jeu 23 septembre 2021 - 04:09

Lettre à un ami trop tôt disparu

J’étais en Loge hier soir et, à l’occasion d’une Tenue funèbre, je repensais à mes morts, surtout à toi, mon vieil ami disparu.

On s’était rencontré, ou plutôt croisé, une première fois lors de nos stages de fins d’études respectifs dans un grand établissement de recherche et d’expertise, ces usines à gaz où les chercheurs se prostituent pour financer les activités de leurs laboratoires et où le travail de recherche le plus important est accompli par les plus précaires. Mais c’est une autre histoire. Nos diplômes d’ingénieurs en poche, nous avons affronté toi et moi les crises de recrutement, les employeurs bidon, bref, toutes ces embûches de la vie professionnelle qui mènent deux ingénieurs diplômés directement de l’école au chômage.

Tu as pu être recruté en thèse de doctorat dans une université, cette université que j’ai rejointe ensuite pour faire un master complémentaire à mon diplôme d’ingénieur. C’est là que nous nous sommes réellement rencontrés: par le biais des réseaux réels (Facebook et l’iPhone n’existaient pas encore à l’époque), on a pris un verre ensemble dans un pub irlandais et passé une bonne soirée. De camarades d’université, nous avons fini par devenir amis. Je n’oublierai pas les samedis à refaire le monde à quatre ou cinq et les parties de cartes infernales que nous menions jusqu’au dimanche matin. Puis, pour des raisons de stage de master, j’ai dû m’expatrier. Mais nous avions gardé le contact. Les hasards de la vie professionnelle m’ont amené à commettre l’erreur de ma vie: accepter de faire une thèse dans ce domaine que nous aimions tant toi et moi, la physique des particules appliquée à la recherche médicale. Je suis donc parti une nouvelle fois dans un autre pays, étranger dans un pays qui ne les aime pas mais aussi étranger dans notre pays que je ne comprenais plus. Pendant que je me battais pour avoir ne fût-ce que le droit de mettre mon nom sur mes travaux (parce que dans la recherche, le droit d’auteur, bof), tu terminais et achevais ton doctorat. J’ai malheureusement loupé ta soutenance, et je le regrette. Ton directeur de thèse t’avait trouvé une place dans une petite entreprise d’informatique médicale, où tu aurais normalement dû participer aux travaux de recherche et de développement, mais où on t’a finalement affecté à un poste de développeur en langage objet, que tu détestais particulièrement. C’est peut-être là qu’ont commencé tes problèmes… On commençait à en parler quand tu étais venu me rendre visite sur ma terre d’exil, entre la raclée que tu m’avais mise à Street Fighter et celle que je t’avais administrée à Soul Calibur.

De mon côté, pendant que tu t’interrogeais sur ton emploi, je terminais la rédaction de mon manuscrit de thèse et fêtais ma 5e publication, au goût bien amer, ma vie privée de l’époque s’étant brisée un triste jour d’août, où ma copine de l’époque est devenue mon ex alors que je la demandais en mariage… Toi-même, qui l’avais connue, avais eu du mal à comprendre ce qui s’était passé.

Cette même année, notre directeur de thèse avait décidé de me punir de ma trop grande indépendance (indépendance acquise en raison de ses propres carences) en m’empêchant de soutenir et de trouver un emploi dans mon domaine.

A commencé alors ma descente aux Enfers. J’ai dû rentrer en France, sans rien. Une erreur de dossier m’ayant fait disparaître de pas mal de registres (dont mes droits au chômage…), j’ai dû rétablir un certain nombre de choses avant de penser à ma soutenance: stabiliser ma situation, retrouver un logement, reconstruire ce que je pouvais de ma vie. Après avoir pu rétablir mes droits divers, j’avais fini par retrouver un emploi dans l’informatique, sous réserve de ma soutenance de thèse. Elle aurait dû se faire suite aux médiations et recours intentés, mais ne s’est pas faite, notre école doctorale ayant choisi la courageuse voie du silencei. Sans mon titre de docteur, pas d’aide pour mon employeur de l’époque. J’ai donc dû pointer une nouvelle fois au chômage. Tout cela arrivait pendant que ton emploi te détruisait à petit feu. D’ailleurs, tu étais tellement critique sur ta boite que tu ne voulais pas, pour mon bien, m’y faire entrer.

Bien sombre tableau de deux jeunes urbains seuls et désabusés dans une grande métropole. Tout n’était pourtant pas si sombre, pourtant. Nous avions nos réserves de lumières. Je t’avais proposé de m’accompagner au théâtre, et je t’ai fait découvrir Guitry, dont tu es devenu un grand lecteur et un grand admirateur. Et toi, tu m’as fait aimer le rugby. Je me souviens de nos commentaires de matches, que nous refaisions toi et moi avec une mauvaise foi légendaire, qui amusait les amis qui nous servaient de public. Nous trouvions toujours le moyen de passer du temps ensemble.
Puis ma situation a fini par se stabiliser, pendant que tu continuais à te consumer à petit feu: j’ai refait ma vie professionnelle et surtout, ma vie privée. Je suis également entré en Loge à cette époque-là, ce qui m’a beaucoup apporté pour ma reconstruction.

