mer 23 juin 2021 - 23:06

De la tristesse de l’individualisme

J’étais en Loge hier soir, bien content de retrouver les Frères, dont certains sont devenus des copains. Retrouver des gens qu’on apprécie et se concentrer sur ce qui nous rassemble et qui nous unit, voilà qui est important par les temps qui courent. En effet, il est important de passer du temps ensemble, chose qui se perd à cause de l’individualisme forcené dans lequel nous nous enfermons. Notre temps semble de plus en plus individualisé, atomisé.

Comme pas mal de monde, je suis parti en vacances d’été. Il y a un certain nombre de rituels qui permettent de savoir que je suis en vacances : me lever avec le soleil, lire le journal local en respirant l’air et les parfums locaux en dégustant un bon café, la partie de pétanque avec le rosé ou le Pastis associé (avec modération, bien évidemment), les barbecues-salades du midi, les visites touristiques et les conversations du soir à la belle étoile. Il y a toutefois une chose qui m’a manqué, et dont la disparition marque la fin d’une époque : le feuilleton de l’été. Les plus jeunes ne connaissent peut-être pas cette tradition pendant l’été : un feuilleton dramatique avec des mystères, des intrigues et des secrets, calibré pour durer tout l’été avec des techniques éculées et pourtant efficaces. Alexandre Dumas, Eugène Süe ou Honoré de Balzac connaissaient bien ces techniques, qui assuraient le succès de leurs journaux. Les journaux illustrés tels que Tintin ou Spirou usaient des mêmes techniques pour faire paraître les séries de bandes dessinées. Les moins jeunes se souviendront des Cœurs Brûlés (avec Mireille Darc), puis de sa suite Les yeux d’Hélène, saga familiale sur fond d’héritage d’une propriété magnifique menacée par la voracité de promoteurs immobiliers dont l’apparent appétit cache un sombre désir de vendetta. Pour ma part, je me souviens du Château des Oliviers (avec Brigitte Fossey), qui raconte sensiblement la même chose : un domaine viticole menacé par un projet immobilier mené par un promoteur, fils caché du patriarche du domaine voulant se venger de son père luttant contre l’héritière légitime, elle-même courtisée par le héros archétypal : médecin féru d’histoire, honnête et chevaleresque. Je me souviens également du dernier feuilleton que j’ai suivi : Zodiac (avec Claire Kem et Francis Huster), un savoureux thriller ésotérique sur fond de saga familiale, avec secrets inavouables, références ésotériques, vengeance, etc. Mes amis et moi-même attendions le feuilleton avec impatience, et commentions l’épisode le lendemain, pendant un barbecue. Et parfois, nous visionnions tous ensemble l’épisode. Mes amis et moi avions fait des paris sur l’identité de Zodiac ainsi que sur ses motivations, ce qui était l’occasion de bien s’amuser tous ensemble. De même, quand j’étais gamin, je regardais le Château des Oliviers avec ma famille. Il y avait pour ainsi dire une véritable communion lors du visionnage de l’épisode de la semaine, avec un petit rituel : manger à telle heure, faire la vaisselle et installer le salon pour que visionner confortablement l’épisode. Et le lendemain, debriefing de l’épisode, spéculations sur la suite, etc. Et aucun risque de divulgâcher, puisque nous étions tous au même niveau.

Bien sûr, le feuilleton de l’été était un divertissement, au sens pascalien du terme. Mais ce divertissement était aussi une occasion de se rassembler, de communier, bref, de bâtir des ponts.

Et maintenant, me direz-vous ? Les séries et feuilletons se portent bien, très bien d’ailleurs, à en juger par le succès de Game of Thrones, de Stranger Things ou de la Casa de Papel. Toutefois, une chose a changé : il est devenu rare de se rassembler à une heure donnée pour assister à l’épisode. Ceux-ci sont en effet disponibles sur les plates-formes de vidéo à la demande, de type Netflix. Il existe certes des événements : diffusion du premier épisode d’une saison dans un grand cinéma (comme le premier épisode de la nouvelle saison de Stranger Things au Grand Rex à Paris), diffusion mondiale de l’ultime épisode de Game of Thrones… Mais si des événements existent pour ces blockbusters, la plupart du temps, les épisodes sont visionnés individuellement par le spectateur sur un smartphone, une tablette ou un écran d’ordinateur, à un créneau horaire qui lui convient. En fait, dans cette optique, la notion de chaîne de télévision mute : la chaîne devient un canal propre à son spectateur, qui prend ce qu’il veut, quand il veut. En fait, il n’y a plus de temporalité commune, mais une temporalité propre à chacun, ce qui annihile la notion de communion. La temporalité commune existe encore, certes, pour les grands événements (compétitions sportives, grands concerts ou représentations exceptionnelles), mais j’ai le sentiment que la temporalité commune s’atomise en temporalités propres, tout comme on tente de diviser l’espace commun pour se l’approprier en se pensant prioritaire par rapport aux autres. En fin de compte, l’individualisme de notre époque nous amène à fractionner l’espace-temps commun pour en faire des myriades d’espace-temps propres. Certes, nous nous divertissons, mais toujours plus seuls. Impossible de se créer un partage commun du vécu de cette temporalité qu’est le feuilleton de l’été, sous peine de divulgâcher la série…

La vie en Loge nous permet de lutter contre cet individualisme : nous travaillons de Midi à Minuit, dans un Lieu géométriquement parfait connu de nous seuls. Nous reconstruisons cet espace-temps éclaté, en lui donnant un commencement et une fin communs. Nous vivons une expérience individuelle, mais dont nous pouvons partager la vision que nous en avons, afin de nous enrichir mutuellement (en prenant garde à ne pas divulgâcher les degrés suivants, bien sûr). Néanmoins, je plains les abonnés de ces plates-formes en tout genre, le nez rivé sur leurs écrans, qui au fond, sont bien seuls. Tel est le corollaire de cet individualisme : « moi, moi, moi et mon droit » et tant pis pour les autres.

Sur ce, je vais visionner une série animée que j’ai en retard et dont j’ai l’intégrale en DVD…

J’ai dit.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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