types tous plus patibulaires les uns que les autres. Je ne sais pas si subir les manifestations des mécontents divers et la réponse sous forme d’attaques de gaz lacrymogènes me fait réellement envie. Je n’ai pas non plus envie de rentrer chez moi épuisé nerveusement par mon emploi, les transports, les trop nombreuses sollicitations, les pollutions diverses.

En fait, non, je n’ai pas envie de retrouver ces jours là, qui ne sont pas heureux. Mais pas du tout.

Peut-être que les jours heureux à venir sont à construire ? Envisager un monde où on travaillerait moins, mais mieux, avec plus d’emplois utiles (dans le soin, par exemple) et moins d’emplois néfastes tels que trader, consultant RH ou inutiles tels que chief hapiness officer ? Un monde où on arrêterait de consommer comme des abrutis, ou de dégrader l’environnement et où les dirigeants auraient un peu plus le sens de l’intérêt général, par exemple ? Un monde où chacun pourrait vivre dans la dignité ?
Un monde dans lequel le profit ne serait pas une valeur, mais une modalité ? Un monde où l’économie redeviendrait un fait politique (Keynes, reviens) et dans lequel on penserait à l’avenir sans rendre de comptes à des comptables quelconques ? Un monde où les dirigeants seraient des visionnaires d’envergure et non de petits truands minables, des comiques ratés ou des technocrates méprisables ?
Un monde dans lequel l’humain retrouverait une juste et harmonieuse place ? Un monde dans lequel l’Autre est une fin et non un moyen ? Tiens, tiens, ne serait-ce pas l’idéal maçonnique, ça ? Bon, ben, mes Frères, mes Soeurs, plus que jamais, mettons-nous au boulot sans tarder. Le monde d’après a besoin de nous.

J’ai dit.

PS : je vous invite à lire Utopies réalistes du néerlandais Rutger Bregman, éditions Points. C’est très intéressant et très inspirant.

ihttps://www.franceinter.fr/idees/le-coup-de-gueule-du-philosophe-andre-comte-sponville-sur-l-apres-confinement

iiDémarche qui consiste à utiliser les outils statistiques et mathématiques pour prévoir l’évolution d’une maladie ou d’un patient. Un exemple via cette petite autopromotion vers une œuvre de jeunesse : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S096980430900270X

iiiVoir mon billet sur la sécurité ici : https://blog.onvarentrer.fr/index.php/2019/04/25/liberte-egalite-se-cu-ri-te/

ivAnecdote malheureusement authentique, et je le déplore.

vhttps://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-l-annulation-des-ceremonies-du-8-mai-scandalise-la-droite-et-divise-les-associations-d-anciens-combattants_3925669.html

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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