Malgré tous ces changements, jamais nous ne nous sommes perdus de vue. Tu savais que j’étais moins disponible le week-end, mais ça ne nous empêchait jamais d’écumer les théâtres et les brasseries en semaine! Parfois, on sortait aussi à trois !

Je me souviens aussi de ce soir d’été, où autour d’une bonne bière, je t’avais avoué ce que je faisais deux fois par mois. Je t’avais même proposé de partager l’aventure avec moi dans ma Loge. Mais tu estimais que ce n’était pas pour toi. C’était ton choix, et je l’ai toujours respecté. En fait, tu étais bien plus fasciné par les Rose-Croix ou les travaux d’alchimie que la Franc-maçonnerie.
J’aurais vraiment aimé que tu viennes au moins voir une Tenue blanche, ne fût-ce que pour partager cette expérience avec toi, un de mes plus vieux, et peut-être un de mes meilleurs amis, un vrai frère d’armes et compagnon de galère.

Je ne voulais pas te le dire, mais à cette époque, je m’inquiétais pour toi. Je te voyais toujours plus sombre, plus seul aussi. En fait, ton emploi ne t’apportait plus aucune joie. Mais comme tu n’avais que ça, tu ne pouvais certainement pas l’admettre. Par contre, ton corps t’envoyait des messages alarmants, couvrant une réalité terrible, celle que l’on appelle burn-out.

C’est épuisé et meurtri que tu as pris la courageuse décision de tout plaquer, de tout abandonner et de rentrer dans ta région natale. Tu as passé ta dernière journée en ville avec ma compagne et moi, et nous t’avons dit au revoir, le coeur très lourd. Mais elle et moi savions que c’était le mieux pour toi: te soigner et te reconstruire. Aucun de nous ne pouvait le savoir mais il était déjà trop tard.

Le temps a passé, mais jamais nous ne sommes perdus de vue: tu m’avais fait part de ton projet de créer une distillerie bio et j’étais prêt à être ton premier client. J’ai même participé à ton étude de marché!

De temps en temps, tu passais en ville, et nous trouvions toujours le moyen de prendre un verre ou de déjeuner ensemble. Nous étions aussi venus te voir et tu nous avais fait les honneurs de ta région à l’occasion d’un bon week-end.

La nouvelle est tombée quelque mois plus tard, alors que je pleurais déjà deux Frères de ma Loge passés à l’Orient Eternel. Tu m’as contacté de l’hôpital, où tu as mentionné des mots qui effraieraient même le plus endurci des hommes: tumeur, métastases, carcinome.

Tu m’avais certifié garder le moral, et tu m’avais dit que tu consacrerais ta convalescence sur ta nouvelle console à jouer à la nouvelle mouture de ta licence de jeux vidéo préférée sur ta nouvelle console: La légende de Zelda. Tu m’avais promis qu’on se reverrait à ta sortie, quand tu irais mieux. Hélas, Clotho, Lachesis et Atropos ne l’entendaient pas ainsi. On m’a appris ton décès un triste jour d’équinoxe de printemps. Un coup terrible. Je n’ose imaginer la douleur encore plus terrible pour ta famille.

Je n’ai pas pu venir à tes funérailles, ayant été averti trop tard pour descendre. Et je m’en veux encore. Vraiment.

En ta mémoire, j’ai décidé de reprendre mes travaux de thèse interrompus voici plus de dix années, dans une autre université que la nôtre, celle où j’ai repris mes études. Ce fut dur. Très dur. J’ai dû livrer pas mal de batailles, heureusement accompagné par des gens formidables, qui me soutiennent et sans qui j’aurais abandonné. Rien n’est encore joué, mais la lutte, ma lutte, notre lutte, continue. 

A un certain degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté, il est question de devoir. Il est aussi question d’injustice: il est dit que malgré tous nos efforts, on peut échouer et l’accomplissement du Devoir peut ne pas être récompensé. C’est ce que je vis. J’ai beau utiliser tous les symboles de notre Rite, je ne suis pas sûr de parvenir à me pardonner cet échec-là…

Notre rituel nous aide à mieux accepter la mort, et même, doit nous y préparer. Pourtant, j’ai encore du mal à accepter ce qui s’est passé. Avec ta mort, c’est une partie de ma jeunesse qui a été enterrée.

J’ai raté ton enterrement, j’ai le sentiment d’avoir échoué à porter ton souvenir et je me sens vraiment minable comme frère, comme ami ou comme homme. J’espère que tu me pardonneras un jour, mon vieil ami.

J’ai dit.

i En termes actuels, on parle de ghosting

 

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Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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