sam 19 juin 2021 - 11:06

Des agapes et des intolérants

J’étais en Loge hier soir, et comme très souvent, j’ai partagé les agapes avec mes camarades. Le terme dérive du repas pris en commun par les premiers chrétiens et a pour origine étymologique le terme grec ἀγάπη (amour au sens philanthropique). En un sens, les agapes sont similaires au banquet final qui clôt chaque aventure d’Astérix, où tout le monde se réconcilie après les dissensions (et bagarres) habituelles concernant la fraîcheur du poisson ou la tactique à adopter contre les Romains. Après avoir réfléchi sur des questions aussi cruciales que l’entrelacement du compas et de l’équerre ou avoir débattu des heures sur le montant de la cotisation annuelle avec de solides engueulades, il est toujours bon de se réconcilier autour d’un bon repas. Encore que le terme de bon soit discutable. Dans certains temples, il arrive que les agapes soit administrées par une structure de type restauration collective (avec la qualité gastronomique que cela implique) ou soient le résultat du travail d’un traiteur, avec menu unique. A l’inverse, dans la plupart des temples maçonniques, il existe une salle à manger avec une petite cuisine collective. Les Frères montent un pot commun et chacun amène quelque chose pour le repas, ce qui fait des agapes un vrai moment de partage. Nous mangeons quelque chose en commun. Dans certains rites, (rite Emulation), les agapes sont un élément structurant de la Tenue. On y a une pensée pour les absents, on se rappelle que d’autres souffrent de la faim, et on y dit les grâces, avant de procéder à la Chaîne d’Union.

Ainsi, quel que soit le rite, le repas est un élément fondamental dans la socialisation des Frères.

Et pourtant, je commence (hors agapes, s’entend) à observer un autre phénomène, induit par les effets de mode ou les phobies alimentaires : les phénomènes dits d’intolérance. Un terme qui donne de l’urticaire au Franc-maçon que je suis. Ben oui, la Franc-maçonnerie exige de tous la tolérance. Doit-elle être alimentaire? Ca vaudrait mieux.

Parmi les intolérances proclamées, il y a celle au gluten, cette substance présente dans le blé qui a les propriétés d’une colle (d’où le nom de gluten). Dans les intolérances au gluten, il convient de distinguer des autres intolérances celle de la maladie cœliaque, qui est une vraie maladie, reconnue, et diagnostiquée par un médecin. N’étant pas professionnel de la santé, je ne dirai rien sur la maladie cœliaque, si ce n’est qu’elle rend très complexe la vie quotidienne du patient. Par contre, les autres…

En fait, ce phénomène d’intolérance autoproclamée vient des Etats-unis, où les lobbies de l’alimentation créent d’abord un phénomène de peur alimentaire (e.g Pourquoi le blé nuit à votre santé, de William R. Davies) et comme par hasard, organisent une réponse aux craintes des consommateurs, sous forme de lignes de produits rassurants, bien évidemment plus onéreux, la santé n’ayant pas de prix.

Les craintes pour la santé, les craintes sur l’alimentation et l’ignorance véhiculée par Internet semblent catalyser des phénomènes de rumeur et enrichissent des charlatans. Pire, les rumeurs engendrent une défiance en France envers le corps médical. Ainsi, des sites de charlatans expliquent que les tests allergologiques français ne sont pas fiables et qu’il vaut mieux se baser sur des tests pratiqués à l’étranger. Tests non homologués en France, bien sûr.

Le problème est qu’un test médical doit être lu et interprété par un médecin, qui a la compétence pour le faire. En tout cas, plus qu’un quidam moyen n’ayant même pas un bac scientifique… A ce propos, j’ai pu remarquer que les intolérants, prêts à croire n’importe quel charlatan rejoignaient souvent la mouvance Antivax, parce que les vaccins, c’est dangereux! La preuve, c’est sur Internet!

A ce propos, une mère a récemment été condamnée pour avoir tué son bébé (i). Elle avait décidé (sans avis médical) que son bébé était intolérant au lactose et ne l’alimentait pas comme il le fallait. Le nourrisson en est mort. L’ignorance tue. Littéralement. La bêtise aussi.

De manière plus générale, j’ai le sentiment que l’intolérance alimentaire supposée (ou autoproclamée) constitue une marque d’appartenance au groupe social des Bobos -déjà tellement moqués ou conspués, mais aussi enviés- tout comme nos signes, paroles ou attouchements de Francs-maçons. J’ai l’impression qu’avoir une intolérance alimentaire (hors cas médical avéré) est avoir la maladie à la mode, la maladie «branchée». C’est avoir le petit supplément qui fait entrer dans le club fermé des gens selects du moment.

En allant plus loin, je pense que l’on peut faire un parallèle avec les observations de Freud dans Totem et Tabou. J’ai l’impression que cette classe intellectuellement favorisée s’organise en groupe totémique. Ils se créent un aliment interdit (ou tabou) qu’ils s’interdisent de consommer et auquel ils attribuent des vertus ou des malédictions, bref, des pouvoirs magiques, comme dans les tribus primitives. J’en viens à me demander si à force de refouler des vieux réflexes de civilisation, ceux-ci ne reviennent pas sous la forme de pseudo-intolérances alimentaires, non seulement pour marquer l’appartenance à un groupe, mais aussi pour se créer une forme de religion totémique, qui serait elle-même une forme de spiritualité. Peut-être est-ce là la recherche d’un réenchantement du monde, par l’attribution de Mana à une céréale, une protéine, ou quoi que ce soit d’autre?

En attendant, la mode du sans gluten m’a permis de découvrir d’autres farines et de revisiter mes recettes favorites. Les cakes à la farine de châtaigne ou de riz ont leur petit succès aux Agapes. Surtout avec un bon fromage fermier bio, sans antibiotiques (ce qui convient à mon allergie aux pénicillines -constatée et diagnostiquée par un médecin).

J’ai dit.

(i)

Voir ici: https://www.francetvinfo.fr/sante/alimentation/belgique-un-bebe-est-mort-apres-avoir-ete-nourri-au-lait-vegetal_2194899.html

Josselin Morand
Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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