dim 26 septembre 2021 - 04:09

Gloire au Travail? Mon oeil (III)

J’étais en Loge hier soir et j’avoue m’être endormi comme une masse lors de la présentation de son travail par le Frère conférencier. Planche soporifique, me direz-vous ? Non, même pas. Le problème ne venait pas de la planche ni de l’ambiance, ni du confort relatif de mon siège mais bien de moi. En fait, il m’arrive ce qui arrive à tout le monde : je suis fatigué. Non pas d’une fatigue normale de fin de journée, mais d’une fatigue installée, une forme d’usure, en fait. Comme beaucoup de franciliens, je me déplace en transports en commun, ce qui est assez usant : bus, métros ou trains bondés, quand ils fonctionnent, ce qui n’est pas toujours évident. Je ne devrai pas me plaindre, je vis et travaille à Paris intra muros, ce qui limite un peu les ennuis de transport. Il est vrai que je n’ai que 70 minutes quotidiennes de transport, ce qui est un peu moins que la moyenne francilienne (84 minutes).
Comme les rares privilégiés à avoir encore un emploi stable, je travaille de 7 à 9 heures par jour. Il m’est même arrivé, dans ma jeunesse de travailler plus de 10 heures par jour. Là, je me limite un peu. Une journée ne faisant que 24 heures, si plus d’un tiers de la journée est consacré à l’emploi en comptant le temps passé en transport, on peut légitiment penser que l’employeur commet un vol de temps du salarié, ce dernier étant obligé de sacrifier du temps de repos ou de loisir. Il y a certes des contingences matérielles, comme la concentration des bureaux en des lieux pas forcément bien desservis et le prix du logement, inversement proportionnel à la proximité. Et bien évidemment, en ces temps de déconstruction du droit du travail, inclure le temps de trajet dans le temps de l’emploi n’est pas envisageable.

Outre le fait que les journées d’un travailleur, salarié ou noni, sont longues, notre société nous offre le mirage de l’illimité : cartes de transport au nombre de trajets illimité, cartes de cinémas dites illimitées, cartes d’amis des musées offrant un accès illimité, offre audio-visuelle sur le réseau Netflix, jeux en ligne en accès illimité. Ce qui est gênant, c’est que notre monde est limité : on estime que le nombre total d’atomes dans l’univers est limité à 10100. L’être humain est lui-même limité, et c’est la limitation de l’expression de ses désirs et pulsions qui le constitue. Dans ces conditions, quel est le sens de se créer des accès illimités, certes moins onéreux que l’achat à l’acte, mais qui nécessitent une fidélisation ou un usage régulier pour être viable pour un ménageii ?

Histoire de me remettre de mon coup de fatigue, je suis resté sur mon canapé et j’ai lu un ouvrage très intéressant, d’un philosophe contemporain allemand, un certain Byun-Chul Han. Byun-Chul Han est un ingénieur coréen, qui suite à un long séjour en Allemagne, s’est intéressé à la philosophie, qu’il enseigne désormais à Berlin, après avoir repris ses études. On commence, et c’est heureux, à découvrir son travail en France. J’ai donc lu son premier ouvrage traduit dans notre beau pays, la société de la fatigueiii. Il y décrit sa vision de la société occidentale, en parallèle de son pays natal, la Corée du Sud et émet l’hypothèse que nous vivons une maladie, la maladie de la positivité. En fait, certaines maladies ou troubles cardio-vascuaires sont liés à notre mode de vie, avec l’offre de la possibilité de s’alimenter tout le temps. « Je peux manger, donc je mange », peut-on résumer. Il en est de même avec le travail ou l’offre de loisir : « je peux le faire, donc je le fais ». Les pathologies du travail, notamment le burn-out sont liées à cet état d’esprit, instauré par le management incitatif ou non. Le problème qui se pose est que nos ressources internes sont limitées, et que cette positivité est en fait une destructivité, imposée par une perversion de l’incitation : « tu peux le faire, donc fais-le, au détriment de ta santé car si tu ne le fais pas, ça montrera que tu ne vaux rien ». Cet état d’esprit est une aubaine pour le capitalisme, qui nous pousse à nous donner toujours plus à qui nous emploie, sans réel retour. Nous-mêmes, Francs-maçons avons un Surveillant qui « appelle de la Récréation au Travail et du Travail à la Récréation ». Je pense donc qu’il faut s’avoir s’arrêter et que le repos est un droit, même si « de longs et pénibles efforts nous attendent ».

Et c’est un effet de cette positivité que j’ai vécu ce soir où je me suis endormi en Loge : j’ai eu du travail, que je pouvais faire, donc je l’ai fait. J’avais la possibilité d’aller au théâtre et au cinéma dans la semaine, je l’ai fait. La possibilité de lire un passionnant ouvrage, que j’ai lu au détriment de mon temps de sommeil. Puis la possibilité d’aller en Loge, chose que j’ai faite aussi.

Gloire au travail ? J’en suis de moins en moins sûr. D’autant plus que le terme travail viendrait du latin trepalium, un instrument de torture pour les esclaves et que les autres étymologies possibles sont liées à une idée de torture et d’entrave.

Moralité : j’ai reçu une invitation pour une tenue, et le sujet de la planche est très prometteur… Comme je suis fatigué, je vais rester chez moi et visionner une série sur Netflix et ne pas me coucher trop tard…

J’ai dit.

i J’inclus les parents élevant leurs enfants dans la catégorie des travailleurs non salariés.

ii De là à penser que les services illimités ne sont qu’une occasion pour les représentants de l’offre de se constituer une rente, il n’y a qu’un pas que ma mauvaise foi me permet de franchir allègrement.

iii La société de la fatigue, éditions Circé (2014), disponible dans toutes les bonnes librairies. Pensez à votre libraire, commandez chez lui ! Contrairement à Jeff Bezos, il a besoin de vous !

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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